art roman Milan Kundera

L’art du roman a un sens métaphysique. Dans L’art du roman, le romancier tchèque (naturalisé français) Milan Kundera l’analyse dans la perspective de l’évolution souterraine des mentalités. Héritage de Cervantès, le véritable roman reposerait fondamentalement sur une sagesse du doute et de la relativité mise en danger par les forces du monde moderne.

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L’art du roman vise l’exploration de l’être. Milan Kundera l’ausculte à l’aune de la crise de la conscience européenne diagnostiquée par Husserl et Heidegger. Le progrès scientifique et la logique rationnelle de la spécialisation rendraient l’homme désormais incapable de penser l’ensemble du monde ; mais le grand roman européen a en réalité repris, depuis Cervantès, le flambeau de l’exploration de l’être. Ainsi, à chaque période de l’histoire littéraire, l’art du roman examine en priorité un aspect précis de l’être. Le roman est, affirme Kundera, « la grande forme de la prose où l’auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages), examine jusqu’au bout quelques thèmes de l’existence » (L’art du roman). Dans le détail, différentes facettes ont été découvertes par le roman au cours des siècles : les contemporains de Cervantès écrivent sur l’aventure ; l’Anglais Samuel Richardson (XVIIIe siècle) sur la vie des sentiments ; Balzac enracine l’individu dans les événements historiques ; Flaubert dépeint le quotidien ; Tolstoï l’irrationnel ; Proust le passé, et James Joyce le présent ; Thomas Mann dissèque l’influence des vieux mythes sur l’individu moderne. La finalité du roman est donc une forme de connaissance, celle de la quête du moi. Pour Kundera, cette hypothèse explique la part d’inaccompli des grandes œuvres, car l’inaccomplissement romanesque ne serait que le reflet de l’inaccomplissement fondamental de l’identité.

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Milan Kundera défend la sagesse implicite de l’art du roman

L’art du roman sert un certain esprit du roman. Milan Kundera voit dans l’évolution des thèmes du roman le passage de l’infini du monde extérieur à l’infini de l’intériorité de l’individu (l’âme), illustré par le Madame Bovary de Flaubert. Les romans de Kafka témoignent eux du fait que l’exploration de ce nouvel infini a cependant été perturbée par le pouvoir de la société. Si le format possèderait ainsi une dimension prophétique, c’est parce qu’il exprimerait la mutation des catégories par lesquelles est pensée l’existence. De fait, il est né dans un monde sans Dieu, celui du doute cartésien et d’une multitude de vérités relatives – c’était déjà le monde qu’affrontait Cervantès. Pour Kundera, le roman recèlerait donc une sagesse invitant à assumer la relativité essentielle des choses humaines et à se départir du manichéisme inhérent à la nature humaine ; c’est pourquoi l’esprit du roman est foncièrement incompatible avec tous les dogmatismes et idéologies. L’art du roman fait « écho au rire de Dieu » devant l’insaisissabilité de la vérité. Or, le vrai romancier ne doit écouter que la sagesse suprapersonnelle de sa forme littéraire, de telle sorte que son roman le dépasse en intelligence. Il doit dès lors disparaître derrière son œuvre, car la vérité dont il est le héraut est sans auteur. « Je rêve, avoue Kundera, d’un monde où les écrivains seraient obligés par la loi de garder secrète leur identité et d’employer des pseudonymes » (L’art du roman).

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L’art du roman montre que l’avenir du format est incertain. Milan Kundera imagine que s’il a été fondé par Cervantès, alors il pourrait très bien mourir avec la fin des temps modernes. Le roman n’est ni éternel ni universel, d’autant plus que son esprit est incompatible avec certaines sociétés idéologiquement homogènes, comme l’URSS, où la créativité romanesque était médiocre. Il semble également mourir dans les sociétés occidentales modernes, tant la forme littéraire y est reproduite sans nouvelles idées. « Interviews, entretiens, propos recueillis, énumère Kundera. Adaptations, transcriptions, cinématographiques, télévisées. Rewriting comme esprit de l’époque. Un jour toute la culture passée sera complètement réécrite et complètement oubliée derrière son rewriting » (L’art du roman). Le potentiel du roman serait-il donc épuisé ? Kundera affirme que c’est au contraire le monde qui n’est plus adapté au format. Le roman est paradoxalement plus que nécessaire, parce que le champ d’appréhension de l’existence continue de se réduire – et cela de manière inédite – dans les sociétés contemporaines. L’écrivain pointe du doigt les médias de masse qui, en misant sur les clichés, la simplification et l’unanimisme, nourrissent un esprit des temps modernes contraire à l’esprit du roman. La bulle des médias et de l’opinion publique étoufferait la vieille sagesse de Cervantès, qui paraît désormais bien encombrante. Or, Kundera voit cette sagesse comme la clef de la maturité individuelle de l’homme moderne, qui consiste à assumer la perte de la certitude de la vérité.

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