Anarchie, État et utopie Robert Nozick

L’État doit être conçu entre l’anarchie et l’utopie. Dans Anarchie, État et utopie, Robert Nozick plaide en faveur de sa limitation à la protection contre le vol, la force et la fraude dans le but d’empêcher toute atteinte aux droits individuels. Il retourne ce faisant à une forme d’individualisme exacerbé et au laissez-faire pour remédier aux errements de l’État-providence.

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L’État est légitime s’il est minimal. Robert Nozick s’oppose à l’argument anarchiste selon lequel l’État serait intrinsèquement immoral. Son raisonnement part de l’état de nature de Locke, où chacun est libre et indépendant à l’égard des autres, pouvant ainsi disposer à sa guise de sa personne et ses propriétés tant qu’il ne lèse pas autrui. Or, la multiplication des échanges commerciaux entre les individus engendrant des conflits réglés personnellement, des agences de protection mutuelle sont créées. Selon Robert Nozick, une agence dominante émerge alors, l’État, qui dispose du monopole de la force sur le territoire. C’est cependant encore un État « ultra minimal », car il n’assure pas la protection de tous les membres. Le passage à l’État minimal désirable se produit lorsqu’il compense l’interdiction de se rendre personnellement justice par la protection de tous. « Nous traitant avec respect et respectant nos droits, [l’État minimal] nous permet, affirme le philosophe, individuellement ou avec ceux que nous choisissons, de choisir notre vie et de réaliser nos desseins et notre conception de nous-mêmes […] aidés par la coopération volontaire d’autres individus possédant la même dignité » (Anarchie, État et utopie). Robert Nozick considère que la transition de l’état de nature à l’État minimal s’est produite de manière parfaitement légitime, puisque les droits individuels n’ont pas été violés dans le processus.

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L’État voulu par Robert Nozick produit la justice entre l’anarchie et l’utopie

La justice repose sur l’inviolabilité du droit naturel. Robert Nozick justifie cette inviolabilité par le caractère fondamentalement individuel de la vie. Chaque individu a une existence séparée, sa propre vie, qu’il lui revient de vivre par lui-même. De surcroît, chacun veut donner un sens à son existence et est le seul capable de le faire. Le philosophe illustre cette recherche individuelle de la transcendance avec une expérience de pensée : s’il existait une machine permettant à l’individu d’avoir la sensation de vivre toutes les expériences qu’il souhaite (faire l’amour, écrire un roman, avoir un ami, etc.), elle ne le satisferait pas, parce qu’il ne vit pas vraiment s’il n’a pas la certitude d’évoluer dans la réalité ; parce que ces expériences ne contribueraient pas à enrichir son identité, et qu’elles ne lui feraient pas découvrir des aspects inédits de la réalité. Enfin, Robert Nozick reprend également, pour justifier l’inviolabilité des droits naturels, l’injonction kantienne de considérer l’individu comme une fin en soi, et non pas comme simple moyen. « Les contraintes imposées à l’action, écrit-il, reflètent le principe kantien sous-jacent selon lequel les individus sont des fins et non pas seulement des moyens » (Anarchie, État et utopie). Ainsi, les droits naturels constituent des contraintes que l’individu doit respecter dans son action envers autrui, quels que soient ses objectifs personnels. Robert Nozick considère qu’un processus qui les respecte est juste, et accouche par conséquent d’une situation juste.

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L’État minimal est indépassable. Reprenant la théorie de Locke du travail comme fondement de la propriété (avec pour seule limite la liberté de chacun de pouvoir travailler), Robert Nozick conçoit plus précisément la justice comme le respect de l’habilitation à posséder. Dans sa perspective, l’individu possédant un talent ou un bien en est le propriétaire absolu, car ils font partie de lui. Les politiques de redistribution opérées par l’État qui outrepasse les prérogatives de l’État minimal sont dès lors injustes – elles constituent même pour le philosophe un vol et une atteinte à la dignité humaine. Présentée comme une forme de charité, la justice distributive – défendue par exemple par John Rawls – est en réalité dépourvue de valeur morale dans la mesure où elle est forcée. Quand ses principes se focalisent exclusivement sur le droit du receveur, la justice anarcho-capitaliste de Robert Nozick met elle en évidence le droit du donneur : « En considérant la répartition des biens, des revenus, etc., [les théories systémiques de la justice] sont des théories de la justice pour le récipiendaire ; elles ignorent complètement le droit qu’une personne peut avoir de donner quelque chose à quelqu’un » (Anarchie, État et utopie). Les droits sociaux ne seraient donc pas de vrais droits, étant donné qu’ils impliquent l’imposition d’obligations qui violent les droits individuels. Robert Nozick compare ainsi l’imposition des revenus à des travaux forcés, puisqu’elle revient à ponctionner une quantité de travail.

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