Anorexie et désir mimétique René Girard

L’anorexie est un problème culturel. René Girard affirme dans Anorexie et désir mimétique que les troubles alimentaires prenant des proportions épidémiques chez les jeunes femmes ne relèvent pas fondamentalement de la médecine. Il refuse ce faisant d’accuser les boucs émissaires préférés des théories de l’anorexie : la famille, les classes sociales, les hommes, les religions, ou encore la répression administrative.

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L’anorexie n’est pas expliquée de manière satisfaisante. René Girard rappelle que le poids considéré comme désirable a baissé continûment depuis la fin du XIXe siècle, et il prédit qu’il va encore décroître. L’idée est fausse, selon laquelle cette évolution résulterait de la préférence passée, née du manque alimentaire, pour la corpulence – il s’agit en réalité d’une projection de l’obsession actuelle pour la minceur. Les générations passées ne comprendraient pas l’anorexie des mannequins ; elles y verraient un signe de mort, et non pas un témoignage de santé et de luxe. Pour René Girard, les troubles alimentaires ne sont pas trop complexes, mais trop simples à expliquer. Les théories modernes font faillite parce qu’elles refusent la vérité des apparences : « La recherche des motivations cachées est, écrit le philosophe, l’alpha et l’oméga de la culture moderne. Nous avons comme principe de base qu’aucun phénomène humain n’est véritablement ce qu’il semble être » (Anorexie et désir mimétique). La théorie psychanalytique du refus d’une sexualité normale comme celle selon laquelle le capitalisme serait responsable ne sont pas satisfaisantes. Les symptômes de l’anorexie doivent être rapprochés de ceux de la boulimie, car les oscillations d’une alimentation normale se situent entre ces deux extrêmes. René Girard relève, à partir de ce rapprochement, le paradoxe selon lequel la culture moderne de consommation empêche l’individu d’atteindre les buts mêmes qu’avec perversité elle l’incite à poursuivre.

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René Girard voit l’anorexie comme un régime compétitif

L’anorexie est simplement la poursuite pathologique de la minceur. René Girard lie le fait de manger trop et celui de ne pas assez s’alimenter par l’impératif collectif de minceur. Si certaines jeunes femmes deviennent anorexiques, c’est parce qu’elles veulent à tout prix mincir. « Les fanatiques des régimes, avance le philosophe, ont vraiment envie d’être minces, et la plupart d’entre nous le savent secrètement, car tous nous voulons être minces aussi » (Anorexie et désir mimétique). Cependant, peu de femmes « réussissent » à devenir véritablement anorexiques, car cet excès demande un effort considérable de volonté. De fait, d’après René Girard, l’anorexique a énormément faim, mais elle craint de ne pas pouvoir s’arrêter ; c’est pourquoi elle considère chaque bouchée comme la menace d’une compulsion alimentaire inarrêtable. Elle met dès lors une formidable énergie dans tout ce qu’elle entreprend dans le but d’oublier la nourriture, de telle sorte qu’elle est assez souvent une femme brillante. De surcroît, elle fait souvent un usage excessif et compulsif des installations sportives afin de perdre toujours plus de poids. La pratique très répandue d’exercices physiques dans un but purement esthétique est, de manière plus générale, révélatrice du culte moderne de la minceur. L’anorexique est ainsi fière d’incarner cet idéal de toute la société. S’étonnant que seule une minorité d’individus tombent dans cette poursuite pathologique de la minceur, René Girard l’explique par l’incroyable résilience de la nature humaine, capable de s’adapter à toutes les lubies culturelles.

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L’anorexie est un symptôme de la rivalité mimétique. René Girard considère que les troubles alimentaires sont la conséquence de la disparition des garde-fous contre le déchaînement de l’impulsion à la compétition. L’homme est désormais son propre dieu : il s’impose un culte et se corrige en cas d’écart. Les spécialistes constatent certes la dimension mimétique des troubles, mais ils en omettent, par tabou, la composante compétitive. À la vérité, la rivalité mimétique a substitué la course au toujours moins à celle au toujours plus. « Le désir mimétique, décrit René Girard vise la minceur absolue de l’être rayonnant qu’une autre personne incarne toujours à nos yeux, mais que nous ne parvenons jamais à être vraiment, au moins à nos propres yeux » (Anorexie et désir mimétique). Le philosophe compare ainsi l’hystérie de la minceur au potlach du Nord-Ouest américain, cette cérémonie dans laquelle les chefs de tribus rivalisent de cadeaux pour prouver leur supériorité, ce qui constitue une surenchère mimétique à la consommation ostentatoire. En effet, l’abstention est une forme d’attitude mimétique. L’origine du régime compétitif serait, de ce point de vue, le modèle donné par l’impératrice Sissi (Elizabeth d’Autriche), qui suivait un régime hypocalorique strict et faisait de la gymnastique – son exemple s’est d’abord diffusé dans l’aristocratie, puis dans la classe moyenne après les deux Guerres mondiales. René Girard met plus généralement l’anorexie et la boulimie sur le compte des surenchères mimétiques de la culture occidentale.

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