barbarie Montaigne Les essais

La barbarie est interrogée dans certaines circonstances historiques. Montaigne passe au crible cette notion dans ses Essais au moment où l’Europe se confronte à de nouvelles cultures. Avec la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb en 1492, le continent entre au contact des mœurs étrangères, dont le caractère barbare l’amène à se percevoir lui-même comme une civilisation cultivée et sophistiquée.

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La barbarie n’est que le nom de l’altérité. Les termes « barbares » et « barbarie » possèdent en effet une consonance péjorative dénotant la sauvagerie et la cruauté. Or, Montaigne remarque que leur usage pour qualifier les peuples qui n’appartiennent pas à une culture donnée présuppose que celle-ci se représente être la seule à posséder des mœurs parfaites et morales. En d’autres termes, tout ce qui est étranger aux normes d’une civilisation donnée est susceptible de recevoir le qualificatif de « barbare ». « Il n’y a rien, écrit Montaigne, de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes » (Essais). Le philosophe donne à l’appui de sa thèse la prise de conscience des rois Pyrrhus (Perse) et Philippe (Macédoine), face à la sophistication militaire romaine, du fait que l’emploi traditionnel du terme « barbare » pour tout ce qui n’était pas grec était épuisé. Montaigne met ainsi en lumière un véritable paradoxe de la barbarie : chacun est l’étranger, donc le barbare de l’autre.

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La barbarie est selon Montaigne un préjugé de l’Occident

La barbarie repose sur un préjugé favorable à la culture. Montaigne constate ainsi que ce qui est généralement considéré comme « sauvage » est présenté comme appartenant à l’état de nature, c’est-à-dire comme n’étant pas entré dans la culture. Cette conception est pour lui fallacieuse parce qu’elle repose sur l’idée préconçue que la culture est fondamentalement bonne. Comme celle-ci constitue une modification d’un caractère premier – autrement dit un artifice – elle équivaut au contraire à une déformation de la nature. Dès lors, les hommes ayant su conserver leur caractère naturel représentent un échantillon de pureté où se retrouvent l’authenticité et la simplicité de la nature. Montaigne en arrive alors à inverser l’accusation de barbarie : ne serait-ce pas plutôt à l’homme culturel, s’interroge-t-il, que devraient s’adresser les qualificatifs de « sauvage » et de « barbare » ? En réalité, les civilisés dépassent bien en barbarie ceux qu’ils nomment « barbares ». « Je ne suis pas marri, écrit Montaigne, que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres » (Essais). Le cannibalisme des indiens du Brésil, pratiqué dans des circonstances très particulières, n’atteint pas la cruauté des blancs, qui la pratiquent, eux, presque en toutes circonstances. Tuer des innocents est par exemple bien plus cruel que de dévorer un ennemi après sa mort.

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L’analyse de la barbarie aboutit au constat de l’échec de la civilisation. Ce sont les « barbares » qui sont parvenus, dans leur simplicité et leur innocence naturelles, à une forme de bonheur philosophique. Si Montaigne semble influencé par un sentiment idéaliste de l’homme primitif, il perçoit toutefois avec précision une forme de sagesse barbare. Celle-ci accorde par exemple de l’importance à la parole donnée, et plus fondamentalement à la vérité, tandis que l’homme civilisé est prompt à mentir – c’est là un comportement qui choque la mentalité barbare. « Ils [les philosophes de l’Antiquité] n’ont pu imaginer une naïveté si pure et simple, comme nous la voyons par expérience ; ni n’ont pu croire que notre société se peut maintenir avec si peu d’artifice et de soudure humaine. C’est une nation, dirais-je à Platon, en laquelle il n’y a aucune espèce de trafic ; nulle connaissance de lettres ; […]. Les paroles mêmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l’avarice, l’envie, la détraction, le pardon, [y sont] inouïes » (Essais). Ainsi, la folie raffinée de la civilisation contraste avec la haute spiritualité barbare. Le relativisme anthropologique de Montaigne rejette donc fortement la prétendue supériorité européenne sur les peuples étrangers. Les totalitarismes du XXe siècle seront la meilleure preuve que les civilisations perçues comme supérieures sont capables d’atteindre les plus hautes formes de barbarie.

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