amour propre amour de soi Rousseau Discours sur l'origine de l'inégalité Émile ou de l'éducation

L’amour de soi et l’amour propre sont deux propriétés fondamentales de l’homme. Rousseau les oppose dans son Discours sur l’origine de l’inégalité pour montrer que la société a fait naître et s’épanouir les vices dans la nature humaine, car ils étaient absents à l’état de nature. Il conçoit l’amour de soi comme l’origine des passions douces et affectueuses, tandis que l’amour propre serait la source des passions haineuses et irascibles.

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L’amour de soi est l’auto conservation inscrite dans la nature humaine. Rousseau la présente comme un instinct animal de conservation, c’est-à-dire une passion primitive et indépendante de l’intersubjectivité. L’homme est individuellement chargé de sa propre conservation, et il en fait tout naturellement la plus importante de ses préoccupations. En effet, la vie présuppose une attention immanente pour elle-même et sa propre perpétuation. L’amour de soi est donc un sentiment naturel qui habite tout être vivant et le pousse à persévérer dans son être, à assurer sa propre survie. « L’amour de soi-même, avance Rousseau, est toujours bon et toujours conforme à l’ordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier et le plus important de ses soins est et doit être d’y veiller sans cesse, et comment y veillerait-il ainsi s’il n’y prenait le plus grand intérêt ? » (Émile ou de l’éducation). Il ne s’agit cependant pas d’un simple principe de conservation à côté des autres passions. L’amour de soi a une fonction générative pour l’ensemble des autres passions, qui n’en sont que des modifications. Toutes dérivent donc de lui, y compris l’amour propre. Pour Rousseau, l’amour de soi est la source de toute moralité, et en particulier de la pitié (le refus de voir souffrir un être semblable à soi).

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Rousseau lie l’amour propre à l’amour de soi

L’amour propre naît de l’amour de soi. Rousseau affirme que, contrairement à l’animal dont la nature est fixe, l’homme est ouvert au changement, ce qui peut le mener au bien comme au mal. Le philosophe forge un néologisme pour dénommer cette qualité proprement humaine : la perfectibilité. « Il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue [l’homme et l’animal], écrit-il, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation : c’est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu (…) » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes). En dépit de ce que suggère l’étymologie (le latin perficio signifie « terminer, parfaire, perfectionner »), Rousseau ne considère pas cette capacité humaine à évoluer comme un bien. En effet, c’est elle qui fait perdre à l’homme l’innocence animale et l’indépendance de son état sauvage en le rendant sensible au regard de ses semblables. Ainsi naît l’amour propre par une dégradation de l’amour de soi : les désirs se surajoutent aux besoins et le paraître se substitue à l’être. Il fait éclore chez l’homme la méchanceté, l’aliénation et le malheur. La distinction de l’amour de soi et de l’amour propre est donc manichéenne : elle sert à Rousseau à indiquer la provenance du mal.

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L’amour propre est une passion artificielle. Rousseau la définit précisément comme la propension, née et excitée dans la société, à se comparer aux autres. Vivant ensemble et se côtoyant, les individus n’ont de cesse de se comparer ; consciemment ou inconsciemment, ils se jugent les uns les autres, évaluent leurs mérites et défauts respectifs et constituent dans leurs esprits respectifs une hiérarchie sociale, où chacun se situe lui-même. L’amour propre est donc la propriété qui comprend les effets de l’intersubjectivité : elle exprime le constat que le regard des autres est important pour l’homme ; qu’il est très rarement ignoré, très généralement intégré et qu’il modifie ce faisant la psychologie et le comportement du sujet. « L’amour propre, décrit Rousseau, n’est qu’un sentiment relatif, factice, et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu’ils se font mutuellement, et qui est la véritable source de l’honneur » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes). Comme ses congénères le regardent comme lui les regarde, l’homme doit s’aimer lui-même selon le regard des autres. Il s’imagine, d’une part, comment ils le perçoivent et le jugent, et il s’évalue lui-même, d’autre part, selon des critères qui ne sont pas les siens – il sait ou croit savoir qu’ils sont ceux de ses semblables. Rousseau en conclut que l’amour propre « exige que les autres nous préfèrent à eux ».

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