créativité artistique Picasso

Article tiré de la lecture de Voler comme un artiste d’Austin Kleon, qui a également inspiré ma vidéo YouTube intitulée « Créativité – Les 10 secrets des artistes qui réussissent ».

Romain Treffel

« Qu’est-ce que l’originalité ? Un plagiat non détecté. » (William Ralph Inge)

Cette citation résume bien la conviction d’Austin Kleon.

Successivement bibliothécaire, concepteur Web et copywriter, avant de devenir un auteur à succès, l’essayiste américain a focalisé sa réflexion sur les ressorts de la créativité artistique.

Dans Voler comme un artiste (Steal like an artist), il se parle à lui-même dans le passé pour conseiller un artiste débutant.

Il lui dévoile les 10 secrets de la créativité.

Secret #1 – Voler comme un artiste

Les poètes grecs se disaient inspirés par les Muses ; ils se définissaient donc comme des intermédiaires entre les dieux et les hommes.

Austin Kleon est beaucoup plus terre à terre : l’artiste est un voleur.

On connaît la phrase de Picasso : « Les bons artistes copient, les grands artistes volent ».

Bien sûr, les meilleurs voleurs ne se font jamais prendre :

« Les poètes immatures imitent, écrit T. S. Eliot, les poètes mûrs volent ; les mauvais poètes dégradent ce qu’ils prennent, et les bons poètes en font quelque chose de meilleur, ou du moins de différent. Le bon poète soude son vol en un ensemble de sentiments unique, tout à fait différent de celui dont il a été arraché. »

Ce principe de créativité n’est pas cantonné à l’art, il s’applique partout.

En revanche, il confère à l’artiste un certain regard sur le monde : il n’y voit pas le bien et le mal ; il voit des choses dignes d’être volées, et d’autres qui ne le sont pas.

Austin Kleon est très pragmatique : « D’abord, tu trouves ce qui vaut la peine d’être volé, puis tu passes à autre chose. C’est à peu près tout ce qu’il y a à faire ».

En somme, puisque l’authentique originalité n’existe pas, il faut assumer et cultiver ses influences.

Les idées, comme les personnes, ont une généalogie. Tout a probablement déjà été dit d’une manière ou d’une autre – seulement, personne n’écoutait, c’est pourquoi tout doit être dit à nouveau.

Si tout a déjà été dit, la créativité réside alors dans la sélection des idées. L’aspirant artiste doit étudier ses modèles dans le détail, un par un, comme en remontant un arbre généalogique.

Il faut plus généralement développer sa curiosité en lisant beaucoup et en prenant un maximum de notes, ce qui revient à garder le fruit de ses « vols » pour plus tard. Austin Kleon a par exemple un « fichier morgue » où il conserve les idées « mortes » à réanimer dans le futur.

Secret #2 – Commencer sans se connaître

L’identité de l’artiste naît au sein même du processus créatif.

En recueillant les idées qui lui plaisent, il choisit des influences qui le créent lui-même – ce faisant, plus il vole, plus il enrichit son identité.

Appliquant lui-même son premier secret de la créativité, Austin Kleon redit ici – sans le citer, ni peut-être même le connaître – ce qu’a théorisé René Girard : le désir humain étant intégralement mimétique, l’individu se définit comme la somme de ses influences.

Au diable le syndrome de l’imposteur, car l’imposture est la règle :

« Le monde entier est un théâtre, — et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. — Tous ont leurs entrées et leurs sorties — et chacun y joue successivement les différents rôles. » (Comme il vous plaira, Shakespeare)

Austin Kleon vole la devise des startuppers de la Silicon Valley : « Fake it ‘til you make it »[1].

L’artiste débutant a intérêt à prétendre être ce qu’il n’est pas (encore) jusqu’à le devenir, ou accomplir ce qu’il n’a pas encore véritablement accompli[2].

Son œuvre et son identité naissent de ses vols répétés.

Son processus créatif s’apparente à de la rétroingénieurie parce que l’imitation est le principe même de l’apprentissage.

« Personne ne naît avec un style ou une voix. Nous ne sortons pas du ventre de notre mère en sachant qui nous sommes. Au début, nous apprenons en faisant semblant d’être nos héros. Nous apprenons en copiant. »

Mais surtout, il ne faut pas s’arrêter au style. C’est plus fondamentalement la pensée sous-jacente à l’identité artistique qu’il faut voler. Le débutant doit s’imprégner de la vision du monde de ses modèles.

Cette imitation débouche ensuite sur une appropriation. Le basketteur Kobe Bryant a par exemple adapté tous les moves qu’il a copiés à sa morphologie.

C’est donc l’émulation qui distingue l’inspiration du vol : l’artiste honore ses modèles non pas en les plagiant, mais en s’appropriant leur influence pour tenter de les dépasser (nuance).

Créativité Austin Kleon

Secret #3 – Écrire ce que l’on veut lire

Austin Kleon se souvient qu’enfant, il s’est mis à écrire la suite du film Jurassic Park en revenant de la séance. Il avait simplement obéi à sa pulsion créative.

« Le meilleur conseil est de ne pas écrire ce que vous savez, c’est d’écrire ce que vous aimez. Écrivez le genre d’histoire que vous préférez – écrivez l’histoire que vous voulez lire. »

Ce principe de créativité s’applique plus globalement à la vie et à la carrière : il suffit de les concevoir comme des histoires et se demander comment les améliorer.

« Dessinez ce que vous voulez voir, démarrez l’entreprise que vous voulez diriger, jouez la musique que vous voulez entendre, écrivez les livres que vous voulez lire, construisez les produits que vous voulez utiliser – faites le travail que vous voulez voir fait. »

Cependant, Austin Kleon n’explique pas pourquoi écrire ce que l’on veut lire est un bon principe pour réussir. La raison pourrait en être que notre propre désir est révélateur de l’existence d’une base potentielle de lecteurs.

Secret #4 – Utiliser ses mains

Les ordinateurs sont certes un super outil pour l’artiste, mais ils nuisent en même temps à sa créativité en le coupant de son environnement.

Ils favorisent aussi le perfectionnisme en facilitant l’édition du contenu[3].

En revanche, les mouvements du corps nourrissent l’inspiration.

C’est pour cette raison qu’Austin Kleon préfère que l’écriture demeure un processus manuel : il a un bureau manuel et un bureau digital, et il passe successivement de l’un à l’autre.

Secret #5 – Cultiver une certaine dispersion

Austin Kleon prend ses distances avec le premier précepte de la productivité : la concentration (focus en anglais).

De son point de vue, il ne faut pas s’interdire les projets annexes, car c’est là que la magie opère – peut-être qu’un jour, ils prendront une autre dimension. Il ne faut pas non plus abandonner ses passions en craignant qu’elles ne nuisent à la cohérence de l’œuvre (« Ne jette rien de toi-même. »).

L’écrivain affirme par exemple qu’avoir repris la musique a boosté son inspiration.

À ses yeux, la procrastination n’est pas totalement improductive ; elle est même une source de créativité. Perdre volontairement du temps – repasser, faire la vaisselle, marcher, se perdre dans ses pensées – accélère la fermentation des idées.

Austin Kleon invite donc à pratiquer « la procrastination productive ».

Secret #6 – Diffuser un travail de la qualité

La qualité n’est pas une option.

Les systèmes éducatifs entretiennent l’illusion que les gens vont porter attention au travail des débutants, alors que, dans le monde réel, ils n’ont pas le temps – c’est à l’artiste de gagner leur attention.

Le retour à la réalité est difficile, mais l’absence de public est aussi une opportunité pour essayer des choses au départ : « Il faut profiter de l’obscurité ».

L’accouchement artistique suit généralement les mêmes phases : on commence un projet en pensant que c’est une idée géniale ; on arrive à un état quasi dépressif ; puis on finit par produire quelque chose de moins bien que prévu, mais quand même pas mal.

Créativité artistique projet Austin Kleon

Si l’artiste sans public doit toujours travailler aussi dur, internet facilite aujourd’hui la diffusion de son travail. Austin Kleon conseille d’y développer une relation avec le public en racontant sa vie et en dévoilant son processus créatif, et plus généralement de se familiariser avec les nouvelles solutions de partage du contenu (comme les réseaux sociaux).

En synthèse, « faites du bon travail, puis partagez-le ».

Secret #7 – Voyager

L’artiste n’est plus soumis à la géographie.

Grâce à internet, il voyage mentalement : sa créativité est nourrie par des personnes et des travaux qui sont éparpillés partout dans le monde. Austin Kleon estime ainsi qu’il ne doit que 10 % de son inspiration à son environnement immédiat (la ville d’Austin[4], au Texas), et il customise son espace de travail pour se déplacer par la pensée.

Ces voyages demandent paradoxalement une certaine dose de solitude : « Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’un peu d’espace et d’un peu de temps – un endroit pour travailler, et un peu de temps pour le faire ; un peu de solitude que vous vous imposez et une captivité temporaire ».

Le voyage matériel a également un effet bénéfique sur la créativité, parce qu’il fait sortir l’artiste de sa zone de confort géographique.

« Votre cerveau devient trop à l’aise dans votre environnement quotidien. Vous devez le mettre mal à l’aise. Vous avez besoin de passer du temps dans un autre pays, parmi des gens qui font les choses différemment de vous. Les voyages renouvellent le monde, et quand le monde semble nouveau, notre cerveau travaille plus dur. »

C’est en particulier le moyen de rencontrer des artistes plus talentueux : « Si jamais il s’avère que vous êtes la personne la plus talentueuse de la pièce, vous devez en trouver une autre ».

Le climat (de préférence très chaud ou très froid) et la qualité de la nourriture des pays étrangers peuvent également favoriser la créativité.

Secret #8 – Rester bienveillant

Ce n’est plus que le monde est petit : à l’heure d’internet, tout se sait, et les traces sont presque indélébiles.

Voici donc la règle d’Austin Kleon : rester bienveillant et ignorer ses ennemis.

Le débutant peut et doit rediriger les pulsions négatives – telles que la colère, la jalousie, l’indignation, etc. – vers la créativité. Il ne doit pas non plus attendre passivement la confirmation extérieure.

« Soyez à l’aise avec le fait d’être mal compris, dénigré ou ignoré – l’astuce consiste à être trop occupé à faire votre travail pour vous en soucier. »

Quant à l’idolâtrie, on peut carrément la convertir en une opportunité concrète. Par exemple, plutôt que d’envoyer une lettre d’amour à son idole, on peut la transformer en un article en incluant un lien vers le site de l’artiste. L’ambition secrète de cette astuce est que l’idole prenne connaissance, directement ou indirectement, de l’éloge, et qu’en naisse éventuellement une connexion, voire une relation.

L’aspirant artiste a lui-même intérêt à se nourrir des avis positifs. Austin Kleon met de côté tous les compliments qu’il reçoit pour en retrouver l’effet dynamogène quand il en aura besoin.

Secret #9 – Être ennuyeux

« Soyez régulier et ordonné dans votre vie comme un bourgeois, écrit Flaubert, ainsi vous pourrez être emporté et original dans votre œuvre. »

Embrasser et assumer un quotidien ennuyeux est la seule manière d’avancer dans le travail.

Le génie romantique qui meurt au sommet de son art est un fantasme, parce que la créativité consomme trop d’énergie pour que l’artiste la gâche par ailleurs.

Austin Kleon conseille donc au débutant d’être économe comme un petit bourgeois.

Il défend, comme Jack London, les avantages d’un job alimentaire :

  • c’est la garantie de la liberté artistique ;
  • c’est un moyen d’avoir une vie sociale ;
  • ça peut être une source d’inspiration ;
  • ça impose une routine.

Cela étant dit, il faut trouver le bon job : « L’astuce consiste à trouver un emploi alimentaire qui rapporte assez, qui ne vous donne pas envie de vomir et qui vous laisse assez d’énergie pour faire des choses pendant votre temps libre. Les bons emplois alimentaires ne sont pas forcément faciles à trouver, mais ils existent ».

Pour un artiste, la régularité est si précieuse qu’il peut être plus productif avec un job alimentaire qui le contraint à tirer le maximum du temps restant : « Établir et garder une routine peut être encore plus important que d’avoir beaucoup de temps. L’inertie est la mort de la créativité. Vous devez rester dans le rythme ».

C’est la fameuse loi de Parkinson : la productivité s’indexe naturellement sur la durée prévue pour la tâche.

Austin Kleon fait également référence à l’« effet cumulé » : « La constitution d’une œuvre ou la construction d’une carrière est en grande partie liée à la lente accumulation de petits bouts d’efforts au fil du temps. Écrire une page chaque jour ne semble pas beaucoup, mais faites-le pendant 365 jours et vous avez assez pour remplir un roman ».

Un calendrier et un journal de bord sont de bons outils pour supporter l’accumulation de ces « petits bouts d’efforts ».

L’ennui est donc la clé d’une créativité durable… mais il n’est pas forcément, reconnaît l’écrivain, celle d’une vie de couple épanouie.

Secret #10 – La via negativa

La créativité artistique augmente par soustraction.

L’artiste débutant a intérêt à privilégier les processus créatifs moins élaborés, mais plus efficaces ; faire moins, mais mieux[5].

C’est d’autant plus vrai dans nos sociétés, où l’abondance de l’information confère une valeur supérieure au traitement de l’information – à commencer par la sélection.

Ce dernier secret est un cas particulier de la via negativa, l’idée – évoquée notamment par Nassim Taleb dans son essai Antifragile – selon laquelle tout processus se perfectionne par la simplification.

Les artistes accomplis savent ce que leur créativité doit aux contraintes : c’est paradoxalement du combat contre leurs propres limites qu’est née leur œuvre.

☆  ☆  ☆

L’inspiration est démystifiée : créer, c’est simplement copier, combiner, puis dépasser ses modèles. D’où qu’elle vienne, elle est bonne à prendre tant qu’elle entre en résonnance avec la pulsion créatrice.

Pour Austin Kleon, l’artiste qui a réussi est donc un plagiaire curieux, méthodique, et ambitieux ; le débutant en quête d’authenticité, lui, attendra longtemps.

« Ceux qui ne veulent rien imiter ne produisent rien. » (Salvador Dali)

Romain Treffel


[1] « Fais semblant jusqu’à ce que tu réussisses ».

[2] Cette philosophie a tout de même, à mon humble avis, deux effets pervers aussi bien en art que dans l’entrepreneuriat (voir le scandale Theranos, par exemple) : 1° à être trop à l’aise avec une apparence factice, on risque finalement de se contenter de l’imposture, et de ne rien produire du tout ; 2° on peut être pris dans un espèce d’« effet Ponzi » du mensonge, au sens où de nouveaux mensonges sont nécessaires pour pérenniser le premier.

[3] De mon point de vue, c’est forcément une bonne chose, car on améliore le contenu par essai et par erreur – faciliter son édition, c’est donc faciliter son amélioration.

[4] Et il s’appelle Austin, oui 😉

[5] J’ai du mal à ne pas voir de contradiction avec le secret #5…

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