L'Ancien Régime et la Révolution Tocqueville

L’Ancien Régime et la Révolution ne sont pas imperméables. Alexis de Tocqueville affirme dans L’Ancien Régime et la Révolution que la Révolution française n’a en réalité fondé un nouvel ordre social qu’en faisant parvenir à maturité ce que les temps antérieurs avaient préparé. Paradoxalement, elle s’apparentait pourtant à une révolution religieuse, reposant sur une conception abstraite de l’homme, indépendante du pays et de l’époque.

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La Révolution française était profondément originale. Tocqueville souligne que l’événement avait été absolument imprévisible, si bien que personne ne l’avait anticipé. Avec le recul, son caractère original échappe encore à beaucoup d’interprètes : il ne s’agissait pas de changer simplement le gouvernement, mais la société tout entière en abolissant le féodalisme et l’Ancien Régime. Cette finalité permet de comprendre que la Révolution française n’a attaqué la religion qu’en tant qu’institution puissante de l’Ancien Régime, et non pas par irréligiosité. Pour Tocqueville, elle visait à refonder l’ordre social hors de toute transcendance et à régénérer la communauté par un véritable contrat social – cet aspect la différencie profondément des révolutions anglaise et américaine, lesquelles ont, elles, restauré l’inspiration religieuse du politique. La Révolution française n’était pas limitée à une patrie, elle transcendait les frontières ; elle se voulait messianique et universelle, à la manière des révolutions religieuses. « Elle a, explique Tocqueville, inspiré le prosélytisme et fait naître la propagande. […] Elle est devenue une sorte de religion nouvelle, religion imparfaite il est vrai, sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui, néanmoins, comme l’islamisme, a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs » (L’Ancien Régime et la Révolution). L’influence et l’implication des gens de lettres ont également contribué à la rendre si originale.

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L’Ancien Régime et la Révolution sont liés par la centralisation administrative 

L’Ancien Régime et la Révolution s’inscrivent dans une continuité historique. Alors que la Révolution française est toujours présentée comme une rupture profonde, Tocqueville met en lumière la grande continuité entre l’Ancien Régime et le XIXe siècle. De son point de vue, la « table rase » n’est qu’une illusion, car la Révolution est sortie tout droit de la société qui l’a vu naître. « À mesure que l’avançais dans l’étude [de l’Ancien Régime], écrit-il, je m’étonnais en revoyant à tous moments dans la France de ce temps beaucoup de traits qui frappent dans celle de nos jours. […] Il y a un grand nombre de lois et d’habitudes politiques de l’Ancien Régime qui disparaissent ainsi tout à coup en 1789 et qui se remontrent quelques années après, comme certains fleuves s’enfoncent dans la terre pour reparaître un peu plus loin, faisant voir les mêmes eaux à de nouveaux rivages » (L’Ancien Régime et la Révolution). Si Tocqueville admet que la Révolution a bien détruit le féodalisme, il considère qu’il en aurait été de même sans elle, car elle s’inscrit dans le grand mouvement européen de destruction du féodalisme. Dans les faits, l’administration de l’Ancien Régime était déjà étendue et puissante, de telle sorte que l’individualisme s’était déjà aggravé sous un despotisme administratif. Pour Tocqueville, la Révolution, souvent caricaturée en anarchie, a au contraire donné naissance à une nouvelle forme de pouvoir sans commune mesure avec l’ancien.

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L’Ancien Régime et la Révolution tendaient vers la centralisation du pouvoir. En se fondant sur les nombreuses archives qu’il a consultées, Tocqueville affirme que le pouvoir royal se substituait déjà, depuis près de trois siècles, à toutes les instances féodales et locales. En effet, un système centralisé et étroitement hiérarchisé de pouvoirs administratifs avait été patiemment mis en place. « La centralisation administrative, avance le philosophe, est une institution de l’Ancien Régime, et non pas l’œuvre de la Révolution ni de l’Empire, comme on l’a dit » (L’Ancien Régime et la Révolution). Le roi avait notamment créé des tribunaux exceptionnels afin d’empêcher que l’indépendance de la justice ne soit un facteur de déstabilisation de son pouvoir, ainsi qu’une véritable classe d’administrateurs de l’État central monarchique. Tocqueville détaille la pyramide hiérarchique de l’Ancien Régime : elle comportait à son sommet le « Conseil du roi » (ancêtre du Conseil d’État) ; puis les « intendants » (ancêtres des préfets) dans les grandes circonscriptions ; les « subdélégués » (sous-préfets) dans les arrondissements ; et enfin les « syndics » au niveau de la commune. Tout le pouvoir avait été centralisé à Paris, où l’administration s’était emparée petit à petit de toutes les affaires : perception des impôts, recrutement de la milice, travaux publics, maintien de l’ordre, secours social, et mêmes innovations industrielles et initiatives économiques. Tocqueville en conclut que la centralisation a en réalité constitué la première étape de la Révolution.

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