Achever Clausewitz René Girard

Il faut achever Clausewitz pour comprendre l’évolution de la violence. Dans Achever Clausewitz, René Girard prolonge les analyses du théoricien militaire prussien, car elles révèlent une mutation fondamentale de la violence entre deux âges de la guerre. Marqué par les défaites de Valmy (Révolution française) et d’Iéna (contre Napoléon), Clausewitz en aurait tiré une réflexion plus profonde et moins technique, qui lui confère une place à part parmi les plus fameux stratèges.

>> La guerre selon Clausewitz sur un post-it

Clausewitz a bien compris que la guerre est un duel. René Girard souligne que l’étymologie latine du mot « guerre » est particulièrement révélatrice : bellum vient de duellum, qui signifie « le duel ». De fait, peu importe la diversité des belligérants et des alliances, seuls deux ennemis – fussent-ils des entités artificielles – s’affrontent en dernière instance. Ainsi, Clausewitz définit la guerre comme un duel à l’échelle des nations. « Le vrai principe, latent derrière l’alternance des victoires et des défaites, la « tendance philosophique », la « logique pure », la « nature » de la guerre, ce n’est pas la ruse de la raison, c’est bien le duel, pose René Girard » (Achever Clausewitz). Pour ce dernier, la dimension profondément mimétique de la guerre serait l’une des plus grandes intuitions du stratège. Les deux belligérants seraient toujours en situation de rivalité puisque leurs actions respectives sont dépendantes les unes des autres. Dans les faits, la rivalité mimétique paraît évidente à l’échelle des nations : la France et l’Allemagne, les Croisades et le Djihad, les États-Unis et la Chine, l’URSS et le Troisième Reich. Selon René Girard, Clausewitz lui-même n’échapperait pas au mimétisme guerrier dans la mesure où la psychologie souterraine de son œuvre serait marquée par une haine envieuse de la France.

>> Le désir mimétique de René Girard sur un post-it

Achever Clausewitz donne à René Girard une intuition apocalyptique

Clausewitz a mis en évidence le lien entre la guerre et la politique. René Girard affirme que l’expérience de la guerre du stratège prussien lui aurait fait appréhender la dimension fondamentale de la violence humaine. Il en aurait plus précisément conclu que la violence est la vérité de la guerre, et la guerre la vérité de la politique. Cette continuité entre la politique et la guerre s’explique tout d’abord par le fait que le pouvoir de faire la guerre présuppose le pouvoir politique – c’est même un des attributs principaux de la souveraineté de l’État qui, en tant qu’unité politique suprême, dispose du jus belli, la possibilité effective de désigner un ennemi et de le combattre. René Girard montre que Carl Schmitt a dépoussiéré cette vérité en insistant sur la dialectique ami-ennemi animant la politique, dont découle la perpétuelle éventualité d’une lutte au niveau de la réalité concrète. Ainsi, la politique a vocation à empêcher la guerre en même temps qu’elle la recèle toujours à l’état de potentialité. Clausewitz en a déduit qu’un conflit constitue le moyen de maîtriser les passions populaires. En pratique, le gouvernement tient le stratège militaire, lequel tient le peuple. René Girard étend cette réflexion au commerce, dont il nie qu’il soit une métaphore de la guerre. « On échange des biens, explique-t-il, pour ne pas échanger des coups, mais dans l’échange des biens il y a toujours un souvenir de l’échange des coups » (Achever Clausewitz).

>> La notion de politique selon Carl Schmitt sur un post-it

Clausewitz a entrevu le risque apocalyptique de la guerre moderne. René Girard considère que la guerre était à la vérité une institution vouée à retenir et régler la violence, car ses règles et ses codes accouchaient de nouveaux équilibres au plan géopolitique. Cette fonction aurait cependant pris fin avec la Seconde Guerre mondiale. La disparition du droit de la guerre donnerait aux conflits une autonomie que la politique n’est plus en mesure de contenir, à moins de surenchérir jusqu’à devenir totalitaire. Selon René Girard, Clausewitz aurait déjà décelé cette métamorphose de la violence en analysant la bataille de Valmy, où les phénomènes du peuple en armes et de la conscription privaient le conflit de son caractère institutionnel. Carl Schmitt a également retrouvé cette idée en distinguant les guerres régulières, mettant aux prises des soldats, et les guerres irrégulières, dans lesquelles se battent des partisans (politiques) acceptant d’être rejetés hors des catégories du droit, de la loi et de l’honneur. Or, la guerre de partisans génère une violence inféconde dans le sens où elle ne constitue plus une ritualisation régulatrice de la violence. Cette hypothèse fait penser à René Girard que la violence du début du XXIe siècle ne présage rien de bon. « Nous sommes la première société, écrit-il, qui sache qu’elle peut se détruire de façon absolue » (Achever Clausewitz). Le passage d’une ère d’adversité à une ère d’hostilité générale et imprévisible rend possible une montée aux extrêmes.

>> La violence et le sacré selon René Girard sur un post-it