marquis de Sade sadisme

Article inspiré par la lecture de Sade (biographie) de Maurice Lever, que j’ai également synthétisée dans une vidéo, Le marquis de Sade en 10 coups de fouet

Dans un appartement marseillais, un soir de 1772, un mystérieux voyageur donne des bonbons à l’anis à de jeunes femmes invitées à sa demande, et il insiste même pour qu’elles s’en goinfrent jusqu’au dégoût.

Pour convaincre les réticentes, il fait mine d’avouer une perversion toute personnelle : ses dragées vont les faire péter ; or il veut à tout prix humer leurs « vents » avant de les sodomiser.

C’est donc ça…

Les filles de joie se laissent persuader, et elles s’empiffrent avec la confiserie magique.

La soirée peut commencer.

Une fois terminée, le maître de cérémonie parti en laissant le prix de sa jouissance, une participante, Marguerite, ressent de violentes brûlures à l’estomac ; puis lui viennent des nausées et des vertiges – il faut dire qu’elle avait vidé la bonbonnière avec enthousiasme.

Elle se couche pour se reposer, mais son état s’aggrave.

Pendant plusieurs jours, elle vomit des matières noirâtres et fétides ; elle est constamment secouée de spasmes, et les médecins appelés à son chevet n’y peuvent rien. Ils pensent à un empoisonnement.

Comme on trouve surtout ce qu’on cherche, les pharmaciens qui analysent la confiserie magique en y cherchant de l’arsenic trouvent qu’elle n’en est point, et ils concluent trop vite qu’elle n’est donc pas la cause de la maladie de la pauvre femme.

Pourtant, les bonbons incriminés sont connus depuis l’Antiquité. « Diavolini » en italien
(« diables »), « pilules galantes », ou dites « à la Richelieu » (du nom de l’arrière-petit-neveu du cardinal, un célèbre libertin), ils sont un mélange de cantharide, une substance toxique prétendument aphrodisiaque, et d’anis, utilisé pour camoufler l’âcreté du principe actif.

La passion des pets n’était donc qu’un alibi ; le voyageur voulait simplement « échauffer » ses invitées d’une manière relativement classique.

Le problème, c’était la dose.

Les pastilles à la cantharide sont toxiques au-delà de deux par jour ; or, la naïve Marguerite a vidé entièrement la réserve de son client…

Ce qui est étonnant, c’est que celui-ci n’ait pas réalisé qu’il était dangereusement généreux, car la nocivité de ses dragées était déjà bien connue à l’époque.

Mais le marquis de Sade n’a que faire des doses.

Tout petit déjà, il a été élevé dans l’idée que les règles de la société et les limites du monde ne s’appliquent pas à lui. À cinq ans à peine, il est déjà un tyran qui fait bien sentir leur infériorité à tous les adultes du personnel qui l’entoure. Pour ne rien arranger, il a pour compagnon de jeu Louis-Joseph de Bourbon, dont le tuteur n’est autre qu’un des personnages les plus sadiques de l’époque, le comte de Charolais.

Un bourgeois qui passe dans son champ de vision ? Il lui tire dessus pour prouver son adresse ! Des ouvriers couvreurs qui travaillent sur les toits ? Voilà une autre occasion de s’entraîner : il les descend !

Voici en tout cas le genre d’« excentricités » dont était capable un des premiers adultes qui influença le marquis de Sade, et en comparaison duquel il restera toute sa vie un enfant de choeur.

Comme sa naissance valait certificat d’impunité, le grand seigneur était systématiquement gracié – certes plutôt à contrecoeur – par Louis XV. Le roi lui aurait d’ailleurs répondu ce « mot sublime » (Sade) : « Monsieur, la grâce que vous demandez est due à votre rang et à votre qualité de prince du sang, mais je l’accorderai plus volontiers encore à celui qui vous en fera autant ».

Si ces horreurs étaient bien sûr exceptionnelles, comment toutefois ne pas comprendre l’exaspération du peuple face aux privilèges de la noblesse ?

Mais revenons au jeune marquis.

On l’a compris, il a été à l’école du mépris, et on ne prend jamais aussi bien le pli que dans l’enfance.

Toute sa vie, il portera sur lui, dans sa physionomie et dans sa posture, une imperturbable morgue aristocratique, le témoignage de sa conviction intime, profondément gravée dans son être, de jouir d’une immunité sociale.

Les limites ne l’atteignent pas, elles n’existent pas dans sa conscience. Les doses ne le concernent pas, elles n’ont pas de sens dans sa vision du monde.

Le plaisir avant tout.
Les plaisirs de la chair, d’abord.

Là encore, le marquis a reçu une initiation précoce, une pédagogie par l’exemple où transparaissait l’inanité des limites et des doses.

Son père, le comte de Sade, était l’un des plus brillants modèles de libertin du règne de Louis XV. D’ailleurs, il ne s’était marié précipitamment avec la mère du marquis que par détour stratégique, dans le but d’approcher une autre femme dont elle appartenait au premier cercle, la délicieuse princesse de Condé. Abonné aux prostitués – femmes et hommes – et familier des courtisanes, sa carrière finira dans la ruine et la disgrâce royale, avant les réconforts introspectifs de la littérature et de la conversion religieuse.

Tel père, tel fils – c’est tout du moins vrai pour la première moitié de leurs vies. Mais le libertinage était plus généralement une affaire de famille, chez les Sade.

Le jeune marquis a aussi reçu le catéchisme de son oncle, l’abbé de Sade… un prêtre libertin ! L’ecclésiaste a ainsi accueilli son neveu plusieurs années dans sa forteresse, où il vivait en compagnie de deux femmes et organisait des parties fines avec des prostituées. Il y a mis à sa disposition sa bibliothèque personnelle, profuse en littérature érotique.

Personnage haut en couleur, homme extrêmement cultivé, l’abbé de Sade était très lié à Voltaire, qu’il faisait parfois sourire en lui affirmant vouloir renoncer à l’amour.

Son éducation au plaisir illimité, le jeune marquis l’a poursuivi dans les établissements religieux, où les châtiments corporels, l’homosexualité et la pédophilie étaient monnaie courante – d’aucuns y voient une racine fondamentale du sadisme.

Il en sort à tout juste quatorze ans pour intégrer la carrière des armes, et il peut dès lors laisser libre cours, loin de la surveillance paternelle, à toutes ses fantaisies.

Ainsi naît le tourbillon du plaisir, qui emporte tout sur son passage. Envolées les conventions morales.

La réputation du marquis est très tôt entachée de ses excès. Dès les premières années de son indépendance, son nom sonne déjà mal, il évoque la luxure et la débauche. Les échos qui reviennent au père lui font craindre que sa progéniture ne mange sa maigre fortune dans ses interminables nuits de jeux et de plaisirs. Dans ses lettres, le fils promet sur un ton d’ange de doser ses dépenses.

Mais voilà, les doses, connaît pas.

À la vingtaine, le libertin a une réputation exécrable. Alors même que son père s’est mis en quête d’un parti, il continue de fréquenter assidûment les maisons closes, sans frein ni discrétion notables. Puisqu’il se met finalement en tête de faire un mariage d’amour, l’affaire de raison se conclut sans lui – le contrat est établi par Louis XV en son absence.

Comme à de multiples reprises dans sa vie, le marquis fait illusion pendant quelques mois. Il habite avec sa femme, l’honore à sa manière (déterminée par sa prédilection pour le « vice italien »), et vit en bonne intelligence avec ses beaux-parents, conscients mais tolérants.

Puis le plaisir reprend forcément ses droits : c’est lui avant tout.

À peine quatre mois après son mariage, Sade est emprisonné après avoir été dénoncé par une mendiante (probablement aussi prostituée) qu’il a agressée sexuellement… et religieusement : en plein dimanche de Pâques, il l’aurait obligée à se confesser à lui pendant qu’il la flagellait.

Ce premier scandale, l’affaire d’Arcueil (1768), pose le schéma des suivants : le marquis endort habilement son monde, agissant comme si ses excès étaient derrière lui ; jusqu’à ce qu’il pète un câble et se laisser aller, sans précaution aucune, à une débauche de plaisirs et de dépenses ; ses débordements parviennent à la justice, tirée de son sommeil par ses ennemis et par l’opinion publique ; sa riche et influente belle-famille, soucieuse de son honneur, se démène pour finalement étouffer l’affaire et réduire au minimum ses peines.

Mais rien n’y fait : ces montagnes d’efforts n’essouffleront jamais le tourbillon du plaisir ; ni les risques ni la gratitude n’établiront la dose.

C’est tout ou rien.

La prudence ne mérite pas la moindre dose.

Si le libertinage des maris est banal à l’époque, le marquis organise ses soirées et s’adonne à ses perversions au vu et au su de tout le monde, dans les propriétés dévolues à ses plaisirs personnels. La police des moeurs, la bonne société, et sa belle-famille, tout le monde est au courant.

Pas la moindre dose de morale non plus, car le désir se nourrit de l’obstacle.

Lorsqu’il rencontre sa belle-soeur, une vierge chanoinesse qui symbolise tous les interdits en même temps, c’est pour le mari libertin le paroxysme érotique : il tombe amoureux, puis s’enfuit avec l’innocente tombée dans ses filets.

Rien, pas même la captivité, n’est suffisant à faire descendre le plaisir de son piédestal. En prison, le marquis se masturbe une bonne dizaine de fois par jour à l’aide de sex
toys toujours plus sophistiqués (sélectionnés et généreusement fournis par sa femme), et il consigne scrupuleusement le tout dans un carnet. Forcément frustré par l’enfermement, il donne libre cours à son imagination sur le papier : il écrit, il produit à un rythme impressionnant en s’inspirant de ses orgies passées. Le fantasme littéraire supplée donc les sens pour maintenir le plaisir dans une existence artificielle.

La perspective de la ruine financière n’a pas été moins impuissante à bousculer la hiérarchie des valeurs du marquis.

Le plaisir avant tout… et puis l’éthique aristocratique.

On peut bien faire des dettes quand on jouit d’une immunité sociale ! Le marquis ne regarde jamais à la dépense ; il ordonne, et la réalité se plie à lui. Il harcèle son ami d’enfance de notaire pour qu’il lui envoie de l’argent qui n’existe pas ; manifeste-t-il la moindre réticence, il le rabaisse, lui témoigne son mépris de classe, voire l’insulte.

Il distribue l’argent qu’il n’a pas comme ses dragées aphrodisiaques, sans égards à la dose.

Freud dirait que le principe de plaisir étouffe le principe de réalité, mais ce n’est pas d’un principe dont il s’agit – c’est un tourbillon.

Logiquement, Sade finira ruiné.

Ruiné économiquement, bien sûr, son divorce tardif l’ayant même condamné à une relative misère, dont ni ses petits succès littéraires ni ses velléités de dramaturge ne le sortiront.

Ruiné symboliquement, après que la littérature a pris le relais des faits divers.

Où ranger l’oeuvre de Sade ? Son extrémisme est tel qu’elle sort du cadre de la pornographie. L’invraisemblance et la complexité des mises en scène y tuent l’excitation ; le sadisme y tient de l’horreur, ce qui inspirera d’ailleurs des réalisateurs.

Napoléon, qui détestait le marquis, a célèbrement qualifié Justine, son oeuvre emblématique, de « livre le plus abominable qu’ait enfanté l’imagination la plus dépravée ».

La dimension scandaleuse des romans a bien sûr joué en faveur de leur notoriété ; mais, revers de la médaille, il devient en même temps trop dangereux, tout particulièrement en des temps politiquement instables, d’en endosser la paternité. Alors Sade nie farouchement, y compris par écrit, pour défendre sa réputation !

Mentir de manière éhontée n’a jamais été un problème pour lui, puisque sa morale, elle aussi – il faudrait d’abord la trouver – ignore les doses.

C’est à mesure que ses excès empilés compliquaient toujours plus sa situation que le marquis a laissé percevoir sa profonde laideur morale.

Moralement aussi, il a fini ruiné.

Sa justification philosophique de la réduction d’autrui à un pur moyen (dans sa théorie de « l’isolisme ») est une négation de la liberté comme des principes moraux élémentaires (ceux de la morale kantienne, par exemple).

Mais dans sa vie, surtout, sa morgue aristocratique, son absence totale d’empathie, son égoïsme exacerbé transparent, ses mensonges, ses trahisons, et sa profonde méchanceté l’ont fondamentalement isolé de ses semblables. Aucun seuil moral ne l’a jamais arrêté, si bien qu’il a fini sans véritable ami, en laissant un terrible souvenir à la plupart de ceux qui l’ont côtoyé, et probablement le sentiment d’un bon débarras dans sa famille.

Alors certes, la légende est belle : le libertin, l’aventurier, le révolutionnaire, l’écrivain, le libérateur des moeurs…

Mais la réalité est laide : Sade avait tout d’une raclure.

Dans l’appartement marseillais, ce soir de 1772, il ne gave très probablement pas les jeunes femmes de cantharide par ignorance ni par insouciance.

Cet acte criminel n’apparaît finalement que comme une expression banale de sa nature profonde, toute entière tournée vers le plaisir illimité.

Au mépris de la vie humaine.

Le plaisir avant tout.

Romain Treffel

 

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