Lénine biographie révolution métier

Article inspiré par la lecture de Lénine (biographie) de Hélène Carrère d’Encausse, que j’ai également synthétisé dans une vidéo.

Lénine n’a vraiment pas « le physique de l’emploi ».

Petit homme débonnaire, son apparence quelconque n’inspire que le désintérêt, voire le mépris. On lui donne quarante ans alors qu’il en a à peine vingt-cinq, ce qui ne porte pourtant pas les leaders du marxisme russe à lui faire confiance.

Et puis il fait toujours mauvaise impression, à croire que le charisme, c’est le fantasme d’autrui.

Lorsque Staline le rencontre pour la première fois en décembre 1905 à une réunion en Finlande, c’est la désillusion :

« J’espérais voir l’aigle des montagnes de notre parti, comme un grand homme non seulement politiquement, mais aussi physiquement… quelle ne fut pas ma désillusion en voyant l’individu le plus ordinaire, au-dessous de la taille moyenne, qui ne se distingue en rien des mortels ordinaires […] et en apprenant que Lénine était venu à la réunion avant les délégués, et qu’oublié quelque part dans un coin, il tenait la plus ordinaire des conversations… »

Même le fantasme est impuissant à découvrir chez lui les signes de la grandeur…

Seuls son physique asiatique, hérité de sa grand-mère mongole, et son regard très perçant distinguaient peut-être Lénine à la mesure de son destin.

Son mode de vie était encore plus trompeur.

Qu’est donc ce petit bourgeois qui pédale paisiblement dans les rues de Paris pour s’enfermer de longues heures dans les bibliothèques ? Un professeur ? Un médecin ? Un avocat ?

Nul ne le remarque ; encore moins pourrait-on voir en lui une douille de l’histoire, comme dirait Hegel.

Juste un bourgeois.

Et pourtant, ce petit bourgeois s’apprête à faire l’histoire « en sachant l’histoire qu’il fait », lui.

Parce que la révolution n’est pas seulement son destin, c’est son métier.

La légende du révolutionnaire

Lénine prolétaire ?

En experts ès « mutabilité du passé », les historiens de l’URSS ont peint, pour les besoins de la cause, un homme d’extraction modeste, confronté toute sa vie, jusqu’à son arrivée au pouvoir, aux pires difficultés matérielles.

La version officielle soviétique a vite fait d’interpréter le destin de l’illustre fondateur : ce seraient les difficultés (évidemment) matérielles de sa famille, humble, mais chaleureuse, qui auraient poussé le grand homme à essayer de comprendre le monde.

Bah oui, dans le marxisme, ce sont les conditions d’existence qui forgent la conscience.

Sauf que Lénine, c’était un petit bourgeois à vélo, qui avait le luxe du chauffage central dans son appartement parisien.

Or, l’habit fait le moine.

Il est certes né à une époque de modernisation politique et de contestation extrémiste, mais dans une région calme et privilégiée, bien à l’écart de l’agitation protorévolutionnaire.

Sa famille était plutôt prospère, qui disposait même de quelques serviteurs.

Brin d’origine prolétaire, un arrière-grand-père avait été serf, mais il avait été émancipé ; puis l’ascension sociale de la famille paternelle avait été fulgurante, le père de Lénine accédant même au statut de la noblesse héréditaire en étant promu au rang de conseiller d’État. Du côté maternel, le grand-père n’a pas fait moins bien, puisqu’il a lui aussi atteint la noblesse héréditaire après une carrière remarquable dans la médecine.

L’homme qui a mis en place la dictature du prolétariat était donc doublement noble.

Sa mère, une pianiste trilingue, et son père, un prof de maths très cultivé, lui ont évidemment fait comprendre la valeur des études – Bourdieu ne s’en étonnerait guère.

Bref, « c’était pas la dèche ».

Brillant étudiant, Lénine est devenu, comme tant d’hommes politiques de premier plan, avocat ; et comme eux, il n’a quasiment pas exercé, les circonstances l’ayant amené à un autre métier.

C’est probablement à l’université de Kazan, où l’atmosphère est très agitée, que naissent ses convictions politiques. Mais surtout, il est « le frère du pendu », son aîné qui a participé à un complot d’assassinat contre le tsar Alexandre III. Même si on ne choisit pas sa famille, Lénine, systématiquement suspect, est exclu de l’université.

Condamné à réviser en candidat libre, il se sort la tête des manuels en lisant les auteurs sulfureux, socialistes et anarchistes.

C’est la naissance d’un métier.

L’Histoire dit « niet »

Il y a eu une révolution avant la Révolution.

En 1905, la guerre désastreuse contre le Japon et la répression du Dimanche rouge (9 janvier) consomment la rupture entre le tsar et le peuple. L’incendie social s’étend, au point qu’émerge une organisation ouvrière spontanée, le soviet.

Les bolcheviks, le parti de Lénine, soufflent sur les braises ; hostiles à des élections démocratiques, ils encouragent l’insurrection. Le leader profite de l’amnistie accordée par Nicolas II pour rentrer en Russie à la fin de l’année.

En apparence, il prend part aux événements et se réjouit de la confirmation du potentiel révolutionnaire de la Russie.

Mais sur le fond, c’est l’histoire qui lui donne tort.

La révolution de 1905 est pour Lénine un échec intellectuel et politique, parce que les amateurs supplantent les professionnels. Il était certain que le peuple avait besoin de lui, il n’avait pas prévu que la spontanéité ouvrière débouche sur une conscience politique.

Par pragmatisme (ou par opportunisme, selon le point de vue), il avalise le rôle des soviets, ces conseils d’ouvriers aux idées progressistes, tout en leur demandant de laisser les bolcheviks finir le travail ; il acceptera même que son parti participe aux troisièmes élections afin de ne pas le couper des masses.

Ces accommodements cachent surtout la victoire de ses adversaires, les mencheviks.

Mais cette révolution n’est pas la bonne : elle s’essouffle progressivement à cause de la répression gouvernementale ; les grèves meurent les unes après les autres.

Si Lénine s’est finalement beaucoup moins mêlé aux événements que d’autres – comme Trotski, par exemple – la fièvre révolutionnaire l’a atteint physiquement. Son grand dessein lui fait tirer des chèques en blanc sur sa santé, car les crises nerveuses dont il est coutumier se sont multipliées pendant la période.

Sa femme appelle cela le « feu sacré ».

Comme si le métier de Lénine était aussi un destin.

La révolution de 1905 avortée, il repart en exil en Finlande, où, une journée de décembre 1907, la glace cède sous son poids dans les eaux du golfe de Suède – mais il est sauvé in extremis.

Comment ne pas imaginer que c’est la main de la providence qui a tiré Lénine des eaux glacées ?

La révolution est l’affaire de l’avant-garde

Ce sont les bibliothèques et les journaux, pas les usines, qui ont fait Lénine.

Il se lance donc dans l’action révolutionnaire en théoricien de la classe ouvrière, sans posséder d’expérience de terrain. À l’aise avec les idées, habile polémiste, écrivain et journaliste prolifique, il s’épanouit dans l’intelligentsia socialiste, non pas dans la communion des prolétaires – même si les ouvriers sont pourtant relativement éduqués.

Peut-être son extériorité lui inspire-t-elle une certaine défiance : Lénine ne croit pas les ouvriers capables de développer spontanément, par eux-mêmes, une conscience de classe – c’est donc à lui de le faire.

Il reprend alors le terme militaire d’« avant-garde »[1] pour exprimer la nécessité d’une élite révolutionnaire qui prenne la direction d’une organisation structurée de la classe ouvrière. Prenant l’usine et l’armée pour modèles, il imagine un parti centralisé, hiérarchisé et autoritaire, qualités qui ne peuvent être sacrifiées aux débats sans fin et au verbalisme.

C’est exactement cet élitisme que critiquent les Russes Tolstoï dans Résurrection et Dostoïevski dans Les Possédés.

Il inspirera également une réplique culte du film Il était une fois la révolution de Sergio Leone : « Nom de dieu je sais très bien comment c’est la révolution ! C’est les gens qui savent lire dans les livres qui vont voir ceux qui savent pas, et les voilà qui disent le moment est venu de changer tout ça ! ».

La théorie de l’avant-garde laisse donc comprendre que la révolution serait en réalité enclenchée par une élite culturelle, laquelle instrumentalise le peuple dans le but de prendre le pouvoir et d’y remplacer l’élite existante.

Elle renvoie au concept de la « circulation des élites » de Pareto : l’histoire des sociétés serait une succession de minorités privilégiées qui se forment, luttent, arrivent au pouvoir ; qui en jouissent, puis tombent en décadence, jusqu’à être remplacées par d’autres minorités.

Enfin, elle constitue surtout le point de rupture théorique entre les bolcheviks et les mencheviks, pour lesquels la révolution n’est pas un métier, mais le devoir de chacun, dont l’accomplissement repose sur un parti de masse.

Le métier de révolutionnaire

L’avant-garde implique un degré élevé d’implication, si bien que son unité confine à la cohésion sectaire, comme le lui reproche Tolstoï.

Les révolutionnaires sont des professionnels d’élite, sur le modèle des meilleures unités de soldats, voire des services secrets. Jack London dresse leur portrait dans Le Talon de fer en imaginant une révolution socialiste aux États-Unis.

Leur métier a une dimension idéologique, car la bataille se gagne d’abord sur le terrain des idées.

Lénine a été médiatiquement actif assez tôt : il a créé un journal ouvrier dès 1895 (il avait vingt-cinq ans), initiative immédiatement récompensée d’un an de prison. Il a également tenu des journaux clandestins, imprimés à divers endroits en Europe, en fonction de l’énergie de la censure. Il disposait plus globalement de sa propre tribune dans tous les journaux à tendance révolutionnaire.

Nulle place pour l’« objectivité » journalistique dans sa philosophie de direction. Au contraire, la ligne éditoriale est toujours exprimée avec une franche transparence : défendre, asséner plutôt, les idées de Lénine, et condamner violemment celles de ses adversaires.

Combien nécessaire et efficace, cette propagande ne pourrait toutefois survivre sans une autre activité, elle souterraine, de l’avant-garde. Pas plus qu’aujourd’hui, la presse ne semblait faite pour l’autosuffisance économique ; elle était au contraire éminemment dépendante de fonds extérieurs.

C’est plus globalement la machine du parti, si cruciale dans l’esprit de Lénine, dans laquelle il faut régulièrement injecter des roubles.

Et pour ce faire, les bolcheviks font comme font généralement les groupes qui visent à renverser l’ordre établi : ils prennent par la force.

Le parti de Lénine est une petite entreprise qui ne connaît pas la crise. Les caisses sont facilement remplies par des attaques à main armée rebaptisées « expropriations », que Lénine justifie non pas en invoquant l’intérêt général, mais par la perspective de la révolution. C’est donc la conscience tranquille que les bolcheviks (surtout Krassine, Kamo, et Staline [souvent dans les bons coups]) se fournissent auprès des meilleurs marchands d’armes pour exercer un terrorisme systématique contre les forces de l’ordre, les institutions, et surtout, pragmatisme oblige, les biens « expropriables ».

Sensible à l’alimentation financière de son organisation, le petit bourgeois qui se rend tranquillement à la bibliothèque en vélo témoigne une affection particulière à ses meilleurs « expropriateurs », qu’il invite souvent à son domicile.

Ce rapport décomplexé au financement de leur activité a été un facteur primordial de la rupture entre bolcheviks et mencheviks. Scandalisés par les braquages, les tentatives de captation d’héritage, et le faux-monnayage – oui, il y a eu diversification – les seconds accusent les premiers de trahir l’idéal socialiste.

C’est que, contrairement à eux, Lénine est prêt à sacrifier la pureté de l’idéal à sa réalisation pratique.

La révolution avant tout

Le pire des obstacles serait de trouver une odeur à l’argent.

Pour Lénine, il n’en a pas, au point que les journaux et le parti bolcheviques sont financés par de grands industriels, des aristocrates, et même les États-Unis (!).

Plus tard, il reçoit plus spécifiquement de l’argent et de l’aide d’Alexandre Parvus, un agent secret allemand qui avait prévu une grève de masse en Russie depuis plusieurs années. Ainsi, c’est l’Allemagne qui aide Lénine à rentrer en Russie en 1917 afin de propager ses idées, dites « défaitistes » parce qu’elles lui feraient économiser un adversaire dans la guerre. Elle lui fournit un wagon et d’importants crédits destinés à financer sa propagande.

Si cette aide entacha à jamais l’action de Lénine – d’aucuns considérant, comme Napoléon, que « la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit » – elle a probablement été décisive.

Elle révèle aussi le suprême pragmatisme du révolutionnaire professionnel : tous les principes sont subordonnés aux exigences du réel ; le marxisme équivalant, en dernière instance, à la révolution, les considérations tactiques l’emportent sur tout le reste.

C’est également cette disposition à l’exécution pure, à l’action débarrassée de tout scrupule, conditionnée par la seule opportunité, qui fait définitivement basculer les événements en octobre.

Estimant que le fruit est mûr, Lénine est convaincu qu’il ne faut pas attendre le soulèvement populaire, et que c’est au contraire le moment pour les professionnels de la révolution de s’emparer du pouvoir. Il s’oppose alors à la prudence de son propre parti et s’appuie sur Trotski pour enclencher le processus révolutionnaire.

On aurait entendu dans sa bouche la formule de Napoléon : « On s’engage et on voit ».

Le 25 octobre, Pétrograd (l’actuelle Saint-Pétersbourg) passe sous l’autorité des bolcheviks sans qu’aucun coup de feu ne soit tiré.

La révolution est un métier.

De Lénine, son ancien ami Martov a dit :

« À ses yeux, ni la paix, ni la guerre n’ont d’intérêt réel. La seule chose qui compte pour lui, c’est la révolution. Et la seule révolution vraie est celle qui permettra aux bolcheviks de prendre le pouvoir ».

La révolution confisquée

« Vive la révolution des ouvriers, des soldats, et des paysans ! », proclame Lénine.

À le prendre au mot, tout le monde y trouverait son compte, et l’avant-garde abandonnerait le pouvoir si professionnellement conquis à l’ensemble du peuple.

Alors que les différentes sensibilités révolutionnaires imaginent pouvoir se partager la direction des affaires, le chef des bolcheviks, constatant la popularité inférieure de son parti, décide de reculer pour mieux sauter.

Ses déclarations et son enthousiasme ont pu le faire passer pour un idéaliste désintéressé, mais rien n’est plus faux. Il était en effet décrit, dès la trentaine, comme un homme dont l’insubmersible assurance et la grande brutalité étaient au service de la passion du pouvoir.

Pour Lénine, révolution égal pouvoir.

Elle n’est donc pas terminée définitivement tant que les bolcheviks n’auront pas mis la main sur tous les leviers du pouvoir. Or, en bon joueur d’échecs, leur chef est un froid calculateur, capable de renoncer à sa coutumière brutalité pour parvenir à ses fins par des moyens détournés, des tactiques plus fines, déployées en des points de pression multiples.

Les manœuvres politiques font aussi partie du métier de révolutionnaire.

Les bolcheviks se livrent alors, avec brio, à une stratégie d’entrisme, notamment au sein des soviets et de l’armée, afin de manipuler les institutions toutes neuves pour accaparer le pouvoir. S’ils embrassent le slogan « Tout le pouvoir aux soviets ! », c’est dans le seul but de faire des conseils ouvriers leurs propres canaux.

Comble du cynisme – et peut-être du génie politique – Lénine abandonne donc temporairement sa conception de la révolution pour faire muter son parti en porte-parole de ce dont il est la négation même, la spontanéité révolutionnaire.

« En période révolutionnaire, avait-il d’ailleurs écrit, la volonté de la majorité ne compte pas ; ce qui importe, c’est une minorité mieux organisée, plus consciente, mieux armée, qui sait imposer sa volonté à la majorité, et vaincre. » (Sur les illusions constitutionnelles)

L’État est un métier

Les épreuves renforcent autant la foi de Lénine dans l’avant-garde que sa défiance envers les masses.

Les révolutionnaires de métier soumettent donc progressivement la majorité. Fins tacticiens, ils font considérablement grossir l’assemblée des soviets, de telle sorte qu’elle en devient incapable de délibérer ; et ils en manipulent les éléments les plus actifs, grâce auxquels l’assemblée n’est plus qu’une chambre d’enregistrement des décisions des bolcheviks.

Ne croyant plus, à partir de 1921, à la possibilité d’exporter la révolution, Lénine se focalise sur l’édification de l’État soviétique. Il revient à une politique plus traditionnelle : il se fonde sur les ressources économiques ; identifie les intérêts stratégiques ; il revient aux canaux secrets de la diplomatie (qu’il avait pourtant dénoncés) ; il développe la Tcheka, la police qu’il a créée dès 1917 pour surveiller et contrôler la société.

Mais surtout, il renonce à l’utopie de l’État qu’il avait défendue dans L’État et la révolution.

Abandonné l’idéal de la Commune de Paris, oublié le slogan « La cuisinière est apte à diriger l’État. » ; partout les professionnels évincent les prolétaires, ce qui donne subrepticement naissance, contre l’idéologie officielle, à une hiérarchisation qui ne pouvait pourtant être assumée dans les premières années.

Nouvelle victoire du métier.

Enfin, Lénine étend sa conception intransigeante de la discipline du parti à l’administration en l’épurant de tous les mencheviks, anarchistes, et socialistes-révolutionnaires. Préoccupé par le risque bureaucratique, il crée même une élite dans l’élite, le Rabkrin, corps discipliné, organisé, fidèle, et conscient du projet historique.

La nouvelle élite est installée, dirait Pareto.

Quid de l’homme nouveau ?

La conscience de classe peut-elle naître dans le chaos ?

Soumis à la dictature de l’urgence, Lénine n’en oublie pas totalement, sans pour autant en faire une priorité, le versant moral de son projet. Il est de la responsabilité de l’avant-garde de transmuter la nature humaine ; de la purger, par la transcendance de la révolution, de l’égoïsme, de l’individualisme, et de l’éthique capitaliste.

Mais avec les difficultés, le citoyen des premières années de la société soviétique ressemble très peu aux ouvriers avides de savoir et de débat qui se pressaient naguère aux cours gratuits de la femme du fondateur de l’URSS.

En fait, l’utopie de l’homme nouveau est surtout la caution morale de la terreur idéologique menée par les bolcheviks.

Lénine considérant que la religion n’a pas sa place dans la société socialiste, il donne sa bénédiction à « l’exécution du plus grand nombre possible de représentants du clergé réactionnaire ». Les exécutants interprétant facilement « clergé réactionnaire » comme un pléonasme, près de huit mille serviteurs de l’Église sont liquidés en 1922.

C’est compris : l’homme nouveau est athée.

Lénine cantonne l’idéologie communiste à la presse et prône une culture universelle, attirant ainsi à lui à bon compte des compagnons de route, mais sa tolérance a des limites.

Peut-être est-ce sa maladie qui le conduit, fin 1922, à demander l’expulsion de Russie de tous les intellectuels soupçonnés de sympathies contre-révolutionnaires, « qui se croient le cerveau de la nation », alors qu’ils en sont… « la merde ».

A priori, l’homme nouveau n’adviendra donc pas par la culture bourgeoise ; mais Lénine, comme déjà blasé par l’utopie, semble revenir à une conception traditionnelle de la culture lors des deux dernières années de sa vie.

Ainsi son mot d’ordre de 1922-1923 est-il « Apprendre d’abord ; ensuite, apprendre et encore apprendre… », un objectif qu’il compte atteindre de la même manière que tous les autres : « Alphabétiser, de gré ou de force. ».

Il déclare finalement, fidèle à son pragmatisme : « On nous fait de grandes phrases sur la culture prolétarienne. Commençons par nous doter d’une bonne culture bourgeoise ! »

Le mythe et le métier

En à peine quatre ans, le révolutionnaire professionnel a réussi à bâtir un État puissant et durable, qui survivra jusqu’à la fin du XXe siècle.

Il s’éteint prématurément, en 1924, de la succession des crises nerveuses qui l’avaient déjà réduit à l’état de légume un an auparavant, confirmant ainsi Hegel dans son intuition que les grands hommes, sitôt leur rôle providentiel accompli, « tombent comme des douilles vides ».

De son corps religieusement exposé dans un mausolée sur la place Rouge à Moscou, un journal soviétique disait : « Lorsque nous douterons de la Révolution ou serons sur le point de nous tromper, il nous suffira d’aller contempler Lénine, et il nous remettra dans le droit chemin ».

C’est ce même homme qui, à Paris, aimait à vanter les vertus du vélo, comme un petit bourgeois dont l’esprit étriqué est accaparé par les détails de son confort personnel.

À croire que la révolution n’était qu’un métier.

Un métier comme un autre.

Romain Treffel

 

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