Mein Kampf, Hitler

Rendu sulfureux par les crimes du Troisième Reich, Mein Kampf est cependant encore un best-seller dans de nombreux pays. En Inde, par exemple, les nationalistes hindous trouvent la confirmation de leur idéologie dans l’exaltation d’une race supérieure.

Hitler avait pourtant écrit ce « livre programme », qui est devenu la Bible du nazisme, dans un contexte précis.

Condamné à 5 ans d’emprisonnement après l’échec, en novembre 1923, de sa tentative de coup d’État avec Ludendorff (le général en chef des armées allemandes de la Première Guerre mondiale), le chef du parti nazi purge sa peine dans la prison de Landsberg, en compagnie d’une quarantaine d’autres nationaux-socialistes.

Lui qui a toujours eu du mal à se concentrer, il profite de ses loisirs forcés pour mettre par écrit les idées qui composaient ses discours et ses conférences. Chouchouté, en raison de son statut, par l’administration pénitentiaire, il prend des secrétaires parmi sa « cour » et il leur dicte le premier volume de Mein Kampf, qui sera publié en 1925. À sa sortie de prison en 1926, il dicte le second volume, qui sera publié à la fin de la même année.

Les qualités littéraires intrinsèques de Mein Kampf étant limitées – Hitler l’a écrit dans la hâte, en multipliant les répétitions et les digressions, si bien que les journalistes de l’hebdomadaire du mouvement l’ont repris comme ils pouvaient – les 2 premières éditions (1925 et 1926) n’ont pas connu le succès espéré.

C’est la montée en puissance du parti qui en a fait un best-seller : le tirage a fortement augmenté après 1930, et 900 000 exemplaires se sont écoulés en 1933, l’année de l’accession au pouvoir, après quoi le Troisième Reich remettait rituellement le livre à chaque couple allemand lors de son mariage. En 1945, le volume total des ventes s’élevait à environ 10 millions en Allemagne.

L’ouvrage a été traduit pour la première fois en français en 1934 à l’initiative de Charles Maurras, le chef de l’Action française, dans le but de dénoncer la foncière hostilité d’Hitler à l’égard de la nation française.

Depuis, Mein Kampf n’a jamais été interdit en France (contrairement à ce qu’on peut croire) : ce sont en réalité les librairies et les bibliothèques qui font le choix, par prudence, de ne pas proposer le livre.

Sur le plan légal, l’arrêt du 11 juillet 1979 de la cour d’appel de Paris autorise la vente de l’ouvrage en France (sur la base de son intérêt historique et documentaire) à la condition que le texte original soit précédé d’un avertissement détaillé.

L’intérêt semble grandir à nouveau depuis l’expiration des droits d’auteur hérités par le Land de Bavière en 2016. En Allemagne, 85 000 exemplaires se sont écoulés cette même année. En France, Fayard a prévu une nouvelle édition (avec un appareil critique), mais la controverse l’a entraîné à repousser le projet.

Pour ma part, j’ai lu entièrement Mein Kampf (dans une édition américaine) en prenant beaucoup de notes, donc je vous en propose un résumé détaillé.

Avertissement :

Je suis bien conscient de l’intensité des souffrances nées des horreurs incomparables de la Seconde Guerre mondiale. Je suis sensible à ces souffrances et je valorise leur mémoire. Je vous invite cependant à suspendre votre réaction émotionnelle à mon initiative pour considérer les 3 éléments suivants :

  1. ce devrait être une évidence, mais que je synthétise Mein Kampf n’implique pas que j’approuve les idées qui y sont développées (sinon on ne pourrait parler que des choses avec lesquelles on est d’accord) – c’est en réalité tout le contraire, je le fais pour nuire à ces idées dont le caractère haineux occulte la fausseté ;
  2. j’estime que mon travail leur nuit parce qu’en pratique, c’est la censure[1] qui les renforce : le désir humain étant amplifié par l’obstacle, taire les idées d’Hitler et retenir les curieux de s’y intéresser ne peut être que contre-productif – et à faire cela, on finit par envelopper l’idéologie nazie du mystère d’une vérité cachée tout en occultant ce qu’elle est fondamentalement, un délire irrationnel ;
  3. mon travail nuit d’autant plus aux idées du livre que je ne retranscris pas le propos d’Hitler en lecteur impartial – ce serait probablement trop difficile – mais en en soulignant, et parfois en en moquant la haine gratuite, la médiocrité, et je crois bien la démence.

En conclusion, si vous pensez comme moi qu’un monde où les idées de Mein Kampf reculent est un monde meilleur ; et si, comme moi, vous êtes plus attachés aux résultats concrets qu’aux postures morales, alors je fais le pari que vous comprendrez, voire que vous soutiendrez (en pensée ou en commentaire) mon initiative. D’ailleurs, n’hésitez pas à me donner votre avis dans les commentaires.

Bonne lecture,

Romain Treffel

Le putsch[2] a échoué.

Le mouvement est dissout et interdit.

Le 1er avril 1924, son chef entre en prison, où il rentre en lui-même pour méditer son destin et son engagement politique.

Pour mettre en perspective son « combat ».

L’enfance et la formation d’Hitler dans Mein Kampf

Hitler contre son père

Adolf Hitler croit au destin.

Dur comme fer.

C’est le destin qui l’a fait naître à Branau-sur-Inn (en 1889), une ville à la frontière de l’Autriche et de l’Allemagne historiquement animée par un fort sentiment anti-français, comme pour symboliser la grande tâche de sa vie : réunir les deux États afin d’y rassembler tous les Allemands.

Branau-sur-Inn dans Mein Kampf

C’est le destin qui l’a fait chef.

Élève doué mais indiscipliné, il sèche les cours, traîne dehors, où il se découvre une étonnante capacité à convaincre ses camarades lors de leurs nombreuses disputes. Ce talent oratoire précoce fait de lui le meneur naturel de sa bande.

Ses mauvaises fréquentations désespèrent sa mère au foyer et attisent le conflit avec son père, un fonctionnaire (contrôleur des douanes) très consciencieux.

Hitler a de lui, alors qu’il écrit Mein Kampf, un souvenir ambivalent : s’il admire son parcours, celui d’un campagnard parti à la ville avec ses maigres économies et les refrains dissuasifs du village, et qui s’est sacrifié au travail, tel un self-made-man, pour accomplir son rêve de devenir fonctionnaire – le fils admire cela, mais il garde un goût amer de son autoritarisme étriqué.

le père d'Hitler dans Mein Kampf

Le destin est une force, son père était une force contraire.

« Adolf sera fonctionnaire, comme moi. Ainsi, il n’aura pas à affronter les mêmes difficultés, et il aura la sécurité. »

C’est avec cette idée en tête qu’Alois Hitler place son fils dans une Realschule (l’équivalent du collège professionnel), où il pourra mettre à profit son goût pour le dessin.

Seulement, le garçon de douze ans rêve de devenir peintre.

L’homme de trente-cinq ans se souvient encore de la réponse : « Moi vivant, jamais ».

Le père est obstiné ; mais le fils a lui aussi le gène de l’obstination. Adolf fait une grève scolaire, sauf en géographie et en histoire.

De l’histoire au nationalisme

Hitler enfant dans Mein Kampf

C’est que le jeune Adolf aime l’histoire.

Il emprunte les livres et les magazines militaires de son père et se passionne pour la guerre franco-allemande de 1870, qui lui fait se poser la question de l’unité du peuple allemand.

Adolf aime une certaine histoire, un « roman national » comme on dit en France.

C’est par l’intermédiaire d’un agent, reconnaît le prisonnier, que le destin a semé en lui le sentiment national.

Dans Mein Kampf, il se souvient avec émotion de son prof d’histoire de la Realschule, un conteur génial, mais surtout un nationaliste exalté qui tient en haleine une classe de jeunes rebelles avec son prosélytisme et ses commentaires acerbes de l’actualité.

C’est parce que j’ai eu un tel professeur que l’histoire est devenue ma matière préférée. C’est tout naturellement, mais sans la connivence consciente de mon professeur que je suis devenu un jeune rebelle. Mais qui aurait pu étudier l’histoire avec un tel professeur et ne pas devenir un ennemi de l’État dont les dirigeants exerçaient une influence si désastreuse sur la destinée de la nation germanique ?[3]

C’est grâce à ce professeur que le jeune Adolf a compris le véritable intérêt de l’histoire :

Peu de professeurs comprennent que la finalité de l’enseignement de l’histoire n’est pas la mémorisation de quelques dates et faits ; que ça n’intéresse pas l’élève de connaître la date exacte d’une bataille, ou la date de naissance de tel ou tel maréchal ; et encore moins – ou alors de manière vraiment insignifiante – de savoir quand la couronne de ses pères a été placée sur le front d’un monarque. […] Étudier l’histoire signifie chercher et découvrir les forces qui sont les causes des événements historiques dont nous sommes les témoins. L’art de lire et d’étudier consiste à se remémorer l’essentiel et à oublier ce qui ne l’est pas.

À croire Hitler, c’est donc de l’étude de l’histoire – une certaine histoire – que serait né le nationalisme racial de l’adolescent rebelle. Elle lui a très tôt inspiré son empathie pour les Allemands d’Autriche, où les tensions nationalistes les contraignaient à lutter pour l’expression de leur germanité.

Contaminé par les idées, il se politise alors rapidement : il adhère à une ligue germanique ; il porte un uniforme et refuse les symboles autrichiens ; il se met à saluer à l’allemande (en criant « Heil ! ») et à chanter les hymnes nationaux allemands.

C’est à l’âge de quinze ans, se souvient-il dans Mein Kampf, qu’il comprend que le nationalisme authentique doit être fondé sur le concept de Volkpeuple » en français, dans un sens ethnique et national).

Hitler orphelin

À lire Mein Kampf, il est difficile de ne pas interpréter le développement de cet extrémisme précoce comme le symptôme de malheurs personnels.

Son père, qui ne partageait d’ailleurs pas ses opinions et aurait donc pu être une influence modératrice, meurt alors qu’il a treize ans. Puis le jeune Adolf tombe très malade des poumons. Il est dispensé de Realschule pendant une année entière.

C’est le destin, encore lui, conclut le prisonnier.

La disparition du père et la maladie qui, aux dires du médecin, empêche le garçon de travailler dans un bureau suffisent à convaincre la mère d’abandonner le projet paternel. Et puis Adolf dessine vraiment bien, s’intéresse au théâtre et à l’architecture. C’est d’accord pour l’Académie des beaux-arts de Vienne.

Mais l’œuvre du destin ne faisait que commencer.

Quatre ans après le décès de son père, l’adolescent perd sa mère.

La mère d'Hitler dans Mein Kampf

Est-ce anodin que la conscience politique d’Hitler soit née, et se soit développée, de son propre aveu dans Mein Kampf, dans un espace de quelques années où se serrent trois drames personnels ? Le fait mérite d’être souligné.

À dix-huit ans, il est orphelin et sans ressources, car toutes les économies familiales ont été consommées pour soigner sa mère. L’allocation qu’il perçoit est bien maigre, donc il doit travailler.

Il part pour Vienne.

Le destin est bien sévère pour son père : que dirait-il, s’il voyait son fils refaire son chemin, ce qu’il avait l’obsession de lui épargner ? N’avait-il pas assez souffert pour deux ?

Hitler dans l’enfer viennois

Aux drames s’ajoute immédiatement un cuisant échec.

Meilleur élève de dessin de sa Realschule, Adolf est confiant dans sa capacité à réussir l’examen d’entrée des beaux-arts. Cependant, sa préférence pour le dessin architectural entraîne le refus du jury.

Qu’à cela ne tienne, il sera architecte en dépit de tous les obstacles.

Les années de misère l’endurcissent, faisant de l’adversité « sa nouvelle mère », écrit-il dans Mein Kampf, et le convertissent au culte de la volonté :

La Déesse du Destin m’a serré dans ses mains et a souvent menacé de m’écraser ; mais la volonté est devenue plus forte à mesure que les obstacles s’aggravaient, et finalement la volonté a triomphé.

Ce sont là, identifie le prisonnier qui se compare aux immigrés du rêve américain, les années décisives dans la construction de l’homme qu’il est.

C’est pourtant « la période la plus triste de [sa] vie ».

Sa misère d’alors tranche avec l’atmosphère festive de la capitale. Pendant cinq ans, il vit de travaux intérimaires, peint des brouilles ; il ne mange pas à sa faim, d’autant moins qu’il sacrifie une part de son revenu à la lecture (« Je n’avais pas d’autres plaisirs dans la vie que les livres. ») – il ne fait que travailler et lire, si bien qu’il se cultive énormément en seulement quelques années.

Hitler sur la lecture dans Mein Kampf

Hitler est un autodidacte qui voit à la lecture une finalité pratique :

La lecture n’est pas une fin en soi, mais un moyen de parvenir à une fin. Sa finalité principale est de donner une ossature à l’ensemble des talents et des capacités que possède chaque individu.

À ses yeux, lire sert donc à analyser les problèmes plus clairement afin de les résoudre plus efficacement, ce dont sont bien incapables les érudits en pure perte tels que les parlementaires allemands (et bim).

Hitler devient antimarxiste et antisémite

À Vienne, la pauvreté du jeune Adolf éveille en lui une conscience sociale.

Les inégalités sociales criantes le dégoûtent de l’empathie hypocrite et des bonnes intentions de la bourgeoisie. La précarité des travailleurs, l’incertitude du pain quotidien sont à ses yeux la pire des choses.

Ce n’est probablement pas un hasard si sa double haine, envers le marxisme et le judaïsme, apparaît au même moment :

C’est au cours de cette période que mes yeux ont été ouverts à deux périls, dont j’ignorais pourtant quasiment les noms jusqu’alors, ainsi que leur terrible signification pour le peuple allemand. Ces deux périls étaient le marxisme et le judaïsme.

Sa première haine naît au travail.

Quand il était ouvrier du bâtiment, raconte-t-il dans Mein Kampf, des socialistes ont essayé de le syndiquer de force, mais il a refusé avec son obstination coutumière. Il décide plutôt de s’intéresser à leurs théories pour débattre avec eux à la pause déjeuner – or, ces syndicalistes conçoivent le débat comme une discussion entre gens du même bord, d’où son éviction physique, manu militari, du chantier.

Sa seconde haine naît dans la rue.

Alors qu’il n’avait connu qu’un seul Juif dans toute sa vie, un camarade de Realschule dont tout le monde se méfiait (ce qu’il ne comprenait pas), il aperçoit désormais au quotidien des Juifs en habits traditionnels.

Les Juifs dans Mein Kampf

Probablement excité par la littérature antisémite visant le développement du sionisme viennois, il devient obsédé au point de voir des Juifs partout :

Dès que j’ai commencé à étudier la question et à observer les Juifs, Vienne m’est apparue sous une lumière différente. Où que j’allasse désormais je voyais des Juifs, et plus j’en voyais, plus ils se distinguaient fortement et clairement des autres citoyens comme un peuple différent.

Il s’agit d’une évolution radicale, car Hitler précise dans Mein Kampf qu’il était auparavant… presque philosémite !

Ce savoir a déclenché en moi la plus grande révolution intérieure que j’ai jamais connue. De cosmopolite au cœur tendre, je suis devenu un antisémite intégral.

De fait, avant de vivre à Vienne, le jeune Adolf n’aimait pas entendre des remarques antisémites parce qu’il tolérait toutes les religions. Il trouvait que les Juifs se fondaient bien dans la masse, et qu’ils ne méritaient certainement pas d’être persécutés. Les journaux antisémites étaient à ses yeux une presse de caniveau.

Son père, lui non plus, n’était pas antisémite ; bien au contraire, il était plutôt cosmopolite, et il méprisait les antisémites comme des réactionnaires de bas étage, sans éducation. Là encore, il est difficile de ne pas voir le conflit avec le père comme une racine œdipienne de l’antisémitisme du fils – ce qu’Hitler admet lui-même dans Mein Kampf, du reste.

Adolf devient Hitler

Les années viennoises ont été décisives dans la construction de la personnalité d’Hitler.

Son racisme et sa haine de l’étranger atteignent un paroxysme :

Ce conglomérat spectaculaire de races hétérogènes que présentait la capitale de la double monarchie, cet assortiment de Tchèques, Polonais, Hongrois, Ruthéniens, Serbes et Croates, etc. et toujours ce bacille qui est le solvant de la société humaine, le Juif, ici et là et partout – le spectacle tout entier me répugnait.

Dans Mein Kampf, il se prévaut aussi de son expérience viennoise de la misère pour revendiquer une profonde empathie avec le peuple allemand :

Aujourd’hui, je remercie le destin de m’avoir mis à telle école.

Le destin, encore lui.

La condition du jeune homme s’améliore à partir de 1909-1910 : il délaisse les missions intérimaires pour le dessin et la peinture à l’eau. Il rêve toujours de se faire un nom comme architecte – ce qui le fait passer pour un excentrique – et il commence à s’intéresser sérieusement à la politique, notamment au Parti chrétien-social autrichien de Karl Lueger.

Mais il ne peut plus mener une existence « à deux volets », la vie en Autriche et le cœur en Allemagne.

Hitler en Allemagne, puis au front

En 1912 (il a alors 23 ans), Hitler arrive à Munich, où il vit petitement de la peinture. Il adore l’identité culturelle de la ville, « qui a attiré probablement toute personne dotée d’une sensibilité esthétique plutôt que d’un instinct mercantile ».

Munich dans Mein Kampf

Il s’étonne cependant que les Allemands ne soient pas conscients, pas même les diplomates, du problème autrichien – remarque qui occasionne, dans Mein Kampf, une digression sur la politique d’alliances de l’Allemagne.

Le jeune Adolf continue d’étudier le marxisme, ses liens fantasmés avec le judaïsme, et il en arrive à la conclusion que le paradigme marxiste a contaminé tout le monde.

Mais le destin frappe à nouveau : la Première Guerre mondiale met fin à ses « études ».

Le nationaliste en lui est enthousiaste à l’idée de vivre ce qu’il conçoit comme une guerre pour l’existence et la liberté de la nation allemande. Il estime que les masses n’ont pas été forcées ; qu’elles ont même voulu le conflit un peu comme le moyen ultime de trancher les problèmes intérieurs.

Il ressent un appel intérieur :

J’avais si souvent chanté “Deutschland über Alles” et si souvent hurlé “Heil” que je pensais maintenant que c’était comme une sorte de grâce rétroactive qu’on m’accordait le droit de comparaître devant la Cour de justice éternelle pour témoigner de la vérité de ces sentiments.

Il demande alors à servir dans un régiment bavarois, et il apprend son admission en tremblant :

Pour moi, comme pour tout Allemand, la période la plus mémorable de ma vie commença.

Il craint d’arriver trop tard pour les combats, mais son enthousiasme retombe vite devant la réalité du champ de bataille. Malgré la peur, omniprésente, il résiste comme un vieux soldat, prétend-il dans Mein Kampf, et il vit la fraternité militaire au plus profond de lui-même.

Hitler soldat dans Mein Kampf

Le sacrifice du peuple allemand dont il est le témoin décuple sa haine de la classe politique et de la presse, qui tolèrent les efforts des marxistes contre l’union nationale.

Il comprend en particulier l’importance cruciale de la propagande, dont l’armée allemande fait un usage trop limité et maladroit – estime-t-il dans Mein Kampf – au contraire des Britanniques, des Américains, et… des marxistes, passés maîtres en la matière.

C’est plus généralement la faiblesse morale de la nation allemande – tout particulièrement dans les deux dernières années – qui lui a coûté la guerre.

Alors, il arrive au soldat Hitler de fantasmer : que serait-il passé s’il avait pu, lui, diriger la propagande allemande ? Le destin n’aurait-il pas raté le coche ?

De plus en plus, j’étais tourmenté par l’idée que si la Providence avait mis la direction de la propagande allemande dans mes mains, plutôt que dans celles de ces ignorants et faibles incompétents, et même criminels, l’issue du combat aurait été différente.

De la défaite à la politique

Sur le champ de bataille, le sifflement de balles ne relègue pas les obsessions racistes d’Hitler à l’arrière-plan : il angoisse à l’idée d’être tué par la balle d’un homme noir.

Il est finalement blessé en octobre 1916 (on ne connaît pas la couleur de peau du tireur), ce qui l’oblige à rentrer.

Il voit des complots antinationaux partout (délire post-traumatique ?) :

  • les agitateurs et les mutins de l’hôpital, qu’il imagine manipulés par des Juifs qui ne sont pas allés au front ;
  • ensuite, à Berlin, les fonctionnaires du gouvernement, qui seraient tous juifs ;
  • les commerçants, qui seraient également tous juifs ;
  • en 1916-1917, toute la production du pays serait sous contrôle… juif, et gérée dans le seul but de diviser la population ;
  • la grève de l’armement de 1917 n’est rien d’autre, à ses yeux, qu’un complot judéomarxiste.

Bref, le soldat Hitler a les fils qui se touchent.

Il est préférable qu’il retourne au front, ce qu’il fait volontairement en mars 1917.

Une attaque de gaz moutarde le renvoie à l’hôpital en octobre 1918, où il pleure à l’annonce du remplacement de l’Empire par la République après la révolution de novembre.

S’ensuit une courte dépression, au cours de laquelle mûrit sa haine des hommes politiques.

C’est le destin qui s’infléchit, mais ça reste le destin.

Toujours le destin.

C’est l’histoire qui ruse, dirait Hegel.

La guerre terminée, demeure la solidarité du front.

On se met à parler politique.

La politique dans Mein Kampf

La politique dans Mein Kampf

Un homme est mûr pour la politique à trente ans.

Ce sont pourtant les circonstances – la défaite et la révolution de novembre – qui précipitent le destin du soldat de trente ans.

Adolf est devenu Hitler.

Il ne peut pas laisser l’Allemagne aux mains des sociaux-démocrates qui précipitent son déclin, se justifie-t-il dans Mein Kampf.

Persuadé que le gouvernement provisoire est une hégémonie juive, il se lance d’abord dans des activités subversives. Des hommes viennent l’arrêter en avril 1919, mais ils ont peur de son fusil, se vante-t-il. Il crée ensuite le parti social-révolutionnaire avec d’autres soldats pour porter une vision nationaliste et socialiste de l’économie.

Il reprend aussi ses « études » : il « lit » Le Capital de Karl Marx, qu’il interprète paradoxalement, toujours dans la perspective du complot judéomarxiste, comme la doctrine préparant le terrain en vue d’une véritable internationalisation du capital boursier.

Hitler est très actif.

Chaque journée commence à cinq heures du matin, et son seul loisir est de regarder les souris de sa chambre pendant quelques minutes, avant de se lever.

Hitler partisan malgré lui

Hitler se rend aux conférences politiques fréquentées par le milieu militaire.

Lors d’un débat, raconte-t-il dans Mein Kampf, il ne peut s’empêcher de s’opposer violemment à un homme qui défend les Juifs. Son éloquence est remarquée par les participants, et il devient, grâce à cette prestation, officier d’instruction d’un régiment de Munich (bonjour l’instruction).

Il imagine alors mettre à profit son talent d’orateur, et plus particulièrement sa capacité à nationaliser ses audiences :

Au cours de mes conférences, j’ai ramené des centaines, voire des milliers de mes compatriotes à leur peuple et à leur patrie. J’ai “nationalisé” ces troupes et, ce faisant, j’ai contribué à rétablir la discipline générale.

Le talent d'orateur d'Hitler dans Mein Kampf

Il ne faut pas attendre longtemps que le destin se manifeste.

Ses supérieurs demandent à l’instructeur, dans le cadre de la surveillance des activités révolutionnaires, d’assister à un meeting du Parti ouvrier allemand et de leur faire un rapport. Prenant trop à cœur son rôle d’infiltré, il ne peut se retenir de prendre part au débat pour y défendre l’unité de l’Allemagne. Cette intervention encore une fois remarquée lui vaut d’être fait membre à l’initiative du parti, sans son accord préalable s’offusque-t-il, et d’être invité à la prochaine conférence.

Comme si le destin avait décidé pour lui.

Partagé entre la contrariété et l’excitation, il se rend à la conférence ; et il est finalement déçu par la désorganisation.

Alors son hésitation grandit : doit-il confirmer son adhésion ? Ou ne pas répondre à la maladresse de ces bras cassés ?

Il prend le temps de réfléchir intensément, lui qui déteste les personnes velléitaires.

Après plusieurs insomnies consécutives – comme après l’annonce de la défaite – il décide finalement de rejoindre le Parti ouvrier allemand : il est le membre n°7.

C’était la décision la plus fatidique de ma vie. Aucune retraite n’était possible.

Quelles sont les raisons qui ont fait pencher la balance ?

Tout d’abord, les adhérents du parti sont des gens comme lui, des gens du peuple ou d’anciens soldats déçus par la classe politique, et qui ne supportent plus le cours des choses en Allemagne. Ensuite, comme le mouvement est récent, il est encore exempt de pesanteurs bureaucratiques. En y entrant aussi tôt, il aura une légitimité supérieure et pourra y acquérir beaucoup d’influence.

Et puis… les grands partis ne veulent pas des gens comme lui ; ils veulent des bourgeois bardés de diplômes.

Les personnes “éduquées” considèrent tout imbécile recouvert d’un certain nombre de certificats académiques comme supérieur au jeune homme le plus apte, mais qui n’a pas ces précieux documents.

Les fondations du futur parti nazi

Hitler se présente dans Mein Kampf comme l’inspirateur de l’identité et des principes du futur parti nazi.

Le parti nazi dans Mein Kampf

Dans l’esprit du nouvel adhérent, le mouvement s’adresse aux Allemands profondément insatisfaits qui souhaitent un changement radical que les hommes politiques sont trop lâches pour mettre en place.

Il n’est pas un parti tribunitien[4], il doit au contraire viser la conquête effective du pouvoir :

Tout mouvement qui vise la réforme doit, dès le premier jour de son activité, être considéré par ses dirigeants comme un mouvement de masses, et non comme un club de thé littéraire ou une association de philistins qui se réunissent pour jouer aux ninepins[5].

Hitler développe quelques considérations de management. De son point de vue, l’efficacité de l’organisation repose sur le principe hiérarchique : légitimé par le culte de la personnalité, le chef du parti jouit d’une autorité absolue, dont il délègue une part à un chef subalterne – et ainsi de suite, sans toutefois multiplier les intermédiaires, et en conservant l’autorité spirituelle du centre originel du mouvement.

Le mouvement pose le principe que, pour les plus petits problèmes comme pour les plus grands, une personne doit avoir l’autorité absolue et porter toute la responsabilité.

Mais surtout, les membres doivent être soudés par un dogmatisme radical qui leur fasse aimer leur combat pour lui-même.

L’idéologie et le sentiment d’appartenance sont si forts qu’être critiqué dans la presse (juive, cela va de soi) est reçu comme un honneur :

Toutes les calomnies et les mensonges publiés par les Juifs sont des signes d’honneur qui peuvent être portés par nos camarades. […] Si un de nos camarades ouvre un journal juif le matin et ne s’y trouve pas vilipendé, alors il n’a rien fait d’utile le jour précédent.

Tels sont les principes fondamentaux du Parti ouvrier allemand tels que présentés dans Mein Kampf.

En termes de moyens, les talents d’orateur du membre n°7 font des merveilles pour récolter les premiers fonds. Le mouvement multiplie donc les meetings, où le public est de plus en plus nombreux. Il commence à faire peur aux bourgeois et à irriter les marxistes qui se seraient passés de cette concurrence d’un nouveau genre. Il fait de l’ombre aux « combattants de la plume » qui n’ont pas, eux, le courage de défendre leurs idées sur scène, devant un public potentiellement hostile.

La croissance des revenus permet au parti d’investir dans la propagande et d’organiser son premier meeting de masse.

Hitler angoisse à l’idée qu’il y ait des sièges vides, mais plus de deux mille personnes se pressent dans la brasserie Hofbräuhaus le 24 février 1920.

la brasserie Hofbräuhaus dans Mein Kampf

C’est là un signe du destin :

Je sentais aussi que la déesse de la vengeance se préparait à réparer la trahison du 9 novembre 1918.

L’ambition du Parti ouvrier allemand

Le Parti ouvrier allemand est totalement étranger, plaide Hitler dans Mein Kampf, au cynisme parlementaire bourgeois qui consiste à exciter les espoirs du peuple en période électorale dans le seul but d’obtenir des places et des rentes.

Non, il a une grande et noble ambition : imposer une nouvelle Weltanschauung[6] dans le paysage politique allemand.

Ce projet quasi révolutionnaire demande énormément d’efforts, et il a contre lui tous les conservateurs ; mais il suffit d’une minorité armée de volonté, animée par le désir de la tabula rasa et le refus du compromis.

Cette ambition nécessite une élite intellectuelle au sein du parti, ainsi qu’un programme pragmatique, mais stable (les 25 points), pour attirer les travailleurs allemands.

Dans les faits, le succès grandissant du mouvement incite ses concurrents à copier ses idées, notamment sa conception du peuple (contenue dans le terme völkish). Beaucoup se seraient directement inspirés du programme ; mais comme ils n’étaient pas assez forts, ils ont fait alliance avec d’autres groupes, et ils ont perdu, ce faisant, l’élan dogmatique initial qui constituait leur seule force[7].

Hitler aux manettes de la propagande

Surfant sur le succès de son premier meeting de masse, le Parti ouvrier allemand décide d’en organiser un par semaine, ce qui stresse considérablement les cadres.

Fidèle à son intransigeance et sûr de son pouvoir de conviction, Hitler prend le risque d’évoquer la responsabilité de la défaite et le scandale du traité de Versailles, des controverses très impopulaires à l’époque, dans lesquelles même les marxistes ne s’aventuraient pas, précise-t-il dans Mein Kampf.

Je me présentais devant une assemblée d’hommes qui croyaient le contraire de ce que je voulais dire et qui voulaient le contraire de ce en quoi je croyais. Ensuite, j’ai dû passer quelques heures à persuader deux ou trois mille personnes de renoncer à leurs opinions, à détruire les fondements de leurs opinions l’un après l’autre, et enfin à les amener à prendre position sur la base de nos propres convictions et de notre Weltanschauung.

S’inspirant des propagandistes des autres partis, il travaille beaucoup ses argumentaires, anticipe les objections une par une, et prépare méticuleusement ses réponses.

Il estime que les opposants représentent en moyenne un tiers de l’audience.

Le Parti ouvrier allemand innove en proposant des conférences thématiques.

Le bouche-à-oreille fait le succès de deux conférences en particulier, « Sur les causes de la Guerre mondiale » et « Sur les traités de paix de Brest-Litovsk et de Versailles », où Hitler compare dans le détail le traité de Brest-Litovsk et celui de Versailles pour montrer à quel point le second est barbare – il réussit ainsi à provoquer l’indignation de l’audience.

À force de répétitions, son éloquence devient encore plus puissante.

l'éloquence puissante d'Hitler dans Mein Kampf

L’atmosphère des meetings du parti, pleine d’excitation populaire, tranche avec celle des partis bourgeois, tranquille, homogène, où la parole est aussi policée que dans un article de la grande presse.

Mais le concurrent numéro un, ce sont les communistes.

Quand il s’agit de choisir la couleur du parti, Hitler mise sur un hack : il tranche en faveur du rouge – ce qui choque tout le monde, y compris les nationalistes – dans le but d’irriter les communistes et d’en faire venir un maximum aux meetings, où son pouvoir de persuasion réussira à les convertir.

Hitler est indifférent à toutes les tactiques tentées par les communistes – troubler le meeting, l’empêcher[8], ne plus y aller, tourner en ridicule le parti, le diffamer – parce qu’il considère que c’est in fine de l’attention gagnée.

Il veut tellement en convertir un maximum qu’il tolère même que ses nouveaux adhérents restent communistes ! C’est bien sûr aussi un moyen, dans un second temps, d’infiltrer le parti communiste pour lui nuire de l’intérieur.

Le mouvement s’inspire un peu de la fameuse discipline des rouges, avoue-t-il dans Mein Kampf.

Le renforcement du parti nazi

En 1920, les meetings sont tellement populaires que leur rythme passe à deux par semaine.

Le parti est désormais une force de premier plan à Munich, où le nombre de supporters et d’adhérents croît en flèche.

Il lui faut un symbole.

Très sensible à l’impact de la propagande, Hitler considère que la question est de premier ordre. Comme à son habitude il prend donc le temps pour y réfléchir.

Ce sera un swastika dans un rond blanc sur fond rouge (la fameuse croix gammée).

le swastika dans Mein Kampf

Hitler crée la section d’assaut (SA) en 1921 malgré la méfiance de l’État, l’absence de formation militaire des partisans les plus jeunes, et l’ampleur du travail d’endoctrinement.

Ces troupes d’assaut regrouperont les champions des idées nazies, sélectionnés pour leurs compétences militaires et soumis à une discipline très stricte.

Elles sont plus précisément construites à partir de 3 caractéristiques :

  1. les membres reçoivent un entraînement militaire adapté aux activités du parti (mieux vaut un bon apprentissage de la boxe et du ju-jitsu, explique Hitler dans Mein Kampf, qu’un mauvais entraînement au tir) ;
  2. ils revêtiront un uniforme avec lequel ils agiront de manière transparente, en plein jour (Hitler condamne la culture du secret) ;
  3. pour faire de la SA un corps vraiment à part, l’organisation des troupes ne sera pas calquée sur celle de l’armée.

Ainsi, plusieurs troupes d’une centaine d’hommes en uniformes sont déjà constituées à la fin de l’année 1922.

Trois événements créent le prestige de la SA :

  1. Sa présence à la manifestation de l’été 1922 contre la loi pour la protection de la République remet en cause le « monopole de la rue » des communistes, et booste immédiatement le recrutement.
  2. La mise en déroute des milices communistes lors de la Journée allemande des groupes völkish d’octobre 1922 à Cobourg marquerait la fin de la « terreur rouge », que la SA ira ensuite combattre dans ses différents bastions.
  3. Enfin, l’occupation de la Ruhr par la France justifie la transformation (temporaire, jusqu’en 1925) de la section en une organisation militaire de combat.

Parallèlement, Hitler intensifie la propagande, qu’il conçoit comme la première tâche du parti. Il lui fait par exemple acheter le journal Volkische Beobachter (« L’Observateur populaire ») à la fin de 1920.

le journal Volkische Beobachter dans Mein Kampf

Enfin, il optimise l’organisation.

Il fait attention à ce qu’elle ne grandisse pas trop vite, au risque de devenir passive, et qu’elle reste dans les mains du noyau originel (ce qui l’avait décidé à rejoindre le parti).

Il précise dans Mein Kampf comment il a renforcé la sélectivité du processus d’adhésion :

  • les candidats qui craignent les conséquences sociales de leur appartenance sont systématiquement refusés (même si cela favorise les individus radicaux dont le fanatisme lui cause parfois de l’anxiété) ;
  • les universitaires qui vivent dans les livres et les entrepreneurs ratés ne sont pas non plus les bienvenus.

En 1921, Hitler obtient les pleins pouvoirs au sein du parti après un putsch raté.

Il peut enfin modeler l’organisation entièrement selon ses vues.

En août, il généralise le principe hiérarchique :

  • lui-même remplace un comité élu dont il pointe du doigt l’inefficacité typique de la démocratie parlementaire ;
  • il supprime les organes collectifs (qui n’étaient pourtant que consultatifs).

Idéalisme oblige, il est très exigeant sur le recrutement du personnel : il ne veut pas des employés, mais des partisans exaltés prêts à se sacrifier à la tâche pour la cause.

Voici jusqu’où le destin a amené, en seulement quelques années, le membre n°7, celui qui a puisé dans ses propres économies pour financer les débuts du parti.

La suite est passée sous silence dans Mein Kampf – le prisonnier ne veut pas rouvrir les plaies du putsch de Munich.

Hitler en prison dans Mein Kampf

Oui, le mouvement est dissout et interdit ; mais ce n’est que partie remise, car sa mission raciale, à l’égard de laquelle aucun sacrifice n’est assez grand, continue de vivre à travers les adhérents.

Le destin est en marche.

Hitler ne doute pas que l’histoire lui donnera raison.

L’histoire, c’est-à-dire son destin.

La vision du monde de Mein Kampf

Le mythe des Aryens

les Aryens dans Mein Kampf

Au commencement était l’Aryen, le « Prométhée de l’humanité ».

Chaque manifestation de la culture humaine, chaque produit de l’art, de la science et de la technique que nous voyons aujourd’hui sous nos yeux est presque exclusivement le produit du pouvoir créatif aryen. Ce fait même justifie la conclusion que c’est l’Aryen seul qui a fondé un type supérieur d’humanité ; il représente donc l’archétype de ce que nous entendons par le terme : l’homme.

Rien que ça.

Quelle est l’origine de cette influence ?

De très petites tribus aryennes, raconte Hitler dans Mein Kampf, ont conquis autrefois les peuples inférieurs, puis les ont soumis au travail manuel, tandis qu’elles développaient, elles, leurs capacités intellectuelles et d’organisation.

Seulement, des Aryens ont craqué et se sont mélangés – c’est allé plus loin que le serrage de main – avec des individus des races inférieures, compromettant ainsi la pureté de la leur.

C’est un peu le péché originel version nazie.

L’Aryen n’est plus (trop de mélanges), mais il resterait des traces de son passage :

Après mille ans ou plus, les dernières traces visibles de ces anciens maîtres peuvent alors être trouvées dans une teinte plus claire de la peau que le sang aryen avait léguée à la race soumise, et dans une culture fossilisée dont ces Aryens avaient été les créateurs originaux.

Pour Hitler, le sang aryen, transmis de génération en génération, est même le plus grand trésor de l’Allemagne.

le sang aryen des Allemands dans Mein Kampf

Il n’est pas impossible, suggère-t-il dans Mein Kampf, que nos géniaux maîtres passés repassent nous voir.

C’est d’autant plus souhaitable que le progrès de l’humanité est intimement dépendant de cette élite ultra minoritaire – si son apport vient à disparaître, nous serons perdus, le monde deviendra un désert.

Inversement, l’Aryen a besoin des races inférieures pour les tâches manuelles et subalternes, de telle sorte que nous avons pour lui la valeur de bêtes de sommes, ou de simples outils pour le progrès de la civilisation :

Pour l’établissement de types supérieurs de civilisation, les membres des races inférieures constituaient l’une des conditions préalables les plus essentielles.

Il nous sacrifie donc, mais il se sacrifie surtout lui-même pour la même finalité.

L’Aryen n’est pas mû par son intérêt personnel ; il est incapable de nuire à sa communauté, dont il fait toujours passer l’intérêt avant le sien.

Il est animé par un puissant idéalisme :

L’empressement à sacrifier son travail personnel, et même sa vie, si nécessaire, pour les autres prend sa forme la plus développée dans la race aryenne. La grandeur de l’Aryen n’est pas basée sur ses pouvoirs intellectuels, mais plutôt sur sa volonté de consacrer toutes ses facultés au service de la communauté.

C’est son sens du sacrifice qui fait de l’Aryen un fondateur de culture.

Les peuples qui adaptent cette culture originelle à leurs caractéristiques – Hitler donne l’exemple du Japon – sont des porteurs de culture.

Reste la troisième catégorie de l’humanité : les destructeurs de culture.

La primauté de la race

La suprématie de l’Aryen est conforme à la nature, pose Hitler dans Mein Kampf, même si la plupart des hommes sont aveugles aux principes de l’ordre naturel.

Les Juifs – oui, ce sont eux – ont répandu le fantasme du contrôle de la nature, mais l’homme peut seulement découvrir les lois naturelles, et non pas les entraver, les altérer, ou même en créer.

Faisant dans le darwinisme de comptoir, Hitler argue de l’existence, chez les animaux, d’une pression naturelle en faveur du maintien de la pureté de la race, ce qui assurerait la prévalence des individus les plus sains (en force et en santé) et la transmission de leurs avantages. En revanche, le mélange des races signerait la perte de ces avantages, et à long terme la dégénération physique et mentale.

les races animales dans Mein Kampf

C’est la même chose pour les civilisations : elles périclitent par l’adultération du sang et la détérioration de la race supérieure (CQFD).

Agent de la nature, le principe aristocratique hiérarchise les races en fonction de leurs capacités intrinsèques.

L’intelligible naissant de l’expérience intérieure, seuls certains peuples et certaines races émettent certaines idées :

Les caractéristiques internes d’un peuple sont toujours les causes qui déterminent la nature de l’effet que les circonstances extérieures ont sur lui. Ce qui en réduit un à la famine entraîne un autre à un travail plus dur.

Le phénomène serait également valable à l’échelle individuelle : le véritable génie est purement inné, car il exprime la race – il ne résulte pas de l’éducation ou de l’entraînement[9].

Bref, la race est à la source de tout.

L’histoire s’explique intégralement, s’emporte Hitler dans Mein Kampf, par la pression naturelle à la préservation de la race :

Tout événement historique dans le monde n’est ni plus ni moins qu’une manifestation de l’instinct de conservation de la race, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire.

Or, parce qu’elle ignore et perturbe les forces de la nature, c’est-à-dire l’enjeu crucial de la pureté raciale, l’humanité court à sa perte ; elle est sur le point de gâcher l’héritage aryen, ce qui signerait le retour de la barbarie :

Dans un monde qui serait composé de bâtards et de nègres, tous les idéaux de beauté et de noblesse humaine, et tous les espoirs d’un avenir idéal pour notre humanité seraient perdus à jamais.

Le déclin de l’Allemagne, en particulier, s’explique fondamentalement par la même raison.

Et le coupable est tout trouvé (son nom commence par un J).

Le complot juif dans Mein Kampf

Dans Mein Kampf, le Juif est responsable de tous les maux.

La raison en est simple : il est l’antithèse de l’Aryen.

Il ne connaît que l’intérêt personnel :

Les Juifs n’agissent de concert que lorsqu’un danger commun les menace ou qu’une proie commune les attire.

Les principes qui les unissent ne sont pas spirituels, mais pratiques et économiques.

Si Hitler reconnaît leurs capacités intellectuelles, il précise qu’elles sont le fruit d’autres civilisations, puisque les Juifs n’ont ni culture, ni les moyens d’en créer une – ils détruisent la culture créée par les Aryens.

Dès lors, en faisant un zoom arrière, le destin de l’humanité se résume à la lutte à mort entre l’Aryen et le Juif : « Une chose est certaine : notre monde est confronté à une grande révolution. La seule question est de savoir si le résultat sera favorable à la partie aryenne de l’humanité ou si le Juif éternel en profitera ».

Le destin d’Hitler n’est pas plus compliqué :

Je crois donc aujourd’hui que ma conduite est conforme à la volonté du Créateur tout-puissant. En me tenant debout contre le Juif, je défends l’œuvre du Seigneur.

C’est tout pour l’« originalité » de son antisémitisme ; pour le reste, c’est du réchauffé.

les clichés sur les Juifs dans Mein Kampf

Il donne tout d’abord leur place, dans Mein Kampf, aux clichés les plus grossiers (qui signalent de manière évidente la désignation d’un bouc émissaire[10]) :

  • les Juifs ont peur de l’eau ;
  • ils puent, et ils s’habillent mal ;
  • il reprend la traditionnelle image du parasite : « L’effet produit par sa présence est aussi celui du vampire, car là où il s’établit, les gens qui l’accueillent sont voués à être saignés à mort tôt ou tard.» ;
  • il les accuse, comme beaucoup d’autres avant lui (et après), d’organiser la prostitution et l’esclavage.

Il disserte ensuite sur la prétendue aptitude juive à la manipulation.

Qualifiant les Juifs, selon l’expression (probablement apocryphe) de Schopenhauer, de « grands maîtres du mensonge », il affirme que la parole leur sert à dissimuler leur pensée, de telle sorte qu’il faut toujours lire entre les lignes pour comprendre leurs véritables intentions. Ils seraient par essence des illusionnistes intellectuels malhonnêtes qui gagnent les débats grâce à leur « perfidie dialectique » et à leurs « talents sataniques ».

Leur bouche elle-même déformait la vérité […] J’en suis venu à les haïr.

Il est simplement impossible de s’entendre avec un Juif ni de le sauver de ses idées fixes (Hitler prétend avoir pourtant essayé).

Les ressorts du complot juif

La propension juive à la tromperie est sans limites.

À lire Mein Kampf, tout est manipulation :

  • quand les Juifs s’assimilent dans l’administration, c’est en réalité pour servir leurs intérêts particuliers ;
  • quand ils défendent le fédéralisme allemand, c’est pour dissimuler leur enrichissement pendant la guerre ;
  • prétendent-ils fonder un État juif, qu’ils construisent en réalité « une organisation centrale pour leurs escroqueries et tricheries internationales», allant même jusqu’à créer de toutes pièces de faux conflits entre sionistes et libéraux pour accréditer leur projet.

Le but ultime du complot juif, croit savoir Hitler, est d’abâtardir les autres races. Les Juifs encouragent leurs adolescents à cibler les jeunes Aryennes pour corrompre leur sang, et ils importent des individus des races inférieures dans les pays de race blanche pour provoquer un mélange qui abaissera le niveau culturel[11].

Il [le Juif] ne reculera devant rien. Son comportement si bas est si effroyable qu’on ne peut vraiment pas être surpris si, dans l’imagination de notre peuple, le Juif est représenté comme l’incarnation de Satan et le symbole du mal.

Tous les moyens sont bons pour parvenir à la domination mondiale.

Hitler fait référence dans Mein Kampf au plus célèbre pamphlet antisémite, les Protocoles des Sages de Sion, parce qu’il a une preuve « irréfutable » de son authenticité : si la grande presse (tenue par les Juifs), sa boussole sud, a démontré que c’est un faux, alors c’est forcément un vrai (CQFD).

les Protocoles des Sages de Sion dans Mein Kampf

Il synthétise la sédentarisation des Juifs en Allemagne de la manière suivante :

  • ils se sont d’abord faits marchands (ils sont par essence des intermédiaires) ;
  • puis ils ont rapidement acquis des monopoles dont ils ont abusé ;
  • pour se le faire pardonner, ils se sont alors fait passer pour des bienfaiteurs de l’humanité, notamment en infiltrant les francs-maçons (qui ont leur part dans tout complot qui se respecte) pour plaider la tolérance et lever les restrictions qu’ils s’étaient attirées.

En conclusion, les Juifs contrôlent tout : la production, la bourse, la presse, la nation.

Ils sont derrière la division du travail et la dévalorisation des métiers manuels (pourtant valorisés dans la tradition allemande) dont le travailleur allemand fait les frais. Ils tiennent déjà les cordons de la bourse américaine, nouveau centre de pouvoir du capitalisme mondial.

Mais surtout… ils jouent sur tous les tableaux.

Le capitalisme, c’est eux ; l’anticapitalisme, c’est encore eux !

le judaïsme et le marxisme dans Mein Kampf

En même temps qu’ils manipulent les bourgeois pour se protéger, ils s’attirent la sympathie des travailleurs avec le socialisme, qui n’est qu’une pâle copie de l’idéalisme aryen.

Hitler n’est pas dupe de l’instrumentalisation du marxisme par les Juifs :

Les marxistes ont créé l’arme économique que le Juif international utilise pour détruire les fondations économiques des États nationaux libres et indépendants, pour ruiner leur industrie nationale et leur commerce, et ainsi asservir les nations libres au profit de la finance mondiale juive, qui transcende toutes les frontières étatiques.

Dans Mein Kampf, le complot est donc plus précisément « judéomarxiste ».

En rassemblant toutes les pièces du puzzle, le Juif apparaît comme la seule et unique cause du déclin allemand.

Et il n’arrêtera pas tant qu’il n’aura pas détruit l’Allemagne :

À l’heure actuelle, le Juif est le grand agitateur pour la destruction complète de l’Allemagne. Chaque fois que nous lisons que des attaques contre l’Allemagne ont lieu dans n’importe quelle partie du monde, le Juif en est toujours l’instigateur.

Il manipule les opinions publiques des nations pour nuire à l’Allemagne :

  • il incite les diplomaties de la France et de l’Angleterre à réveiller les dissensions entre l’Allemagne du Nord et l’Allemagne du sud ;
  • il excite les controverses sur l’identité culturelle allemande afin d’affaiblir l’unité nationale ;
  • il pratique également le « diviser pour régner » à l’égard des catholiques et des protestants, pourtant capables d’une tolérance mutuelle.

Mais la domination économique et l’influence politique ne lui suffisent plus ; il veut soumettre les autres peuples politiquement.

Son coup de maître, c’est la mise sous contrôle de la démocratie.

L’inefficacité de la démocratie

La démocratie donne le pouvoir à des hommes lâches.

Les démocrates décident la guerre, mais ce sont les nationalistes qui la font – en récompense, les politiciens sociaux-démocrates négligent la question nationale.

Dans Mein Kampf, Hitler compare le peuple démocratique à la femme, qui n’obéit pas à la raison parce qu’elle a besoin d’être soumise à la force.

Les masses sont à ses yeux foncièrement stupides :

Est-ce que quelqu’un croit honnêtement que le progrès humain peut naître dans le cerveau composite de la masse ?

Mais le pire est le parlementarisme.

Ayant été lui-même témoin de la nullité des débats et des absences massives ; ayant ri des gesticulations théâtrales des parlementaires, Hitler condamne le parlement dans son essence. Intrinsèquement corrompue et décadente, la « vermine parlementaire » ne se soucie guère que de la préservation de son train de vie.

la critique du parlementarisme dans Mein Kampf

Si la démocratie parlementaire annihile la capacité au commandement, qui repose sur la sincérité, c’est parce qu’elle est en contradiction avec le principe aristocratique de la nature.

C’est d’ailleurs la lâcheté généralisée du système qui rend possible l’infiltration du marxisme :

La démocratie est le terrain de culture dans lequel les bacilles de la peste marxiste mondiale peuvent se développer et se répandre.

La démocratie (juive) dans Mein Kampf

Mais surtout, ce sont toujours les mêmes qui tirent les ficelles.

Après les avoir traqués partout, Hitler les a encore trouvés derrière la démocratie, leur cheval de Troie qu’ils contrôlent, comme à leur habitude, dans l’ombre.

Mon long combat intérieur prit fin [avec cette révélation].

Les Juifs pilotent la démocratie grâce à leur habileté à manipuler l’opinion publique :

Seuls les Juifs savaient que par une utilisation efficace et persistante de la propagande, le ciel lui-même peut être présenté au peuple comme si c’était l’enfer et, inversement, la vie la plus misérable peut être présentée comme si c’était le paradis. Les Juifs savaient cela et agissaient en conséquence.

En pratique, ce pilotage s’exerce par l’intermédiaire de la culture et de la presse, où la prépondérance juive agit comme un « poison moral » :

  • tous les journalistes des grands journaux sont juifs ;
  • ils valorisent systématiquement ce qui est produit par leurs coreligionnaires, et ils dévalorisent ce qui l’est par des Allemands ;
  • ils s’extasient devant la culture française pour mieux humilier l’Allemagne ;
  • ils calomnient systématiquement les hommes de caractère, ou supérieurement intelligents, qui refusent de s’aligner sur leurs projets (hum… à qui Hitler peut-il bien penser ?) ;
  • ils lancent des campagnes contre les pays qu’ils ne réussissent pas à subvertir de l’intérieur, comme le Japon.

Le moindre fait divers est bon pour contaminer l’esprit de la race et de la nation :

De temps en temps, nos journaux illustrés publient, pour l’édification du philistin allemand, les nouvelles selon lesquelles, dans un quartier ou l’autre du globe, et pour la première fois dans cette localité, un Noir est devenu un avocat, un professeur, un pasteur, même un grand ténor d’opéra ou autre chose de ce genre. Tandis que le bourgeois moyen lit avec une admiration stupéfaite l’article qui lui dit à quel point les réalisations de notre technique éducative moderne sont merveilleuses, le Juif le plus rusé voit dans ce fait une nouvelle preuve à utiliser pour la théorie avec laquelle il veut infecter le public, à savoir que tous les hommes sont égaux.

Bref, du parlementaire corrompu, indifférent au sort de la nation, à l’électeur dont le cerveau baigne dans la propagande juive, la démocratie allemande est pourrie jusqu’à la moelle.

L’éducation des masses

Il faut combattre le mal par le mal, la propagande par la propagande.

Le prisonnier veut battre la démocratie à son propre jeu.

Le salut de la race allemande commence dans les têtes.

De fait, les masses démocratiques sont sentimentales, irrationnelles, et irrésolues, telle « une foule vacillante d’enfants qui hésite en permanence entre une idée et une autre » – elles sont donc aussi bêtes que malléables.

la masse démocratique dans Mein Kampf

Très sensible au pouvoir de la propagande, et convaincu qu’elle est le paramètre crucial de son combat, Hitler insère un petit cours de « communication politique » dans Mein Kampf.

Comme le peuple ne pense pas, le message ne doit pas être conceptuel, mais extrêmement simple, idéalement au niveau des individus les plus limités intellectuellement – le but n’est pas d’instruire, mais d’attirer et de retenir l’attention des masses.

Voici les 3 facteurs d’une propagande efficace :

  1. Le premier est de tout concevoir d’un seul et unique point de vue. Ainsi, la propagande de guerre ne doit pas traiter d’esthétique ou d’humanité, mais se contenter de justifier les moyens nécessaires à la survie de la nation, par exemple en mettant toute la responsabilité du déclenchement du conflit sur le dos de l’ennemi.
  2. Le second facteur est de répéter inlassablement des formules stéréotypées : « Seule une répétition constante réussira finalement à imprimer une idée dans la mémoire de la foule ».
  3. Enfin, la propagande la plus efficace est la propagande orale.

Admiratif, à l’égard de ce troisième facteur, des marxistes, qui ont propagé leurs thèses par les discours et les manifestations de masse, Hitler croit au pouvoir hypnotique de la parole. Il pratique lui-même la « suggestion de masse » ; il orchestre la contagion des impressions dans l’audience.

Il s’agit véritablement, pour lui, de soumettre l’auditoire : toutes les conférences du parti ont lieu en soirée pour la simple et bonne raison que la volonté de l’assistance est moins ferme.

Hitler hypnotise l'auditoire dans Mein Kampf

Le grand orateur est en osmose avec la masse soumise. En lisant sur les visages, il connaît la réaction de ses destinataires en temps réel et s’adapte ainsi à leur état d’esprit.

En comparaison, il est impossible de toucher les masses uniquement par l’écrit, ce qui explique l’influence limitée de la presse bourgeoise.

Toutes les révolutions historiques vraiment importantes n’ont pas été produites par l’écrit – il les a tout au plus accompagnées[12].

Les intellectuels, ces « combattants de la plume », sont allergiques à la propagande parce qu’ils n’en saisissent pas l’enjeu.

L’État au service de la race

Hitler distingue 3 théories de l’État dans Mein Kampf :

  1. celle selon laquelle sa seule existence suffit à le légitimer ;
  2. celle des bourgeois, qui le soumet à certaines fins (l’efficacité économique, le bien des sujets, etc.) ;
  3. et enfin, celle qui en fait un outil au service d’un groupe ethniquement homogène.

C’est sans surprise la troisième qui a sa préférence ; mais, sans surprise également, elle ne va pas assez loin à son goût.

S’irritant que les Juifs allemands partis aux États-Unis y soient recensés comme des Allemands, il refuse par exemple que la langue suffise à germaniser l’individu.

À ses yeux, la nationalité ne peut pas être séparée de la race :

L’enfant d’un Noir qui vivait autrefois dans un des protectorats allemands et qui s’installe aujourd’hui en Allemagne devient automatiquement un “citoyen allemand” aux yeux du monde. De la même manière, l’enfant d’un Juif, d’un Polonais, d’un Africain, ou d’un Asiatique peut automatiquement devenir citoyen allemand. […] Le processus d’acquisition des droits civiques n’est pas très différent de celui de l’admission dans un club automobile, par exemple.

Car c’est bien simple, la finalité de l’État est la préservation et l’amélioration de la race :

Les États qui ne servent pas cet objectif n’ont aucune justification pour leur existence. Ce sont des monstruosités. Le fait qu’ils existent n’est pas plus une justification que le succès des raids menés par une bande de pirates ne peut être considéré comme une justification de la piraterie.

La race est le contenu, l’État le vecteur, rabâche-t-il – or, c’est le contenu qui prime.

Il est évident qu’un peuple doté d’un pouvoir créatif élevé dans le domaine culturel vaut plus qu’une tribu de nègres. Et pourtant, l’organisation étatique de la première, si elle est jugée du point de vue de l’efficacité, peut être pire que celle des nègres.

Il est dès lors légitime, conclut-il dans Mein Kampf, de se révolter contre l’État s’il exerce son autorité au détriment de la race, dont les droits sont au-dessus de tout.

l'État nazi dans Mein Kampf

Organisation calquée sur celle du parti, l’État incarne une entité raciale, « une communauté d’êtres vivants qui ont une nature physique et spirituelle similaire, organisée dans le but d’assurer la conservation de leur propre espèce et d’aider à réaliser les fins que la Providence a assignées à cette race ou à cette branche raciale particulière » ; et non pas une ambition économique. Les partisans de la théorie bourgeoise croient que l’Angleterre a conquis sa suprématie par le commerce, mais c’est en réalité la solidité étatique préalable qui a permis ce succès.

Inversement, c’est l’absence d’homogénéité – notamment ethnique – qui a fait éclater l’Empire autrichien et qui rend l’Allemagne si fragile en temps de crise. Un certain degré de centralisation administrative est nécessaire comme reflet de l’unité du pouvoir, de telle sorte que les États fédérés allemands devraient se contenter, selon le prisonnier, d’une autonomie ethnique et culturelle.

La survie de l’État racial

L’entité raciale étatique naît, théorise Hitler dans Mein Kampf, de la manifestation des qualités héroïques propres à la solidarité raciale. Sa cohésion est dépendante de ces vertus morales originelles, sans lesquelles elle est vouée à la dissolution. En clair, l’État racial se maintient tant que l’individu est animé par le sens aryen du sacrifice. C’est par exemple la disparition de cet idéal après deux années de combat qui explique la défaite de l’armée allemande.

Étant donné les adultérations de la race aryenne, l’État allemand a pour priorité de mettre fin à l’abâtardissement.

À l’image de ce que font les éleveurs avec les animaux, ou, moins radicalement, de la politique d’immigration des États-Unis (sur critères de santé), il devra prendre des mesures pour favoriser la procréation des individus de race pure, et inversement prévenir celle des autres. L’Église devra inciter les races inférieures à préférer l’adoption, plutôt que de les évangéliser.

la condamnation de la prostitution dans Mein Kampf

Dans le détail, Hitler imagine d’inciter fortement au mariage afin de faire reculer la prostitution, qu’il estime proportionnelle à l’influence juive (hasard ?) :

La prostitution est une honte pour l’humanité et ne peut être éliminée par de simples méthodes caritatives ou académiques. Sa restriction et son extermination finale présupposent la suppression de toute une série de facteurs. Le premier remède doit toujours être d’établir les conditions qui permettront les mariages précoces, en particulier pour les jeunes hommes – car les femmes ne sont, après tout, que des sujets passifs en la matière.

Critiquant l’amour de raison qui s’impose avec la mentalité mercantile, il conçoit le mariage dans la seule perspective de la conservation et de l’épanouissement de la race.

Pour assurer sa survie, l’État racial détruira purement et simplement toutes les influences délétères :

  • fini la liberté de la presse, une couverture pour manipuler l’opinion publique et préparer le peuple à devenir l’esclave de la finance internationale juive – la presse sera désormais muselée pour servir l’État et la nation ;
  • fini la pollution culturelle dans la scène, l’art pictural[13], la littérature, le cinéma, la presse et les affiches publicitaires – toute la culture sera soumise au filtre de l’idéologie nationale ;
  • fini la franc-maçonnerie, et les sociétés secrètes en général.

Tout simplement, aucune influence supra nationale ne sera tolérée. L’ennemi politique intérieur, le marxisme internationaliste, sera anéanti.

Hitler et Mussolini dans Mein Kampf

Dans Mein Kampf, Hitler loue la fermeté de Mussolini :

Ce qui place Mussolini dans les rangs des grands hommes du monde, c’est sa décision de ne pas partager l’Italie avec les marxistes, mais de racheter son pays du marxisme en détruisant l’internationalisme.

D’une intolérance radicale à l’encontre des influences contraires à l’intérêt de la race, l’État allemand aura en revanche soin de diffuser la sienne propre.

L’éducation au service de la race

Hitler affirme que l’État racial doit continuellement éduquer ses citoyens :

Il est stupide de penser que le droit de l’État de superviser l’éducation de ses jeunes citoyens prend fin soudainement au moment où ils quittent l’école, et ne reprend qu’avec le service militaire. Ce droit est un devoir et, en tant que tel, il doit se poursuivre sans interruption.

Cette éducation sert à graver la primauté de la race dans l’esprit du jeune Allemand et à le conditionner, en s’inspirant des valeurs de l’armée, à se soumettre aveuglément à l’autorité.

En pratique, elle doit aussi favoriser l’épanouissement de la race.

Le risque principal est de dégénérer la jeunesse en survalorisant l’enseignement intellectuel (les intellectuels sont des dégénérés avec des fantasmes de dégénérés) au détriment de l’entraînement physique :

Notre système éducatif perd entièrement de vue le fait qu’à long terme un esprit sain ne peut exister que dans un corps sain. […] L’intellectualisme exclusif de l’éducation en vogue parmi nos classes supérieures les rend inaptes à la lutte de l’existence à une époque où la force physique, et non l’esprit, est le facteur dominant.

Les corps des garçons doivent donc être façonnés et endurcis par le sport (la boxe, par exemple), tandis que les filles seront incitées, dans une perspective eugéniste, à accentuer leur féminité (par l’habillement, notamment) pour séduire les jeunes Aryens.

l'éducation de la jeunesse dans Mein Kampf

Sur le plan des connaissances, il faut bannir l’érudition stérile au profit d’une histoire nationale simplifiée, réécrite dans la perspective de la race, et biaisée vers la glorification de grandes figures patriotiques (comme ont réussi à le faire les Français). Les histoires de la Grèce et de la Rome antiques (également à réécrire du point de vue de la race) sont plus utiles que les sciences modernes appliquées, à réserver aux spécialistes.

Sur le plan moral, l’État racial visera à développer chez ses sujets les traits de caractère nobles (comme le silence, si crucial sur le champ de bataille), préférables à la culture chrétienne de la repentance.

L’éducation ne peut certainement pas transformer un individu du tout au tout (« Le délinquant sera toujours un délinquant. »), mais elle peut changer la donne s’il n’est pas irrécupérable. Inversement, la mauvaise éducation du citoyen a des conséquences potentiellement fatales, comme le montrent la faiblesse morale et l’irrésolution qui sont les racines profondes de la défaite de 1918.

Conscient de l’enjeu, Hitler imagine donc dans Mein Kampf de faire dépendre l’acquisition de la citoyenneté du parcours éducatif :

  • le jeune Aryen ne deviendra citoyen de l’État racial qu’après être passé par l’école, les associations sportives, et l’armée ;
  • ses droits civiques lui seront remis lors d’une cérémonie solennelle où il devra prêter serment ;
  • la jeune Aryenne, elle, n’obtiendra la citoyenneté qu’au mariage, sauf si elle est indépendante financièrement.

L’État abritera ainsi 3 types d’habitants :

  1. ses citoyens, tous sortis du même moule ;
  2. ses sujets, dépourvus de droits civiques ;
  3. et enfin des étrangers, citoyens d’un autre État.

Une économie nationaliste et socialiste

Pour Hitler, l’économie n’est pas la racine des problèmes ; elle n’est donc pas sa priorité – mais il ne la néglige pas pour autant.

Son analyse de l’effondrement du Deuxième Reich insiste d’ailleurs sur des facteurs économiques :

  • l’incapacité à accroître la production ;
  • l’augmentation des inégalités, et donc de l’envie ;
  • l’aggravation du chômage ;
  • la confiscation des talents par la spéculation financière, symptôme de la vénération de l’argent comme une véritable divinité;
  • plus généralement, la financiarisation de l’économie et la mercantilisation de la société.

la crise économique allemande dans Mein Kampf

La preuve irréfutable de la défectuosité du capitalisme allemand est à ses yeux l’incertitude du pain quotidien dans laquelle il place le travailleur.

Pour remédier à cette situation insupportable, il faut soumettre toute activité économique à l’intérêt de la nation :

Son seul objectif [à l’État] serait de faire en sorte que le capital reste subordonné à l’État et ne s’attribue pas le droit de dominer les intérêts nationaux.

Gottfried Feder dans Mein Kampf

Séduit par la théorie économique de Gottfried Feder, qu’il a rencontré au Parti ouvrier allemand, Hitler défend dans Mein Kampf le contrôle étatique du capital, fondé sur la distinction entre le capital productif et le capital spéculatif :

La lutte contre le capital financier international et le capital-prêt est devenue l’un des points les plus importants du programme sur lequel la nation allemande a fondé sa lutte pour la liberté économique et l’indépendance.

Ce système nationaliste et socialiste où l’État racial peut intervenir sans limites demeurerait cependant capitaliste, car l’éclosion du talent naturel de la race aryenne requiert une dose de liberté individuelle.

L’intérêt de la communauté est de favoriser la créativité individuelle[14] – quand les Juifs encouragent la vie stérile des masses – en l’orientant vers les domaines qui lui bénéficieront. Dans cette économie méritocratique, c’est à l’État de sélectionner, en accompagnant la sélection naturelle, les meilleurs éléments de la race pour les mettre au service de la communauté en fonction de leur talent.

Plus généralement, chaque citoyen travaillera pour la communauté nationale selon ses compétences, sans hiérarchisation des métiers manuels et intellectuels. Un équilibre sera préservé entre les classes urbaine et paysanne, car les petits et moyens paysans forment le socle d’une nation saine et indépendante économiquement, socialement et moralement.

Enfin, si l’État mise sur les talents individuels, il réduira en même temps les inégalités de revenu en substituant, dans l’esprit de chaque acteur économique, le sens du sacrifice de l’idéalisme aryen à l’incitation matérielle.

le capitalisme nazi dans Mein Kampf

Pragmatique, Hitler ne croit pas le marxisme capable de mettre en place une économie aussi productive que l’économie capitaliste. La popularité de la doctrine parmi les travailleurs influence l’État allemand, mais les solutions marxistes ne permettront pas à la nation de s’en sortir – seuls les sacrifices naturellement consentis par la mentalité aryenne le permettent. Par exemple, l’alliance du chancelier Cuno avec les syndicats pour répondre par la grève à l’occupation française de la Ruhr est une fausse bonne solution, parce qu’elle n’entraîne pas la nation allemande à se dépasser.

Les syndicats ont certes permis des progrès dans la vie des travailleurs – en vertu de quoi ils comptent « parmi les institutions les plus importantes de la vie économique de la nation » – mais ils doivent être assujettis, comme tout le reste, aux principes du national-socialisme :

Le Syndicat national-socialiste n’est pas un instrument de lutte des classes, mais un organe représentatif des diverses occupations et dénominations. L’État national-socialiste ne reconnaît aucune classe.

Ce sera à l’État d’organiser les syndicats de telle manière que le travailleur et le patron reconnaissent leur intérêt commun dans ce nouvel acteur.

La géopolitique d’Hitler dans Mein Kampf

La géopolitique d’Hitler dans Mein Kampf

Dans Mein Kampf, Hitler fait d’abord preuve d’un certain pragmatisme géopolitique.

À moyen terme, la politique extérieure allemande doit :

  • prévenir l’émergence d’un autre pouvoir militaire en Europe ;
  • veiller à ne pas dépendre de ses colonies ;
  • et consolider la possession de son territoire.

La priorité urgente est de reconquérir les territoires perdus, mais la condition préalable est de développer les forces intérieures de la nation, c’est-à-dire de reconstruire un État fort et indépendant.

De fait, l’Allemagne n’a plus les moyens de son ambition parce que sa diplomatie, affaiblie par la révolution, a été menée systématiquement sans lignes directrices claires et contre l’intérêt du peuple allemand. En particulier, les politiques coloniale et commerciale antérieures à la Première Guerre mondiale ont empêché des stratégies qui auraient permis d’éviter la défaite.

Hitler et la France dans Mein Kampf

L’incurie géopolitique est telle qu’elle a accouché de l’hégémonie française sur le continent, alors même que l’Angleterre a pour obsession d’empêcher l’émergence d’une grande puissance continentale.

Or,

La France est et restera l’ennemi implacable de l’Allemagne. Peu importe quels sont les dirigeants qui ont gouverné ou gouverneront en France, qu’il s’agisse des Bourbons, des jacobins, de Napoléon ou d’une démocratie bourgeoise, de républicains cléricaux ou de communistes, leur politique étrangère sera toujours orientée vers l’acquisition de la frontière rhénane et la consolidation de la position de la France sur ce fleuve par la désunion et le démembrement de l’Allemagne. […] La politique française peut faire mille détours dans sa marche vers son objectif fixé, mais la destruction de l’Allemagne demeure sa fin, en vue de l’accomplissement de l’aspiration la plus profonde et des intentions ultimes des Français.

Pour rebondir, l’Allemagne ne peut pas se passer d’alliances.

Seulement, sa faiblesse, la propagande de guerre anti-allemande subie par les populations étrangères, et la propagande intérieure menée par les Juifs rendent la tâche quasiment impossible. La révolution russe ayant évincé du pouvoir l’élite allemande qui aurait pu être favorable à une alliance, les seuls alliés potentiels qui restent sont l’Angleterre (contre la France) et l’Italie.

Les Aryens à la conquête du monde

l'Aryen à la conquête du monde dans Mein Kampf

En apparence bien raisonnable, le pragmatisme géopolitique de moyen terme de Mein Kampf sert pourtant l’utopie de la domination mondiale de la race aryenne.

Le point de départ du raisonnement d’Hitler est malthusien.

Partant du principe que l’accroissement de sa population[15] contraint le pays à développer proportionnellement ses ressources, Hitler envisage quatre solutions :

  1. il se refuse à la première, la restriction artificielle des naissances, parce que ce serait aller contre la nature qui produit d’elle-même la meilleure sélection possible ;
  2. il considère que la deuxième option, l’augmentation de la productivité, est mathématiquement impossible, parce que la fertilité de la terre est limitée ;
  3. l’expansion territoriale ;
  4. l’expansion économique.

L’Allemagne doit devenir un pouvoir mondial pour assurer son avenir ; or son territoire est trop petit par rapport à ceux des États-Unis, de la Russie, ou de la Chine. Elle est par conséquent poussée à conquérir de nouveaux territoires qui décupleront sa puissance tant économique que militaire : la bonne solution est donc la troisième.

Les objections morales à cette solution ne tiennent pas, précise Hitler, car les frontières sont établies, et donc modifiables par l’homme.

Ainsi, la pression malthusienne va dans le sens du glorieux destin des Aryens, appelés à devenir les maîtres du monde, ce qui fait de la solution un devoir sacré auquel consacrer toute l’énergie de la nation.

Le problème est que cette pression s’exerce sur l’humanité tout entière :

Le jour viendra certainement où toute l’humanité sera forcée de contrôler le développement de l’espèce humaine, parce qu’il n’y aura plus aucune possibilité d’ajuster la productivité du sol à l’accroissement perpétuel de la population.

La nécessité vitale de coloniser tous les espaces inhabités entraînera, prophétise Hitler dans Mein Kampf, un conflit entre les races culturellement supérieures peu ambitieuses et les races inférieures animées par l’esprit de conquête.

Ce sont bien sûr les Juifs qui agissent en faveur de ce scénario qui leur permettrait, dans la logique du « diviser pour régner », de dominer passivement les nations en alimentant de manière perpétuelle leurs antagonismes.

Les Aryens, eux, pacifieront le monde une fois qu’ils l’auront subjugué (c’est promis).

 

 


[1] L’arrêt du 11 juillet 1979 de la cour d’appel de Paris autorise la vente du livre en France (sur la base de son intérêt historique et documentaire) à la condition que le texte original soit précédé d’un avertissement détaillé.

[2] Le putsch de la Brasserie, ou putsch de Munich est une tentative de prise du pouvoir par la force menée par Hitler et le Parti national-socialiste dans la soirée du 8 novembre 1923. L’entreprise a été un échec total, de telle sorte que le leader nazi a purgé treize mois de prison, jusqu’en décembre 1924.

[3] J’ai traduit moi-même tous les passages cités dans l’article depuis l’anglais à partir de la version de James Murphy (1939), disponible en version Kindle sur Amazon.com.

[4] Un parti tribunitien sert à relayer les revendications des plus défavorisés.

[5] Un genre de bowling traditionnel allemand.

[6] Ce terme allemand est généralement traduit par « conception du monde », car il associe les mots Welt (« monde ») et Anschauung (« vision, opinion, représentation »).

[7] Hitler fait néanmoins l’éloge de Julius Streicher, qui a appelé les membres du Parti socialiste allemand de Nuremberg à rejoindre le parti nazi.

[8] Le parti crée tout de même son propre service d’ordre afin d’éviter les annulations pour risques de trouble décidées par la police (bien sûr complice de tous les opposants, selon Hitler).

[9] Les études modernes sur la performance tendent à démontrer l’inverse.

[10] Hitler reconnaît lui-même dans Mein Kampf l’effet bouc-émissaire : plus il hait les Juifs, plus il aime son propre peuple (« Tout cela avait son bon côté. »).

[11] Il écrit que la France est en train de devenir un État africain par le métissage.

[12] C’est lâché comme ça, nous n’en saurons pas plus.

[13] Hitler critique la « bolchévisation » de l’art qu’il perçoit dans le cubisme et le dadaïsme, qui relèvent d’une « aberration artistique » et d’une « dégénération culturelle ».

[14] Hitler ne croit pas à l’intelligence collective.

[15] Hitler prédit que l’Allemagne comptera 250 millions d’habitants en 2026.