Les abus de la mémoire selon Tzvetan Todorov

Les abus de la mémoire Tzvetan Todorov

Le devoir de mémoire engendre les abus de la mémoire. Dans Les Abus de la mémoire, Tzvetan Todorov pointe du doigt le fait que des groupes s’assurent des privilèges au sein de la société par l’éloge systématique de la mémoire. Or, l’auteur de l’expression d’« abus de la mémoire » déplore que la nécessité du souvenir serve à justifier des actes fallacieux.

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Les abus de la mémoire révèlent la fragilité du concept de « devoir de mémoire ». Si celui-ci a émergé pour compenser l’effacement du passé engendré par la consommation de plus en rapide d’informations dans les démocraties libérales occidentales, Tzvetan Todorov trouve que les Européens, et en particulier les Français, paraissent obsédés, depuis la fin des années 1990, par une sorte de culte de la mémoire. Le phénomène ne relève pas de la nostalgie, mais d’une véritable injonction visant à maintenir le souvenir en vie. Or, l’essayiste affirme qu’il ne peut exister de devoir de mémoire dans l’absolu, sans référence à une finalité, en précisant qu’il n’existe pas non plus un « devoir d’oubli ». « La mémoire ne s’oppose nullement à l’oubli, explique Tzvetan Todorov. Les deux termes qui forment contraste sont l’effacement (l’oubli) et la conservation ; la mémoire est, toujours et nécessairement, une interaction des deux. » (Les Abus de la mémoire) En sacralisant la mémoire, les sociétés risquent de la rendre stérile, en conséquence de quoi elles ne seront plus capables de penser le présent et le futur autrement qu’en ressassant le passé. Plus précisément, la perspective d’une mémoire sacralisée empêche de réaliser que la barbarie, le racisme, la xénophobie, et l’exclusion actuels ne sont pas en tout point comparables à ceux du passé. Tzvetan Todorov conclut que le devoir de mémoire ne peut être légitime tant que la question de sa finalité n’est pas résolue.

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Tzvetan Todorov spécifie les abus de la mémoire

Les abus de la mémoire concernent son usage. Afin de les identifier, Tzvetan Todorov décompose le processus mémoriel en deux étapes : la première consiste à « recouvrer » la mémoire, c’est-à-dire à rétablir le passé dans son exhaustivité ; la seconde consiste dans l’usage proprement dit de la mémoire. Si cette seconde étape ne succède pas automatiquement à la première – parfois le recouvrement ne se prolonge en aucun acte – c’est bien elle qui pose problème. « Une fois le passé rétabli on doit s’interroger, pose Tzvetan Todorov : de quelle manière s’en servira-t-on et dans quel but ? » (Les Abus de la mémoire). Du point de vue de l’essayiste, l’abus est caractérisé lorsque l’évocation du passé reste « littérale », au sens où elle ne trouve pas sa finalité hors d’elle-même. Cela signifie en pratique qu’elle ne dépasse pas l’événement pour guider l’action dans le présent, en vue d’un futur meilleur. Par exemple, Tzvetan Todorov loue, d’une part, le Mémorial des Déportés Juifs de France comme une œuvre inestimable de recouvrement du passé ; mais il suggère, d’autre part, que les mobilisations de cette œuvre dans l’espace public peuvent outrepasser les limites du raisonnable. En général, les associations responsables des abus de la mémoire étendent les conséquences du traumatisme initial au présent dans le but d’accabler toutes les personnes rattachables à l’auteur de l’acte condamné. Tzvetan Todorov remarque que ce sont plutôt des individus qui œuvrent au recouvrement, tandis que ce sont des groupes qui prennent en charge l’usage.

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Les abus de la mémoire doivent laisser place à un « bon usage ». Tzvetan Todorov considère que l’usage de la mémoire est légitime à la condition que le rappel du souvenir serve de leçon. Dans le détail, cette finalité comporte deux dimensions concomitantes : d’un côté, le bon usage permet de désamorcer la douleur du souvenir, comme dans un effort d’analyse ou de deuil ; de l’autre, il fait pénétrer la mémoire recouverte dans la sphère publique en ouvrant le passé à l’analogie précautionneuse dans le présent. « J’en fais un exemplum et j’en tire une leçon, écrit Tzvetan Todorov […] Toute leçon n’est, bien entendu, pas bonne ; elles se laissent cependant toutes évaluer à l’aide de critères universels et rationnels qui sous-tendent le dialogue humain, ce qui n’est pas le cas des souvenirs littéraux et intransitifs. » (Les Abus de la mémoire) L’essayiste donne alors des exemples de bons usages de la mémoire. L’initiative du résistant David Rousset pour dénoncer la répression en l’URSS en est un : cet ancien déporté de Buchenwald ne s’est pas contenté d’écrire sur l’univers concentrationnaire, il a prolongé sa contribution à la mémoire collective en appelant, en 1949, les anciens déportés des camps nazis à enquêter sur camps soviétiques. Autre exemple proposé par Tzvetan Todorov : l’ancien déporté de Dachau Paul Teitgen a démissionné en 1957 du secrétariat de la police française à Alger en comparant la torture des prisonniers algériens à celle que la Gestapo lui avait fait subir.

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