art mémoire Cicéron

L’art de la mémoire naît de la sophistication de la mnémotechnie. À l’origine de la tradition mnémotechnique occidentale, l’ars memoriae était particulièrement développé dans l’Antiquité, où les orateurs tiraient leur prestige de discours très longs et très travaillés. Il recelait également une portée morale, dans la mesure où la capacité à rappeler le passer favorise la prudence, la première partie de la vertu.

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L’art de la mémoire est fondé sur la supériorité de la mémoire artificielle. Cicéron concède tout d’abord qu’une bonne mémoire est avant tout un avantage naturel, et que l’ars memoriae ne peut rien sans la faculté déposée en l’homme par la nature – il ne fait donc que développer les germes déjà présents. Pour autant, le don inné ne suffit jamais à mémoriser une suite de mots ou de pensées assez longue, tandis qu’il n’est aucune mémoire naturellement faible que l’art ne puisse suppléer. « Je n’ai pas le génie de Thémistocle, écrit Cicéron, pour préférer comme lui l’art de l’oubli à celui de la mémoire et je rends grâce à Simonide de Cos qui fut, dit-on, l’inventeur de la mémoire artificielle » (De Oratore). L’orateur rapporte l’anecdote de cette découverte : invité à souper chez Scopas, un homme noble et riche, pour chanter une ode en son honneur, Simonide de Cos subit, par malheur, la réduction arbitraire de son cachet de moitié par l’hôte ; par la suite, il a cependant la chance d’éviter l’anéantissement de la salle du repas, qui se produit alors qu’il discute au-dehors. Les cadavres sont tellement défigurés qu’il est impossible de les reconnaître pour leur donner une sépulture, mais le poète floué réussit à identifier les convives grâce à son souvenir de l’ordre de leur placement dans l’espace. Cet exemple témoigne, selon Cicéron, de l’efficacité supérieure de la mémoire artificielle.

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Cicéron promeut l’art de la mémoire pour l’éloquence

L’art de la mémoire est utile à l’orateur. Cicéron affirme que la mémoire est, de manière générale, d’une grande utilité : elle conserve tout dans un ordre optimal ; elle rend présents toutes les pensées, les réflexions, et tous les enseignements. Elle dose même l’attention de telle sorte à ce que l’information – par exemple, un éclaircissement nécessaire à la compréhension, ou une idée du débatteur adverse à réfuter – pénètre immédiatement dans l’esprit afin d’y être enregistrée en vue de sa future utilisation. Dès lors, seuls les hommes jouissant d’une mémoire efficace sont capables d’être de bons orateurs. « Que dirai-je de la mémoire, interroge Cicéron, ce trésor de toutes nos connaissances ? Si elle ne conserve les conceptions de la pensée, si elle ne recueille fidèlement et les idées et les mots, les talents les plus précieux seront perdus pour l’orateur » (De Oratore). Grâce à l’art de la mémoire, l’orateur peut s’inspirer de tous les discours qu’il connaît ; il reste cohérent par rapport à ses discours antérieurs ; il garde à l’esprit l’architecture de son argumentation ; enfin, il sait ce qu’il a déjà réfuté, et ce qu’il reste à réfuter. La mémoire constitue ainsi l’avant-dernière des cinq parties de la rhétorique : l’inventio, la dispositio, l’elocutio, la memoria, et l’actio. Pour Cicéron, c’est plus précisément la mémoire des choses, davantage que celle des mots, qui sert l’orateur.

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L’art de la mémoire repose sur des techniques précises. La méthode de Cicéron, en particulier, dépend d’une conception spatiale de la mémoire. Si Simonide s’est souvenu des convives en fonction de leur place dans la salle du repas, c’est parce que l’ordre des lieux conserverait l’ordre des choses, et que l’image des choses représenterait les choses elles-mêmes. Ces propriétés découlent du fait que les idées provenant des sens sont mémorisées plus efficacement ; et plus spécifiquement du fait que le sens de la vue est le plus actif, partant le meilleur canal pour retenir une information. Par conséquent, il faut « voir » ce qui est entendu ou pensé dans le but de mieux l’enregistrer. Dans la fameuse méthode des « lieux de mémoire » de Cicéron, la puissance de la mémoire artificielle résulte principalement de l’ordre mis dans l’espace virtuel : « Quand les lieux de mémoire sont bien classés, l’image nous rappelle la chose » (Rhétorique à Hérennius). Idéalement, ces lieux sont de taille moyenne, bien distincts, et peu fréquentés ; les images sont des « tableaux bien faits », chacun associé à une chose. Dans la rhétorique, elles peuvent par exemple servir à figurer les mots cruciaux qui articulent les membres du discours. Convaincu de l’efficacité de sa méthode, Cicéron traite de « paresseux » les détracteurs qui craignent que les images surchargent la mémoire, obscurcissent l’information, ou encore qu’elles rendent la mémoire naturelle impuissante.

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