Comment devenir Le héros aux mille et un visages Joseph Campbell

Article inspiré par la lecture du Héros aux mille et un visages de Joseph Campbell, que j’ai également synthétisé dans une vidéo.

Pas besoin de super pouvoirs, de gros muscles, ou d’une entreprise familiale dans le complexe militaro-industriel américain.

Le héros, explique le mythologue Joseph Campbell, c’est chacun d’entre nous.

Son aventure est en réalité une allégorie de la maturation spirituelle de l’homme.

« Si nous jetons un regard en arrière, écrit-il, sur ce qui promettait d’être notre aventure personnelle, unique, imprévisible et dangereuse, nous ne découvrons, en définitive, qu’une succession de métamorphoses classiques, comme en ont subies tous les hommes et toutes les femmes, dans toutes les parties du monde, à toutes les époques et sous tous les étranges travestissements des civilisations. » (Le héros aux mille et un visages).

Comme l’écrivain qui passe sa vie à écrire le même roman, le mythe raconte une seule et même histoire : il reprend systématiquement, sous diverses formes, le parcours type du héros, avec ses étapes, tel qu’il traverse toutes les cultures – c’est le « monomythe ».

C’est que tous les récits héroïques sont liés entre eux dans l’imaginaire humain – ou l’inconscient collectif, avec ses archétypes, si on veut – par un même besoin, présent en chaque individu, d’expliquer la réalité dans son entièreté.

Ce besoin impérieux est derrière l’omniprésence du mythe, décelable dans la moindre histoire parce qu’il est la source d’inspiration universelle de l’esprit humain.

Épris de psychanalyse, Joseph Campbell s’en sert pour mettre en lumière le substrat psychologique, voire spirituel, de la mythologie. Le rôle du psychanalyste n’est-il pas de guider l’individu dans la mythologie de son inconscient ? Les lieux, les personnages, et les objets des mythes y ont la même fonction que dans le rêve : ils travestissent des aspirations profondes, ils dissimulent les errements de l’âme dans le déploiement hésitant du destin.

« La fonction principale de la mythologie et du rite a toujours été de fournir à l’esprit humain les symboles qui lui permettent d’aller de l’avant et l’aident à faire face à ses fantasmes qui le freinent sans cesse. » (Le héros aux mille et un visages).

Totalement imperméable à ce qu’il considère comme des contes de fées, l’homme moderne est en réalité paradoxalement immature pour la raison même qu’il ne sait plus recevoir l’enseignement des symboles mythologiques. Il erre désormais sans doctrine extérieure ni appel intérieur ; or, il lui faut un guide pour libérer son potentiel, et devenir un héros.

Aux évocations symboliques qui peuplent son quotidien, il reste insensible.

Entendra-t-il à l’appel du destin ?

L’appel

Un rien peut tout déclencher.

La destinée peut même éclore d’un geste maladroit, dans la mesure où il est, selon la théorie freudienne des « actes manqués », la révélation d’un désir inconscient très profond.

Mais l’appel est communément plus explicite.

Dans de nombreux mythes, il se manifeste sous la forme d’un guide annonciateur, un personnage d’apparence plutôt sombre, comme le crapaud dans le conte de fées, ou le cerf dans la légende du roi Arthur. L’exemple d’appel le plus célèbre est la légende bouddhiste des « quatre signes », dans laquelle Bouddha décide de se retirer du monde, en dépit des efforts de son père pour le retenir, après avoir rencontré successivement quatre guides annonciateurs : un vieillard, un malade, un mort, et un moine.

Amateurs de justifications ex post, les auteurs de légende ont tendance à maquiller l’enfance du héros avec les signes de la prédestination, comme d’extraordinaires pouvoirs innés (Hercule qui étrangle un serpent dans son berceau, par exemple), ou des successions spectaculaires d’événements merveilleux. Ils privilégient également le thème de l’enfance passée en exil, à l’instar de Charlemagne, qui aurait accompli des exploits en Espagne avant de revenir en France défier ses persécuteurs.

Prédestination ou pas, les circonstances de l’appel ne sont jamais anodines.

Elles attirent le centre de gravité du héros vers une nouvelle zone symbolisant l’inconnu, comme un pays lointain, une forêt, un royaume souterrain, sous-marin ou céleste, une île secrète, une haute cime, ou même un état de rêve profond.

Elles recèlent des symboles de la source spirituelle, le « nombril du monde », à laquelle le futur héros ira puiser dans son aventure, et élargissent ce faisant déjà son horizon. Elles présentent également des signes des épreuves à venir.

Cependant, l’appel du destin peut rester sans réponse.

Pour Joseph Campbell, ce refus signifie essentiellement, au plan psychologique, le refus de renoncer à son intérêt individuel immédiat. Il est plus précisément comparable, dans la perspective psychanalytique, à l’impuissance à se libérer des idéaux et des liens émotionnels de l’enfance – il est donc un symptôme d’immaturité.

Il n’est pas pour autant forcément définitif.

Il peut n’être qu’une hésitation durable, jusqu’à ce qu’une révélation providentielle amène finalement le héros à embrasser son destin.

La préparation et le départ du héros

Le héros ne s’engage pas seul dans son périple.

Après avoir accepté l’appel, il reçoit souvent une aide surnaturelle de la part d’une figure protectrice, qui le prépare à affronter l’adversité des épreuves à venir.

Cette figure est la plupart du temps féminine, à l’instar de la Vierge dans les légendes chrétiennes ; de la vieille femme secourable ; ou de la marraine fée dans les contes de fées européens. Elle est plus rarement un personnage masculin, tel un nain, un habitant des bois, un sorcier, un ermite, un berger, ou encore un forgeron.

Guide impénétrable que le héros suit de manière irrationnelle, elle représente l’influence bienveillante et protectrice du destin.

Joseph Campbell cite Napoléon, qui aurait confié (apocryphe ?) au début de la campagne de Russie : « Je me sens dirigé vers un but que j’ignore. Dès que je l’aurai atteint, dès que je ne serai plus nécessaire, il suffira d’un atome pour me briser. Mais jusqu’à ce moment-là, toutes les forces des hommes ne pourront rien contre moi ».

Hegel exprimera le même sentiment en écrivant que les grands hommes « tombent comme des douilles vides » sitôt leur rôle providentiel accompli.

Le héros peut donc ressentir, lors de l’appel, puis de sa préparation, qu’il est l’agent d’une force supérieure – la raison historique, le destin, Dieu, etc.

Son choix d’assumer son destin est un passage dans l’inconnu qui demande déjà du courage ; c’est, pour le candidat, une épreuve avant les épreuves. Les mythes la symbolisent par les régions de l’inconnu (désert, jungle, mer profonde, terre étrangère, etc.), que la psychanalyse identifie comme des champs libres pour la projection de l’inconscient.

Plus fondamentalement, le franchissement du seuil de l’aventure est une annihilation de soi nécessaire à la renaissance héroïque.

Tel, symboliquement, les nombreux personnages engloutis dans le ventre d’une baleine (Hercule, notamment), l’individu plonge à l’intérieur de lui-même pour entamer sa métamorphose.

Les épreuves initiatiques

C’est la phase préférée des récits mythologiques.

Ils font durer cette initiation, la décrivent avec force détails.

Dans la mythologie grecque, par exemple, Psyché doit surmonter les obstacles posés par la déesse Vénus pour rejoindre son bien-aimé Cupidon : trier des céréales ; rapporter de la laine d’or prise sur de redoutables brebis sauvages, puis un flacon d’eau gardé par des dragons insomniaques ; descendre aux enfers pour en rapporter de belles choses.

Quand les sorciers des tribus primitives narrent de telles épreuves, ils ne font que rendre visibles, selon Joseph Campbell, toutes les constructions symboliques de l’imagination qui sont présentes dans la psyché de n’importe quel adulte.

« Une chose est évidente : les dangers psychologiques qu’ont traversés les générations passées avec l’aide des symboles et des exercices spirituels hérités de leur mythologie ou de la religion, il nous faut les affronter seuls aujourd’hui ; ou, dans le meilleur des cas nous devons les résoudre avec une aide incertaine, improvisée est rarement efficace. C’est notre problème d’hommes modernes “éclairés” qui, à force de rationalisation, avons chassé dieux et démons de notre existence. » (Le héros aux mille et un visages).

Tout homme peut donc entreprendre pour lui-même, dans les profondeurs de son esprit, le périlleux voyage du héros – ses rêves en sont le témoignage.

Le sens profond de ce voyage est la mise à mort de l’ego.

Et le biais de la psychanalyse y décèle systématiquement les figures de la mère et du père.

Le caractère œdipien de l’initiation

L’initiation s’accomplit souvent sous le sceptre d’une figure divine maternelle.

Ce personnage mythologique de la mère universelle représente la totalité ce qui peut être connu, et ses différentes transformations correspondent à la progression du héros.

La fin des épreuves aboutit parfois à l’union mystique entre le héros triomphant et cette déesse, laquelle symbolise alors à la fois la mère, la sœur, la maîtresse, et l’épouse.

Cependant, la mère des mythes n’est pas forcément une figure positive, car elle signifie la naissance, mais aussi la mort – elle renvoie l’individu à la ronde complète de l’existence.

Certains mythes la présentent même comme la « mauvaise mère », à l’instar de la chaste et cruelle Diane, responsable de la transformation d’Actéon en cerf, dans la mythologie grecque.

Enfin, il n’est pas rare qu’elle incarne en même temps, malgré son caractère maternel, la femme tentatrice, symbole du destin que le héros doit conquérir. La psychanalyse voit évidemment dans cette dimension une preuve de la nature œdipienne de l’initiation : en passant toutes les épreuves, le héros ne chercherait au fond qu’à prendre la place de son père pour s’unir mystiquement avec sa mère, la déesse du monde.

Voici pourquoi, selon Joseph Campbell, le père a couramment les traits d’un ogre dans la mythologie. Il est un personnage très puissant, comme un dieu qui contrôle la foudre et le soleil, ce que l’on retrouve dans la mythologie hébraïque avec Yahvé ; avec Viracocha, le principal dieu des Incas, au Pérou ; bien sûr avec Zeus ; ou encore avec certaines représentations de Bouddha.

Mais surtout, la figure paternelle est toujours sévère.

Seuls sont admis dans sa demeure les candidats qui ont été sérieusement mis à l’épreuve.

Partir à la rencontre de son père, c’est, pour le héros, ouvrir son âme au degré de maturité nécessaire pour comprendre comment les tragédies poignantes et insensées du cosmos reçoivent leur justification.

« Le fils qui est réellement mûr pour connaître le père, explique Joseph Campbell, supporte de plein gré les angoisses de l’épreuve ; le monde n’est plus une vallée de larmes, mais une manifestation perpétuelle de la présence, une source de félicité. » (Le héros aux mille et un visages).

Le père mythologique symbolise donc, à la lumière de la psychanalyse, le dernier stade de la maturité spirituelle, où le héros assume pleinement la tragédie de l’existence.

L’apothéose de l’initiation héroïque

Entamées par une mort intérieure, les épreuves initiatiques aboutissent à une renaissance.

Le nouvel individu est empli de la substance énergétique des divinités, la liqueur de vie indestructible, l’élixir. Comme Prométhée, il peut s’en emparer par la ruse si les dieux font preuve d’excès. La plus célèbre légende de ce type de la tradition mésopotamienne prébiblique est celle de Gilgamesh, le roi de la ville sumérienne d’Uruk, qui se met en quête d’une plante aquatique dotée d’épines censée garantir la vie éternelle.

Les interprétations admises sont erronées, qui voient dans ces récits la recherche de l’immortalité physique, ou l’expression du fantasme d’invincibilité de l’enfance.

Au contraire, le sens authentique de l’apothéose est que le corps et la personnalité physique afférente cessent désormais d’entraver la vision.

Joseph Campbell évoque le Bouddha comme modèle de l’état divin auquel le héros accède lorsqu’il a dépassé les dernières angoisses de l’ignorance. Cette libération intérieure s’accompagne d’un nouveau rapport au cosmos : l’individu ne vit plus sur le seul plan physique, mais dans tous les corps, et à toutes les échelles du monde (ce qui est parfois symbolisé par la bisexualité).

La psychanalyse rejoint quelque peu la mythologie orientale en prônant la dissipation des fantasmes par l’analyse psychologique et l’illumination. La religion s’en distingue, elle, en ayant pour but de détacher définitivement l’individu de la source de ses illusions – or, ce serait là priver l’initiation de la majeure partie de son sens.

Le héros a découvert qu’il était lui-même l’objet de sa propre quête.

Il est prêt pour rentrer.

Le retour du héros

« Le cycle complet, la formule même du monomythe, exige que le héros entreprenne maintenant la difficile épreuve de rapporter les urnes de la sagesse, la Toison d’or ou la princesse endormie, au royaume des hommes, où le don obtenu pourra contribuer à la renaissance de la collectivité, de la Nation, de la planète, ou des dix mille mondes. » (Le héros aux mille et un visages).

Seulement, le héros refuse parfois cette responsabilité, à l’instar de Bouddha lorsqu’il a douté de pouvoir diffuser son message.

S’il se plaît visiblement trop dans sa nouvelle « demeure », à l’écart du monde, alors ce peut être la société elle-même, jalouse de son éloignement, qui se charge de le faire ramener au bercail. La tradition shintoïste raconte par exemple que la déesse du soleil (Amaterasu) a été sortie de force d’une caverne céleste où elle était retirée.

Dans d’autres récits, ce sont les puissances surnaturelles – un gardien, des dieux, ou des démons – qui désapprouvent le désir du héros de réintégrer le monde. S’ensuit alors, dans ce cas, une fuite mouvementée, où des objets investis de propriétés magiques servent tantôt à retarder le fuyard, tantôt à faire obstacle à ses poursuivants. Une illustration célèbre en est, dans la mythologie grecque, l’histoire de Jason, qui a fui le roi Médée, dont la fille s’était éprise de lui, après s’être emparé de la Toison d’or.

Mais ce ne sont là que des difficultés préliminaires.

À son retour, le héros est confronté à un nouveau problème : comment traduire son expérience pour diffuser son message ? Comment enseigner ce qui a été déjà correctement enseigné et incorrectement assimilé des milliers de fois ?

Ces questions expliquent par exemple la fonction mythologique du vêtement (celui du prêtre, de la nonne, de l’artiste, etc.), qui sert à séparer l’individu spécial du monde commun.

Vivre dans les deux mondes n’est pas sans difficulté ; c’est un art de maître que de passer de l’un à l’autre sans confondre leurs principes. Beaucoup de personnages illustrent cette maîtrise : les sages dans leurs ermitages boisés, les mendiants errants, le juif Errant, les bardes en quête du miraculeux, les dieux travestis, etc.

Dans la civilisation occidentale, on retrouve de manière évidente l’idée du maître des deux mondes dans la transfiguration du Christ, qui réussit à unir en lui le divin et l’humain, ce dont il donne la preuve quand sa chair se dissout devant ses disciples pour révéler le Verbe – il est un maître qui franchit dans les deux sens la ligne de partage.

L’hindouisme a également exprimé l’idée avec le concept de « l’Homme cosmique », incarné par le prince Arjuna qui, dans la légende, reçoit une vision de l’humanité, de la vie dans sa totalité, de l’atome, et même de tous les systèmes solaires (wouah).

Une telle maîtrise n’est cependant pas le lot de tout héros ; c’est pourquoi il est nécessaire qu’un nouveau émerge, puis refasse, à son tour, le même parcours.

C’est généralement le cas lorsque des monstres primitifs ou des tyrans menacent la communauté des hommes.

Le héros, un homme transformé

Le héros est voué à retourner dans le monde parce qu’il est l’agent du cycle de la vie : il perpétue et intègre dans la vie passagère de l’homme l’élan initial qui mit le monde en mouvement.

Exceptionnel en apparence, il est en réalité universel.

Il est tout homme qui, par un cheminement spirituel, débarrasse le véritable centre de sa conscience individuelle des vêtements avec lesquels l’habille la société.

Tout homme qui, en réconciliant ainsi sa conscience avec le mouvement de la vie, avec la volonté universelle, assume désormais pleinement l’inévitable culpabilité de la vie.

« L’art, la littérature, le mythe et le rite, la philosophie, ainsi que les disciplines ascétiques, écrit Joseph Campbell, sont des instruments destinés à aider individu à franchir ses horizons limitatifs pour pénétrer dans des sphères de réalisation de plus en plus vastes. » (Le héros aux mille et un visages).

Or, la liberté démocratique, la méthode scientifique, et la technique vident ces instruments de leur pouvoir, laissant ainsi l’individu moderne coupé en deux, sans communication entre la zone consciente et la zone inconsciente de son âme.

Dieu est peut-être mort ; la religion n’est plus spirituelle ; mais le héros est plus que jamais nécessaire.

Chacun peut se libérer intérieurement en suivant la voie du héros.

Romain Treffel

 

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