Devenir écrivain Jack London

Article tiré de la lecture de Profession : écrivain, de Jack London, qui a également inspiré ma vidéo YouTube intitulée « DEVENIR ÉCRIVAIN – Les 10 conseils de Jack London (sans tabou) ».

Devenir écrivain Romain Treffel

Génial autodidacte américain, parvenu à la gloire littéraire à la force du poignet, Jack London (1876-1916) a tiré de son ascension divers enseignements destinés à l’aspirant écrivain.

J’ai synthétisé ses 10 principaux conseils à partir de la lecture de Profession : écrivain, une compilation de 93 textes issus de ses correspondances ou de petites revues enfouies dans des bibliothèques américaines.

Profession : écrivain Jack London

Je les présente dans l’ordre dans lequel le débutant devrait les appliquer (c’est-à-dire un ordre de priorité).

Lire et étudier en permanence

Les écrivains sont d’abord des liseurs[1].

Jack London n’échappe pas à la règle, qui a été un lecteur aussi avide que précoce : « J’ai appris à lire et à écrire vers ma cinquième année, bien que je ne me rappelle pas comment cela s’est passé. Il me semble que j’ai toujours su lire écrire, et n’ai aucun souvenir antérieur. Selon mes parents, j’ai insisté pour qu’on apprenne. J’étais un lecteur omnivore, surtout parce que les choses à lire étaient rares, et j’acceptais avec reconnaissance tout ce qui me tomber entre les mains ».

Étant donné ses moyens modestes, il a emprunté beaucoup d’ouvrages dans les bibliothèques publiques avant d’être en mesure d’en acquérir.

Il avait toujours un livre avec lui, bien qu’il ait commencé à travailler à neuf ans (!) et dans des milieux très populaires, comme les marins de la baie de San Francisco.

Tout au long de sa vie, il n’a cessé d’étudier et de se cultiver dans les domaines, très divers, qui éveillaient son intérêt. Parmi ses routines quotidiennes, en particulier, il passait les dernières heures de la journée avec des livres dans son lit.

« L’entrée à l’université n’est qu’une simple introduction à une vie entière d’étude. »

Devenir écrivain Jack London en train de lire

L’aspirant écrivain dévoué à l’étude a notamment intérêt à modéliser les auteurs à succès, dont les parcours lui indiquent la voie à suivre. Connaître l’état de la littérature de son époque est même, pour Jack London, la première condition du succès.

Lui, par exemple, avait analysé avec un grand pragmatisme la production des magazines dans lesquels il cherchait à placer ses histoires : « Je ne cessais de parcourir interminablement les magazines et les journaux tout en me demandant comment les auteurs de toute cette camelote s’étaient arrangés pour la placer ».

Et quitte à s’inspirer d’écrivains arrivés, autant choisir les tout meilleurs : « Apprenez à choisir vos lectures avec discernement, et apprenez à parcourir judicieusement. […] Lisez ce qu’il y a de meilleur, et seulement ce qu’il y a de meilleur ».

Être discipliné

« Je livre toujours la copie promise. »

L’écrivain n’est qu’un homme contraint de se plier, comme les autres, à la discipline d’un métier.

Pour le devenir, il faut en premier lieu s’astreindre à une certaine régularité : « Ne flânez pas en sollicitant l’inspiration ; précipitez-vous à sa poursuite avec un gourdin, et même si vous ne l’attrapez pas vous aurez quelque chose qui lui ressemble remarquablement bien. Imposez-vous une besogne et veillez à l’accomplir chaque jour ; vous aurez plus de mots à votre crédit à la fin de l’année ».

Jack London recommande plus précisément d’écrire 1000 mots par jour – « mais il faut que ce soient de bons mots, absolument les meilleurs qu’il puisse trouver en lui ». En dessous de ce volume, les choses n’avancent pas assez vite ; au-dessus, la qualité de la production littéraire baisse rapidement.

En deuxième lieu, il est préférable de se concentrer sur une seule histoire à la fois.

L’autodidacte américain propose une méthode précise : noircir quotidiennement 1000 mots, sans penser au résultat final, pendant 60 jours.

Cette méthode s’insère dans une stratégie globale qui consiste en des tests successifs de 90 jours. L’aspirant écrivain travaille à plein temps pendant deux mois, après quoi il se repose pendant un mois : « Qu’il déclare une trêve de trente jours, qu’il emploie ce temps à récupérer, à étudier, à incuber, à dresser un plan, à méditer sur ses propres faiblesses, et à se mesurer avec ceux qui portent la marque de l’approbation du monde ».

La troisième dimension de la discipline prônée par Jack London est la prise de notes : « Ayez un carnet de notes. Voyagez avec lui, mangez avec lui, dormez avec lui ».

Enfin, l’auteur débutant doit veiller à rester en bonne santé – c’est même crucial pour mettre en pratique le conseil suivant.

Travailler comme un fou

Jack London ne croit pas au talent – seulement au labeur acharné.

« Le travail est tout ; c’est la sanctification et le salut. […] Écrivez ce mot en majuscules, TRAVAIL, TRAVAIL tout le temps ».

Deux raisons principales sont susceptibles de décupler la capacité de sacrifice de l’aspirant écrivain.

L’urgence économique, tout d’abord, peut aussi bien doper la productivité que mettre un terme définitif au projet : « La pauvreté m’a stimulé. J’ai eu la très grande chance d’éviter que la pauvreté ne me détruise, avoue Jack London ».

Cette pauvreté l’a contraint à accepter, ponctuellement, divers gagne-pains mal payés et très fatigants pour continuer de suivre son ambition. À cet égard, il conseille de ne pas quitter son emploi pour se consacrer à la littérature, à moins de n’avoir personne à charge.

La seconde raison de travailler comme un fou est l’aversion au risque des éditeurs. Comme ces derniers privilégient les auteurs qui ont « un nom », c’est-à-dire une base de lecteurs fidèles, le débutant doit forcément proposer un travail d’une qualité supérieure, telle qu’elle compense son absence de notoriété initiale.

Devenir écrivain Jack London travail

Ce n’est pas un secret, le travail est l’ingrédient universel du succès : « Les grands hommes dans le monde le sont devenus parce qu’ils avaient quelque chose à faire dans le monde, et qu’ils l’ont fait ; parce qu’ils travaillaient assidûment et énergiquement, se perdaient dans leur travail, jusqu’au jour où ils ont été tous surpris de voir les honneurs tomber dru sur eux, et leur nom sur toutes les lèvres ».

Inspiré par l’éloge du travail de Kipling, Jack London défend même une forme d’ascèse : « Fais ce qui est à ta portée, mais fais-le de toutes tes forces. Peu importe quelle chose. Remplis ta tâche ».

Partir des besoins du public

L’écriture est une activité commerciale, avec des producteurs et des consommateurs.

Certes, il existe des « créatures célestes » qui ont un message à délivrer ; mais ces rares auteurs – tels Herbert Spencer, qui a diffusé lui-même (à perte) ses œuvres de philosophie, ou encore Robert Louis Stevenson – ces auteurs sont généralement à l’abri du besoin. Les écrivains professionnels comme Jack London n’ont pas eu ce luxe.

Deux démarches économiques sont donc envisageables pour le débutant : s’il n’a pas d’argent et s’il veut en gagner, il doit partir du besoin du marché ; si, en revanche, il est indifférent aux retombées financières de son travail, il peut alors prétendre créer le besoin.

Mais l’écriture comme profession renvoie à la première démarche : « Le monde sait ce qu’il veut, mais il ne se donnera pas la peine de prendre la parole pour le lui dire. Le monde ne se soucie pas de lui ; il obtient de lui ce qu’il désire ; et il continuera à l’obtenir des autres créateurs qui se seront mis à l’ouvrage ».

L’écrivain est un « marchand d’idées » pour lequel l’argent ne doit pas être un tabou : « Les valeurs les plus profondes de la vie sont aujourd’hui exprimées en argent [donc] il est tout à fait normal que la littérature s’évalue en argent ».

Dès lors, « si vous vous proposez d’écrire pour avoir du succès et gagner de l’argent, vous devez mettre sur le marché des productions commerciales ».

Or, c’est la fiction qui se vend le mieux – les essais, ou la poésie ne sont pas rentables. Et dans la fiction, les chefs-d’œuvre ne sont pas une bonne affaire pour les magazines : « Il faut qu’il [le rédacteur en chef] gagne sa vie, comme vous et moi. Et il sait joliment bien de quel côté se trouve le beurre de sa tartine ».

Dans le détail, l’auteur a intérêt à conformer son histoire à certains critères pour en maximiser la valeur marchande :

  • elle doit être inspirée de la réalité – Jack London estime que 90 % de ses histoires sont fondées sur une expérience vécue – même si parfois, lorsque la réalité dépasse la fiction, il faut l’atténuer pour la rendre crédible ;
  • elle doit être réaliste : rejetant la théorie de l’Art pour l’art, Jack London a souvent offensé la morale bourgeoise, et parfois déclenché la censure, avec son réalisme que ses critiques qualifiaient de « dégoûtant» ;
  • sa narration doit être à la première personne ;
  • elle doit effacer l’auteur et développer la psychologie des personnages ;
  • elle doit miser sur le tragique et le terrible afin de réveiller la peur primale des lecteurs engourdis par le confort bourgeois ;
  • elle doit plaire aux adeptes d’un courant de pensée dominant sans toutefois s’alourdir, en son développement, de digressions philosophiques ou morales ;
  • elle doit bien finir (le fameux Happy End).

En revanche, la vérité n’a pas de valeur immédiate en littérature : « Nous voulons bien en effet de la vérité, mais il nous faut une vérité atténuée, une vérité diluée, une vérité insipide, une vérité inoffensive, une vérité conventionnelle, une vérité bien peignée ».

L’aspirant écrivain attentif au marché ne doit pas sous-estimer l’inculture de la masse démocratique, qui la rend incapable de s’intéresser aux idées profondes. Si la culture athénienne était élevée, rappelle Jack London, c’est parce que dix esclaves, en moyenne, délestaient le citoyen des nécessités pratiques de la vie quotidienne.

Aujourd’hui, l’éditeur et le rédacteur en chef écoutent la voix du manant : « Les gens récemment émancipés et dépourvus de sens artistique déterminent le genre de textes que le directeur commercial peut permettre au rédacteur en chef d’imprimer dans les pages de son magazine. Ce dernier devient le porte-parole de gens récemment émancipés et dépourvus de sens artistique ».

C’est donc la masse inculte qui règle le darwinisme de la littérature.

Et Jack London n’est pas tendre avec elle :

« Cette catégorie d’individus qui joue un rôle plus ou moins semblable à celui de la plèbe de la Rome antique. C’est la masse instable et grégaire, toujours à califourchon sur la barrière, toujours prête à tomber d’un côté ou de l’autre et à y regrimper sans la moindre gêne ; qui vote démocrate à une élection et républicain à la suivante ; qui découvre et hisse sur le pavois aujourd’hui un prophète qu’elle lapidera peut-être demain ; qui pousse des clameurs d’admiration pour le livre que tout le monde lit, pour la seule raison que tout le monde le lit. C’est le troupeau où règnent la fantaisie et le caprice, la marotte et la mode, c’est la masse instable, incohérente, parlant et pensant comme la foule, les « singes », excusez-moi, du temps présent. »

Lui-même soucieux des besoins du public, il prédit, en constatant l’énorme potentiel du cinéma pour la représentation de l’action, la croissance de la production cinématographique, et partant de la demande de scénarios, une nouvelle opportunité pour l’aspirant écrivain.

Commencer petit

Le débutant ne doit pas chercher à écrire un classique, mais travailler avec humilité pour améliorer son expression. Aucun éditeur ou rédacteur en chef ne lui donnera un coup de main parce qu’il lutte dur – et si l’un d’eux le faisait, il commettrait une faute.

À l’époque de Jack London, deux voies s’offraient à lui : la première, la plus brillante, était d’écrire directement un livre à succès ; la seconde, la plus sûre, était de se démarquer d’abord avec un excellent travail pour les magazines.

C’est cette dernière qu’avait choisie l’autodidacte américain.

Il a commencé par accomplir beaucoup de « besogne littéraire » pour gagner sa vie : personne ne l’a aidé ; il n’a pu avancer que par essai et erreur.

« Simplement j’ai donné autour de moi, dans l’obscurité, une série de coups de marteau jusqu’à ce que je perce ça et là des trous me permettant d’apercevoir un peu de lumière. »

Pour se faire la main, il participait à des concours littéraires, et ses quelques victoires lui donnaient bon espoir.

Persévérer

Le débutant ne doit pas hésiter ; il lui faut « un cœur de lion » pour réussir.

À ses débuts, Jack London n’arrêtait pas d’écrire, et à peu près de tout. Il essuyait refus sur refus, au point qu’il n’avait plus de timbres pour répondre lorsqu’il a finalement reçu les premières lettres positives des rédacteurs en chef.

Quelque part, l’aspirant écrivain doit « accomplir l’impossible » – tel est « le secret de la grandeur » – en multipliant les travaux de très bonne qualité malgré les rejets successifs. « Non seulement il doit accomplir l’impossible, mais il doit continuer de le faire ».

La persévérance traduit donc aussi la primauté de la qualité ; elle est l’inlassable quête de la perfection : « Celui qui n’est pas satisfait est le seul à faire des choses. Celui qui est satisfait ne fait rien. L’absence de satisfaction est le stimulant de la réalisation. La satisfaction est la destruction et l’antichambre de la mort ».

Il faut écrire, écrire, et encore écrire – il faut inlassablement persévérer jusqu’au jour de la reconnaissance : « Ils [les critiques] ne se presseront pas, mais ils garderont un œil sur lui, et soudain, un jour, comme l’éclair illuminant un ciel serein, ils fondront sur lui et l’emporteront sur l’Olympe. Alors il aura un nom, du prestige, il sera Quelqu’un ».

Le même schéma se répète dans tous les domaines pour les grands hommes : ils travaillent sans relâche, ils se perdent dans le travail, jusqu’à ce que les honneurs leur tombent dessus et que leur nom soit sur toutes les lèvres.

Devenir écrivain Jack London persévérance

Dans l’écriture, cependant, la persévérance peut être si longue et douloureuse que la réussite ne compense jamais la souffrance accumulée de l’effort créateur. L’auteur canadien au succès tardif Grant Allen considérait par exemple qu’essayer de devenir écrivain professionnel n’en valait pas la peine.

Conscient de ce risque, Jack London conseille de faire des tests de 90 jours pendant 5 ans – la renommée et l’immortalité les valent bien. Et puis, il faut bien autant de temps, et probablement des efforts plus durs, pour apprendre un métier manuel : « Un poseur de briques aura travaillé des heures plus longues et plus dures ».

Si l’on compare l’écriture et les métiers manuels, le niveau de persévérance requis de l’aspirant écrivain apparaît en réalité supérieur : « S’il y a dans le monde plus de forgerons prospères que d’écrivains à succès, c’est parce qu’il est beaucoup plus facile et moins laborieux de devenir un forgeron prospère qu’un écrivain à succès ».

Encore une fois, rien n’est donné en ce bas monde ; seul le travail paie : « Il ne suffit pas de le demander pour être couronné de lauriers et la terre n’est un héritage pour personne sauf pour les fils du labeur ».

Jack London a décrit sa surhumaine persévérance dans son roman autobiographique Martin Eden : « Il n’existe qu’une seule façon de débuter, c’est de commencer un dur travail, avec patience, prêt à toutes les déceptions éprouvées par Martin Eden avant qu’il ne réussisse — qui furent les miennes avant que je ne réussisse — parce que je me suis contenté d’attribuer à mon personnage de fiction, Martin Eden, mes propres expériences dans la carrière des lettres ».

Cultiver un style simple et efficace

L’histoire ne fait pas tout, tant s’en faut : « Le fait d’avoir à dire quelque chose de nature à intéresser les autres ne vous dispense pas de faire l’effort de l’exprimer par les meilleurs moyens et dans la forme la plus agréable possible ».

Le débutant doit donc travailler son expression. Or, la qualité de l’écriture découle de celle de la pensée : « Si votre expression est faible, c’est que votre pensée est faible ; si elle est étriquée, c’est parce que vous êtes étriqué ».

L’amélioration du style passe fondamentalement par celle de la pensée.

Mais dans l’immédiat, il faut encore partir de ce que veut le public.

« Souvenez-vous en toujours, vous n’écrivez pas pour vous, mais pour vos lecteurs ».

Que demande le lecteur moderne ?

Que l’auteur entre très vite dans le vif du sujet ; que l’histoire ne foisonne pas de détails superflus, et qu’on le laisse utiliser son imagination ; qu’on lui épargne les digressions philosophiques ou morales en plein milieu du récit.

Le lecteur moderne est un adulte qui réfléchit de manière indépendante : « Le lecteur n’est pas un enfant. Il éprouve du plaisir à bâtir tout le tableau en partant de ce seul mot, et il est transporté d’enthousiasme s’il le bâtit par son seul effort. […] Ils ont passé l’âge du jardin d’enfants ; ils peuvent penser par eux-mêmes. Fournissez-leur l’essentiel, dépouillé, et ils se chargeront du reste. Ils peuvent penser plus vite qu’ils ne lisent le texte imprimé de l’écrivain, et ils sont pressés ».

L’ère du roman-fleuve, en plusieurs volumes, type Les Misérables (1300 pages), est révolue. Les romans modernes font entre 40 et 60 000 mots, de telle sorte qu’ils peuvent être lus d’une seule traite.

Tirant, de son propre aveu, toutes ses idées en matière de style de la Philosophie du style de Herbert Spencer, Jack London rattache cette évolution de la littérature à celle de l’espèce. Dans une perspective darwiniste, l’homme serait parvenu à une certaine maturité, et cela se retrouve dans ses goûts. Les récits et le style qui lui plaisaient dans l’enfance, puis l’adolescence de l’espèce, ne lui sont plus adaptés.

« La tendance des phrases est depuis longtemps dans le sens de la brièveté et de la précision. Les hommes d’aujourd’hui veulent lire des textes non seulement concis mais compacts, nerveux, incisifs, précis ».

Le style littéraire évolue par la concentration et la concision. L’enjeu est, comme dans le progrès technique, l’économie de temps.

À l’allégorie, c’est-à-dire l’expression d’un concept par une histoire, s’est substituée la métaphore, qui se contente d’une image pour incarner l’idée. La disparition progressive des pléonasmes est un autre phénomène notable. Sur le plan statistique, enfin, on constate une baisse continue du nombre de mots par phrase.

Devenir écrivain Jack London qui écrit

Cette évolution sur la longue durée n’a cependant pas rendu caduques certaines règles élémentaires :

  • diversifier le vocabulaire afin d’éviter les répétitions ;
  • varier les structures de phrase ;
  • faire l’effort de chercher des images ;
  • réaliser les omissions avec finesse.

Plus généralement, Jack London déconseille d’écrire en une seule traite (« L’enfer est chauffé par des manuscrits non publiés qui ont été écrits d’une seule traite. »), même s’il reconnaît qu’il a tendance à ne pas laisser suffisamment mûrir son manuscrit.

La particularité de son processus créatif est qu’il essaie d’atteindre un niveau élevé de qualité le plus tôt possible. Il rédige très lentement à la main, puis il corrige son premier jet en dactylographiant le manuscrit, de telle sorte qu’il produit une version quasi finale – ses modifications sur épreuves sont très rares – en seulement deux étapes de production.

Avoir une « philosophie de vie »

Si l’auteur à succès possède une véritable originalité – il n’a pas imité les autres (sic) – ce n’est pas de talent dont il s’agit, mais d’une forme de sincérité puisée dans l’expérience vécue et dans la réalité factuelle.

Les épreuves matérielles et un labeur acharné ont fait naître en lui ce qui constitue, selon Jack London, la première qualité de l’écrivain : une « philosophie de la vie ».

« Tout écrivain ayant eu du succès de façon permanente a possédé cette philosophie. »

Il a sa propre manière de voir le monde – une manière certes subjective, pas forcément enseignable, mais si particulière qu’elle produit un élargissement de la conscience du lecteur.

« Une telle philosophie de travail permet à l’écrivain de mettre dans son œuvre non seulement ce qui est en lui, mais aussi ce qui est en dehors de lui, envisagé et pesé par lui. »

C’est en vertu de sa philosophie de la vie qu’il a quelque chose à dire ; ce sont les paramètres inédits de son jugement personnel qui constituent le fil conducteur de son œuvre.

Comment le débutant peut-il développer sa philosophie de vie ?

Il doit se cultiver à l’égard de toutes les branches de la connaissance, « peser la main sur le pouls intérieur des choses » afin d’élargir ses perspectives sur l’existence, et partant les limites de son champ d’action.

Sa tâche est certes immense, mais elle l’est moins au regard de tout le temps qui est gaspillé : « Si vous ne pouvez pas trouver du temps, soyez sûrs que le monde ne trouvera pas le temps de vous écouter ».

Enfin, s’il veut passer à la postérité, il doit, grâce à sa philosophie de la vie, dire la vérité sur l’époque, en mouler les faits essentiels dans une œuvre durable afin de lui donner une portée universelle.

Cette ambition est cependant paradoxale dans la mesure où la transcendance du style et le sens de son travail sont inaccessibles au lecteur inculte. En clair, la philosophie de la vie donne à la fiction un supplément d’âme qui est ressenti sans être compris.

Assumer la quête de la richesse et du prestige

Pourquoi le débutant se met-il à la littérature ? Par ambition.

Mis à part les rares privilégiés qui s’y engagent de manière désintéressée, l’écrivain a une première obsession : vivre de sa plume.

Et cette obsession est partagée dans toute la chaîne : « Demandez leur motivation aux rédacteurs en chef, aux éditeurs, au public des lecteurs, et la réponse sera : « l’argent » ».

Quand certains journaux ne couvrent même pas leurs dépenses courantes avec la vente des exemplaires, d’autres sont très rentables en visant un large public, comme la classe ouvrière, et en lui donnant ce qui lui plaît[2].

Ancien pauvre, Jack London défend le bien-être matériel de l’écrivain professionnel.

Lui-même veille à ses intérêts avec un certain sens des affaires : il négocie son tarif (habituellement 10 cents le mot) à la hausse ; il compte plusieurs mots au lieu d’un seul dès qu’il peut, et il conteste systématiquement le décompte de l’éditeur ; il démarche des magazines pour financer ses voyages et leur propose même de sponsoriser son bateau.

En outre, il profite de ses libertés horaire et géographique.

Devenir écrivain Jack London célèbre

L’aspirant écrivain est plus fondamentalement en quête de prestige.

« Qu’il soit matérialiste ou idéaliste, aucun écrivain normal n’est insensible aux avantages attachés à sa possession [l’atout du nom]. » Celui qui y est insensible à cet atout est « un sophiste et un dégénéré ».

Après tant d’efforts, l’aisance et la notoriété de l’écrivain à succès, qui a réuni et fidélisé « une clientèle », sont légitimes.

Pour autant, on ne doit pas réussir à n’importe quel prix, mais grâce à des fondations honnêtes. En particulier, Jack London condamne la fiction à scandale, certaines « médiocrités lucratives » littéraires, et la starification artificielle des auteurs.

Toute la difficulté, pour l’écrivain, est de satisfaire le public en restant fidèle à sa philosophie de la vie.

Il semble impossible d’avoir le pain et la gloire en même temps, de concilier la finalité économique de l’écriture avec l’expression sincère de l’âme : « Comment et de quelle façon doit-il chanter la joie de son cœur pour qu’une fois imprimé ce chant lui fasse gagner son pain ? […] Le monde est étrangement et impitoyablement opposé à cette opération qui consiste à échanger la joie de son cœur contre la satisfaction de son estomac. »

Se méfier du monde de la littérature

Le débutant qui démarche les magazines aura à subir le mépris des rédacteurs en chef ou éditeurs :

  • ils mettront beaucoup de temps à lui répondre, le contraignant ainsi à une relance ;
  • ils ne répondront peut-être même pas à la relance et laisseront le manuscrit moisir pendant des mois ;
  • quand ils daigneront le lire, certains le mutileront de leurs annotations ;
  • d’autres l’enverront directement à l’imprimerie, au choix : sans fournir un exemplaire à l’auteur ; sans respecter le délai de paiement (30 jours) ; sans avoir obtenu son accord sur le tarif, voire en considérant unilatéralement son travail comme une contribution gratuite.

« Les rédacteurs en chef de magazines sont des hommes d’affaires durs et sans principes. Et je n’en ai jamais connu un seul qui s’effondre en vivant à la hauteur de cette réputation. »

S’il est conscient de l’aléa qui pèse sur le succès d’un livre, l’autodidacte américain part du principe que les rédacteurs en chef et les éditeurs ont pour objectif de s’enrichir sur son dos.

Seuls les grands auteurs – comme Kipling qui aurait été payé jusqu’à un dollar le mot pour ses nouvelles – réussissent à inverser le rapport de forces.

L’écrivain doit également redouter la volonté de contrôle des éditeurs.

Jack London refusait leurs corrections, souvent excessives ou erronées : « Je me refuse à envisager un seul instant qu’il y ait dans vos bureaux, ou dans les bureaux de n’importe quel magazine, quelqu’un capable d’améliorer mon art ou l’art de n’importe quel autre écrivain professionnel de premier ordre. Je tiens à vous avertir immédiatement : je ne le supporterai pas. Plutôt que de le supporter, je préfère tout laisser tomber ».

Les critiques, considérés comme les juges de la valeur finale de l’œuvre, ne valent pas mieux.

Ils ne font pas sérieusement leur travail, quand ils ne sautent pas carrément l’étape de la lecture : « Oui, la majorité d’entre eux écrit comme s’ils avaient lu le livre, bien que je me souvienne d’un critique qui écrivit un article tout à fait enthousiaste sur un recueil d’histoires du Klondike en croyant qu’il s’agissait d’un bout à l’autre d’un recueil d’histoires de mer ».

Pour autant, l’écrivain n’a pas, lui, à se muer en critique.

☆  ☆  ☆

Si ces conseils rejoignent ceux d’autres auteurs, ils se démarquent par leur grand pragmatisme, à la mesure de l’exploit accompli par l’autodidacte américain, qui avait tout contre lui. Seulement, il avait pour lui une détermination surhumaine, à laquelle les barrières du monde littéraire ne pouvaient pas résister.

Trois dimensions ressortent plus particulièrement de ma liste : le pragmatisme de l’ambition, l’intensité dans l’exécution, et la sincérité de l’œuvre.

Finalement, Jack London démystifie la profession d’écrivain : y accéder est un projet comme un autre, dont l’accomplissement se réduit, en définitive, à la clarification, puis à l’itération.

Romain Treffel


[1] Je ne crois pas aux exceptions.

[2] « Atteindre un public signifie lui donner ce qui lui plaît sans se soucier des sentiments et opinions du reste de la communauté sociale. »

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