aléa moral Adam Smith

L’aléa moral consiste à ne pas assumer un risque. Adam Smith le définit plus précisément comme une situation dans laquelle un individu poursuit son intérêt sans se soucier des potentiels effets néfastes de sa décision sur la collectivité. Souvent associé (abusivement) à l’idée d’un capitalisme libéral débridé, l’économiste avait pourtant mis en évidence les effets pervers de ce système.

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L’aléa moral découle de la nature humaine. En effet, Adam Smith pose que le comportement économique est guidé par l’intérêt individuel, c’est-à-dire que l’agent cherche « égoïstement » à améliorer son bien-être. Il est par conséquent capable, d’un point de vue moral, de choisir une solution dont il escompte un bénéfice même si elle porte préjudice à autrui. L’aléa moral apparaît d’autant plus naturel que l’homme se caractérise par une aversion à la perte : le désagrément causé par la perte d’une valeur est supérieur à la satisfaction engendrée par le gain d’une valeur identique. « La douleur est, explique Adam Smith, dans presque tous les cas, une sensation plus piquante que le plaisir contraire correspondant. L’un nous déprime presque toujours beaucoup plus sous l’ordinaire, ou ce qu’on peut appeler l’état naturel de notre bonheur, que l’autre ne nous élève au-dessus de lui » (Théorie des sentiments moraux). L’économiste remarque aussi que l’agent économique préfère, sans considération d’ordres de grandeur, la rupture d’un contrat – ce qui représente une perte d’opportunité – à l’atteinte aux biens qu’il possède effectivement (vol ou cambriolage). C’est en vertu de cette caractéristique de la nature humaine que l’aléa moral est un effet pervers du mécanisme d’assurance. Étant donné que les conséquences du risque couvert sont prises en charge par la collectivité, l’assuré tend à négliger les dangers et à adopter des comportements imprudents.

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Adam Smith souligne le préjudice social de l’aléa moral

L’aléa moral nuit à la société. Adam Smith affirme que la décorrélation du risque et du bénéfice constitue une situation par nature périlleuse. Il faut donc être prudent en accordant à un individu des avantages qui ne s’accompagnent pas en même temps d’inconvénients. Il critique par exemple la responsabilité limitée des sociétés par actions (les ancêtres des sociétés à responsabilité limitée) qui, dans leur principe même, déconnectent le péril et le profit, et transfèrent ainsi implicitement le risque de l’entreprise à la société tout entière. Cette forme juridique favoriserait l’aléa moral dans la mesure où le gestionnaire du risque inhérent à l’activité est en partie protégé des conséquences potentielles. C’est plus fondamentalement la séparation de la propriété et de la gestion d’une entreprise qui est problématique : « Les directeurs de telles sociétés, cependant, gérant l’argent d’autrui plutôt que le leur, on ne peut vraiment attendre d’eux, prévient Adam Smith, qu’ils veillent à leur société avec la vigilance inquiète que les collaborateurs d’une entreprise privée en co-partenariat témoignent généralement à la leur » (La richesse des nations). Cet aléa moral se traduit également dans les performances économiques, car les sociétés par actions spécialisées dans le commerce extérieur réussissent rarement à soutenir la concurrence des aventuriers privés galvanisés par l’appât du gain. Adam Smith souligne plus généralement que les agents économiques n’ont plus de raisons de travailler et de prendre des risques si leurs efforts peuvent être réduits à néant par l’aléa moral des dirigeants.

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Adam Smith propose des solutions pour réduire l’aléa moral. Il plaide tout d’abord pour le libéralisme économique : il faut laisser les aventuriers prendre de grands risques en vue de grands profits. Il illustre l’efficacité de ce « laissez-faire » en évoquant la colonisation de l’Amérique, où le développement des établissements créés par les premiers colonisateurs a ralenti sitôt que les gouvernements sont intervenus pour imposer des monopoles commerciaux. L’économiste montre ensuite que l’aléa moral est un problème politique. À ses yeux, l’enjeu crucial est de garantir la justice : « Pour que chaque individu se sente parfaitement lui-même, écrit Adam Smith, il est non seulement nécessaire que le pouvoir judiciaire soit séparé du pouvoir exécutif, mais également qu’il soit rendu, dans la mesure du possible, indépendant de ce pouvoir, et qu’il soit garanti dans la possession de tout droit qui lui appartient » (La richesse des nations). Dans le détail, la constitution doit donner le monopole de la création des lois au corps législatif, lui permettre de renverser le pouvoir exécutif, le soumettre à des élections régulières et fréquentes ; empêcher l’arbitraire de la justice (grâce à l’Habeas Corpus) et protéger les droits de la défense. Il faut aussi se méfier des groupes d’intérêt qui tyrannisent le gouvernement afin de transférer tout ou partie de leurs risques à la collectivité nationale. Si l’autorité est nécessaire pour garantir la justice, Adam Smith invite à l’encadrer dans des limites pour éviter la normalisation de l’aléa moral.

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