Denis de Rougemont L'Amour et l'Occident

La passion amoureuse est une construction symbolique. Dans L’Amour et l’Occident, Denis de Rougemont la présente comme une institution imaginaire forgée par les élites des XIIe et XIIIe siècles pour s’émanciper du carcan moral de plus en plus contraignant de l’Église. L’écrivain s’attache donc à déconstruire l’idée de la passion amoureuse à partir de mythes littéraires comme celui de Tristan et Iseut.

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La passion amoureuse a une origine mythique. Denis de Rougemont la fait remonter à la philosophie platonicienne, où l’amour est le moyen d’une ascension de l’homme vers Dieu, et aux mythes celtiques, qui mêlent l’amour et la mort. Ces conceptions se sont diffusées par l’intermédiaire d’une religion souterraine d’origine iranienne, le manichéisme, pour laquelle l’âme, émanation du Dieu bon, est prisonnière du corps, émanation du Dieu mauvais. Ainsi, dans cette religion qui se serait abusivement confondue avec le christianisme en Occident, la mort est un bien parce qu’elle libère l’âme de sa prison corporelle. Dans cette perspective, l’amour ne vise pas la personne, mais plus précisément son âme prisonnière à l’intérieur du corps. Par conséquent, il ne peut s’accomplir que grâce à la mort, ce qui en fait même sa finalité secrète : « Nous avons besoin d’un mythe pour exprimer le fait obscur et inavouable que la passion est liée à la mort, et qu’elle entraîne la destruction pour ceux qui s’y abandonnent de toutes leurs forces » (L’Amour et l’Occident). La passion amoureuse se comprend alors comme un désir de mort pour monter vers Dieu. Or, comme cette conception était celle de peuples païens auxquels les classes supérieures ont imposé le christianisme, elle s’est exprimée par des formes détournées, notamment artistiques, dont la niaiserie sentimentale moderne est le reflux.

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Denis de Rougemont dénonce l’illusion de la passion amoureuse

La passion amoureuse équivaut à un amour de l’amour. L’essence même de la passion et du romantisme capables de hanter l’individu est en effet que l’amour se vit pour lui-même. En fait, montre Denis de Rougemont, les amants ne s’aiment pas vraiment ; ils chérissent le tourment, la brûlure que leur cause l’obstacle qu’ils aiment, et ils la subliment par rapport à la mort, qui conférerait sa transcendance à leur souffrance. Cette passion prend souvent la forme de l’adultère, dont la contradiction entre le devoir et de désir est profondément douloureuse. Le philosophe explique ce phénomène par une particularité déroutante de l’occidental : il aime ce qui le fait souffrir. Les romans d’amour occidentaux dépeignent bien cette souffrance d’une vie fantasmée qui nie sa réalisation terrestre : « Quel est le vrai sujet de la légende, interroge Denis de Rougemont ? La séparation des amants ? Oui, mais au nom de la passion, et pour l’amour de l’amour même qui les tourmente, pour l’exalter, pour le transfigurer – au détriment de leur bonheur et de leur vie même… » (L’Amour et l’Occident). C’est en réalité parce que leurs sentiments transcendent la morale et la société que les amants du mythe se séparent, après quoi ils peuvent aimer le véritable objet de leur amour, c’est-à-dire l’amour lui-même.

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La passion amoureuse ne permet pas l’épanouissement amoureux. Denis de Rougemont oppose, au plan théorique, deux types d’amour : l’amour-passion (Éros), d’une part, qui est un amour de l’amour, par nature inassouvissable et se manifestant chez l’amoureux dans une tension constante ; l’amour-possession (Agapè), d’autre part, qui est un amour de l’objet, dont la possession entraîne l’assouvissement du désir et le relâchement de la tension afférente. Le philosophe prend alors parti contre la passion amoureuse, dont les individus subissent la divinisation avec complaisance, et pour l’amour-possession. Prenant le contrepied de l’opinion commune, il affirme que la dimension éminemment fantasmatique de la passion amoureuse implique que la fidélité constitue le cadre véritable de la liberté. « La fidélité, écrit Denis de Rougemont, n’est pas une espèce de conservatisme. Elle est plutôt une construction. « Absurde » au moins autant que la passion, elle se distingue de la passion par un refus constant de subir ses rêves, par un besoin constant d’agir pour l’être aimé, par une constante prise sur le réel, qu’elle cherche à dominer, non pas à fuir » (L’Amour et l’Occident). Concrètement, l’Agapè oppose donc à la passion amoureuse une éthique du mariage fondée sur les notions de décision, d’engagement, de liberté et de responsabilité. Le véritable amour serait ainsi un amour concret et actif de l’être aimé.

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