Socrate biographie philosophie

Personne ne connaît ce gaillard.
— Le Banquet, Platon

Bataille de Potidée (nord de la Grèce actuel), -432

Un homme intrigue tous les soldats.

Il reste planté à méditer, seul, pendant un jour entier – il ne rentre même pas dormir la nuit. Pour tout vêtement, il se contente de son manteau, alors que les autres sont gelés.

Certains voient en lui une sorte de sage oriental ; d’autres pensent qu’il a un problème mental et qu’il souffre de somnambulisme.

Cet homme est tout autant mystérieux dans la vie sociale. Il reste parfois à l’écart du groupe, bloqué dans sa réflexion, comme paralysé, pendant des heures.

Qu’est-il : un clochard ? Un aventurier ? Un anarchiste ?

Il n’a rien écrit, et il embarrassera tellement la postérité que certains auteurs prétendront qu’il n’a pas existé, qu’il n’est qu’une légende. Né seulement quatorze ans après la mort de cet homme énigmatique, Aristote, peut-être le penseur le plus influent de l’humanité, l’évoque moins de 20 fois dans toute son œuvre.

Et pourtant, l’existence de Socrate est devenue un mythe fondateur, une référence obligée de la philosophie. Il est devenu « le père » de la philosophie occidentale, au point que l’on catégorise les penseurs antérieurs simplement comme « présocratiques ».

C’est à lui [Socrate] qu’on attribue la première idée de la philosophie.
— Brutus, Cicéron

Il y a un avant et un après-Socrate.

Sa vie et son enseignement nous sont parvenus principalement grâce à deux de ses disciples, Platon et Xénophon (qui étaient rivaux), même si la valeur historique de leurs mises en scène est douteuse.

Je vais vous raconter Socrate comme vous ne le connaissez pas[1].

Dans cet article, vous allez découvrir :

  • les origines étonnantes du philosophe et leur influence sur sa pensée ;
  • la jeunesse « agitée » et la mauvaise réputation que ses disciples ont cachées ;
  • le rapport entre sa vie sentimentale débridée et sa théorie de l’amour ;
  • les raisons méconnues de sa « conversion » tardive à la philosophie ;
  • la vérité dérangeante sur son opposition aux sophistes ;
  • le complot bourgeois derrière sa condamnation à mort ;
  • le lien entre sa mort et la vocation de Platon à transmettre son enseignement.

Un contexte historique particulier

Socrate est, comme tout un chacun, le fruit d’un contexte historique.

Il naît à la fin des guerres médiques (-470, -469) par lesquelles les Grecs mettent fin à l’hégémonie des Perses en Méditerranée. Athènes a certes triomphé, mais elle commence à connaître des désordres intérieurs qui se traduisent dans les mentalités.

À cette époque, le cadre de l’esprit athénien semble se dissoudre ; la sophistication des mythes dégrade la capacité de la religion à relier les hommes entre eux. C’est tout l’univers mental grec qui donne l’impression de vaciller. Plus fondamentalement s’opère la transition entre la tradition et la raison.

Socrate apparaît au terme d’un processus de prise de conscience.

La désagrégation (relative) de la société athénienne s’ajoute à l’échec de l’unité grecque, idée à laquelle le philosophe était attaché, malgré la mise en évidence, après les guerres médiques, d’une certaine communauté d’intérêts de la Grèce au sens large face à la Perse.

Socrate guerres médiques

D’un point de vue théorique, ce contexte politique peut s’interpréter comme une évolution de la tension entre le holisme (l’idée que la société prise comme un tout a une valeur supérieure à celle de ses parties) et l’individualisme (l’idée que l’individu est le plus haut degré de valeur). La conception selon laquelle l’homme n’est qu’un élément du cosmos, l’univers considéré comme un système bien ordonné, recule, et dans un mouvement de balancier, la conscience individuelle émerge.

En résumé, Socrate naît dans un contexte historique où la mentalité athénienne s’émancipe du cadre de la tradition et où le lien social semble s’affaiblir.

Des origines modestes

La tradition fait naître Socrate, comme Platon, sous le signe d’Apollon, le dieu grec des arts, pour marquer leurs génies sous le signe de la providence.

Socrate vient au monde en -470 ou -469, soit 25 ans après Périclès, 42 ans avant Platon et 86 ans avant Aristote.

Il aurait remercié le sort pour sa naissance[2] :

La fortune me favorise trois fois : d’abord pour être né homme et non pas animal, pour être mâle et non femme, pour être hellène et non barbare.

Ses parents vivent dans le dème d’Alopeké (il y avait alors 160 dèmes à Athènes), un faubourg avec des carrières d’un marbre de qualité, situé sur la route d’Athènes à Marathon.

Sa mère, Phénarète (qui signifie « l’accoucheuse de la vertu »), est une sage-femme discrète dont il tient, dit-on, son « regard de taureau ». Veuve d’un premier mari, elle s’est remariée avec le père de Socrate, Sophronisque. Ce nom est formé sur le mot grec σώφρων (sophron), « la prudence », et certains, trouvant cela trop beau pour être vrai, en font un personnage légendaire. Sophronisque était un sculpteur de marbre d’atelier réputé pour sa sympathie – Platon le qualifie de « meilleur des hommes » – dont seraient issues les grandes qualités humaines de son fils. Socrate était reconnaissant envers ses parents et il valorisait les devoirs filiaux (alors qu’il sera accusé à son procès de les discréditer).

Il n’est pas un aristocrate comme Platon, son plus célèbre disciple, ni un grand bourgeois comme Démosthène, le plus glorieux orateur de l’Antiquité.

De fait, sa famille vit dans la pauvreté : le père vend quelques statuettes par-ci par-là, et la mère ne tire pas grand-chose de sa profession subalterne (les accoucheuses étaient souvent des servantes). Malgré les rumeurs sur ses goûts de « beauf » (ou encore sur le prétendu esclavage de ses parents) que ses origines modestes alimenteront, Socrate ne reniera jamais ses racines, y compris dans la fréquentation des Athéniens les plus nobles et les plus riches.

Socrate artisanat

En particulier, le philosophe est fier de la condition héritée de son père.

Prétendant descendre de Dédale, l’inventeur et le protecteur de la technique, il célèbre l’authenticité de l’artisanat. Il admire les vertus déployées dans les boutiques des forgerons, cordonniers, potiers, tailleurs de pierre, etc. : le savoir-faire, la rigueur dans le travail, l’intelligence pratique (métis) – il honore plus fondamentalement, la cohérence de la parole et de l’action, ainsi que la sanction par le résultat qui contrastent avec le baratin des politiciens et des sophistes. Les artisans, eux, ne peuvent pas tricher avec la réalité.

>> Jouer sa peau (Nassim Taleb)

Cet éloge peut être resitué dans un débat entre Platon et Aristote.

Le premier défend la noblesse de l’artisanat (par exemple dans le Gorgias), tandis que le second le dénigrera. Pour Socrate et Platon, l’artisan a un rapport direct à la réalité qui retient son esprit d’être tenté par l’illusion. Dans la perspective d’Aristote, en revanche, le travail rétribué est par essence un obstacle à l’élévation de l’âme : « Il n’est pas possible de pratiquer la vertu politique en menant la vie d’un ouvrier, d’un « salarié » […] Nous appelons métiers d’ouvriers tous ceux qui altèrent les dispositions du corps ainsi que les travaux rétribués qui enlèvent à l’esprit tout loisir et toute élévation » (Politique).

>> La technique selon Aristote sur un post-it

Comme il est de coutume à Athènes, Socrate apprend le métier de son père. Celui que certains surnommeront « le tailleur de pierres » n’est pourtant pas un grand artiste ; il est plus proche de l’ouvrier qui travaille grossièrement en série que de l’artisan spécialisé indépendant (on aurait retrouvé des statuettes de lui sur l’Acropole, dont le Vatican aurait encore un exemplaire). En -447, il participe tout de même, à 22 ans, au chantier de rénovation de l’Acropole lancé par Périclès.

Son rapport à l’artisanat est donc paradoxal. D’un côté, il est à l’aise parmi les artisans (il est ami avec Simon le Savetier, dont les socratiques ne seront pas fiers) et il s’imprègne de l’éthique de la profession ; de l’autre, il est un sculpteur médiocre, rétif à la routine du métier et à la perpétuation de la tradition. Il craint peut-être aussi, imaginent certains, que l’activité ne fasse obstacle à ses spéculations morales.

On n’en sait pas beaucoup plus sur l’enfance et l’adolescence de Socrate.

Sans aucun doute, il était déjà très attaché à sa cité natale[3] – il n’était pas un « citoyen du monde » à la manière des sophistes. Il appréciait en particulier l’ouverture politique et intellectuelle d’Athènes, laquelle rendait possible un brassage social inédit, où les aristocrates des plus illustres familles fréquentaient sans problème des individus des classes sociales inférieures qu’ils méprisaient.

Il a nécessairement suivi, en qualité de citoyen, l’enseignement public obligatoire d’Athènes (lettres, gymnastique, musique, poésie, et initiation à la géométrie).

À en croire les pièces d’Aristophane (Les Nuées, Les Oiseaux, Les Grenouilles), la jeunesse de Socrate aurait été plutôt agitée. D’une nature généreuse, l’adolescent s’impliquait dans les débats, frayait avec les sophistes, et il aurait peut-être même donné dans l’escroquerie. Ses provocations justifient, avancent certains, de reconnaître en lui l’initiateur du cynisme, ce courant philosophique qui ridiculisera les conventions sociales en cultivant le scandale. Si ses disciples seront très pudiques sur cette période de sa vie, telle était toutefois l’image qu’avaient de lui ses contemporains.

>> Le cynisme de Diogène le cynique sur un post-it

Cette réputation est en tout cas cohérente avec son refus de suivre le chemin tracé par son père :

Le jeune Socrate manifeste en lui une puissance de vie, une exubérance d’action qui lui rend assez vite insupportable la perspective d’une vie de brave homme d’artisan. La démocratie, l’égalitarisme, la facilité d’entrer en contact avec des hommes renommés l’incitent à abandonner le ciseau du marbrier. Il ressent fortement l’attrait de la culture nouvelle et l’appel de toute une floraison d’art et d’intellectualité qui plane au-dessus de sa modeste condition. Son tempérament violent s’enthousiasme à la transcendance des valeurs poursuivies alors par Athènes. Il participe avec frénésie à tout ce que la cité tient pour vrai, pour bon et pour beau.
— Socrate, Jacques Mazel

En résumé :

  • Socrate est né dans une famille très modeste (père ouvrier sculpteur, mère sage-femme), mais il est resté fier de ses origines ;
  • il a appris le métier de son père et il a développé un profond respect pour les valeurs de l’artisanat ;
  • sa jeunesse, dont il reste peu de témoignages, aurait été agitée.

Une formation orale

Socrate connaîtra une certaine ascension sociale : de l’artisanat à la compétence intellectuelle.

Il n’a pas les moyens de suivre des cours ni de voyager en Égypte comme les jeunes Athéniens les plus privilégiés ; donc il fréquente directement les esprits les plus marquants de l’époque. Profitant de l’ouverture d’esprit qui caractérise la cité, il use de son charme naturel et de sa finesse d’esprit pour s’immiscer dans les microcosmes les plus distingués et gagner les faveurs des plus hauts personnages.

Socrate se forme à la philosophie par le dialogue.

Socrate discussion

À son époque, la transmission de la culture est exclusivement orale : les livres sont peu répandus et les rares ouvrages disponibles sont lus à haute voix. Les techniques d’impression (les rouleaux de papyrus, notamment) commencent seulement à émerger, qui changeront la donne à partir d’Aristote. On pourra alors se cultiver et développer sa pensée par l’étude de manuscrits dans la solitude.

Ni autodidacte ni écrivain, Socrate se méfie des livres. À ses yeux, une culture qui ne naît pas de l’échange ne peut être qu’illusoire et vaine.

Lui a accédé à la philosophie par la fréquentation directe des philosophes.

Il existe deux hypothèses concernant son « initiation ». Dans la première, il aurait fait partie de l’entourage des philosophes ioniens[4] à Athènes, des hommes « nouveaux » auxquels la cité offrait la liberté intellectuelle. Dans la seconde, un peu moins crédible, il aurait eu les moyens de réaliser un seul et unique voyage, sur l’île de Samos, où Archélaos de Milet (le philosophe qui a transposé la philosophie ionienne à Athènes) l’aurait déjà instruit de la tradition ionienne. Certains avancent que les deux hommes se seraient en réalité rencontrés plus tard à Athènes.

Selon la légende, le jeune Socrate aurait également rencontré Parménide, un philosophe présocratique alors célèbre dans toute la Grèce, qui lui aurait dit :

Tu es encore jeune, Socrate, la philosophie ne s’est pas encore emparée de toi, comme elle le fera un jour si je ne me trompe pas.
— Parménide, Platon

>> La nature selon Parménide sur un post-it

La figure du philosophe était déjà bien définie à cette époque. Individu plus attaché à ses recherches qu’à sa patrie, il vit en marge d’à peu près tout ; la politique l’indiffère ; sa famille et son milieu d’origine échouent à le retenir ; enfin, les conventions de la vie sociale (le mariage, les enfants, etc.) et la tradition ne l’atteignent pas. Ainsi, les philosophes d’avant Socrate, les présocratiques, se tenaient à l’écart du peuple et de ses usages. Ce mode de vie exceptionnel demande parfois un sacrifice radical, à l’instar d’Anaxagore, le premier philosophe à s’établir à Athènes (et probable maître de Socrate), qui a renié son origine noble et abandonné sa fortune familiale.

>> La philosophie antique selon Pierre Hadot sur un post-it

Ces personnages n’étant pas toujours accessibles, Socrate se serait aussi formé auprès d’autres professeurs…

En résumé, Socrate a réussi à se former à la compétence intellectuelle malgré sa condition sociale en s’immisçant dans les cercles intellectuels d’Athènes, où il a pu échanger directement avec certains philosophes.

Socrate élève des sophistes ?

Les sophistes étaient des professeurs itinérants du Ve siècle av. J-.C. qui ont bouleversé la société athénienne par leur relativisme moral. La plupart enseignaient en effet que tout (la morale, la justice, la religion, etc.) est affaire de convention.

>> Qui étaient vraiment les sophistes ?

Si Socrate passe, dans la postérité, pour leur plus grand adversaire, l’histoire est plus compliquée que cela.

En premier lieu, les contemporains de Socrate le prenaient probablement pour un sophiste. Dans Les Nuées, Aristophane le représente en sophiste qui enseigne à duper la justice avec des arnaques intellectuelles pour ne pas payer ses créanciers (ce qui entache sa réputation), et des historiens du siècle suivant en feront un martyr de la sophistique (au sens de grand-prêtre). En outre, la dialectique socratique, c’est-à-dire sa manière de raisonner par la discussion, rappelle les traditionnels « discours doubles » dans lesquels les sophistes soutiennent successivement deux points de vue opposés.

Il semble bien que Socrate ait été contaminé, dans un premier temps, par la fièvre de savoir des sophistes. En comparaison des quelques écoles philosophiques isolées, ces professeurs itinérants rendaient la compétence intellectuelle plus accessible et plus concrète, si tant est qu’on fût en mesure de les rémunérer. Socrate n’a bien sûr pas les moyens de suivre leurs cours, mais il en a très envie[5], au point qu’il recommande certains de ses amis aux soins de grands sophistes comme Prodicos. Il est ébloui par la virtuosité de ces hommes dont l’éloquence aurait, disent les rumeurs, des pouvoirs hypnotiques permettant par exemple d’anesthésier, voire de guérir des malades.

À 26 ans, il rencontre Protagoras, une véritable star à Athènes, chez le riche Callias, et il est sous le charme. Le plus célèbre des sophistes lui vante la magie de son enseignement : « Jeune homme, voici ce que tu gagneras à me fréquenter : après un jour passé avec moi, tu rentreras chez toi devenu meilleur, et de même le lendemain » (Protagoras, Platon).

Socrate deviendra cependant l’adversaire des sophistes en vieillissant. Des modèles de sa jeunesse, il ne gardera que la méthode (l’alternance du jugement qu’on retrouve dans sa dialectique), mais ses disciples, notamment Platon, radicaliseront l’antagonisme jusqu’à nier la vérité historique et l’héritage intellectuel.

>> Le sophiste selon Socrate sur un post-it

La critique du Socrate de la maturité s’étend sur plusieurs niveaux :

  • il accuse les sophistes de contrefaire la sagesse en promouvant des techniques qui visent la réussite sociale plutôt que la vérité ;
  • il considère que la sophistication de leur éloquence menace la raison même (il préfère la simplicité des présocratiques) ;
  • il met à l’index leur arrogance face au citoyen ordinaire, qui transparaît dans leur mépris de l’auditoire et dans leur refus de la contradiction ;
  • il leur reproche de profiter de la crise morale et politique d’Athènes, du besoin de compréhension qui émerge dans une société en rapide évolution ;
  • il ne partage pas leur individualisme cosmopolite, lui qui ressent un attachement viscéral à sa cité et à ses traditions ;
  • il condamne enfin leur esprit mercantile, qui les amène à tirer profit des ambitions naïves de la jeunesse dorée.

Voici, concernant le dernier point, un échange entre le sophiste Antiphon et Socrate :

– Antiphon : Socrate, je te crois un homme juste, mais pas tout à fait un homme sage. Il me paraît d’ailleurs que tu es aussi de cet avis ; et voilà pourquoi tu ne fais point argent de tes leçons. Cependant ton manteau, ta maison, et rien de ce qui t’appartient et que tu crois valoir quelque argent, tu ne le donnerais gratuitement à personne, ni pour un prix au-dessous de sa valeur. Il est clair que, si tu estimais aussi tes leçons, tu te les ferais payer ce qu’elles valent. Tu es donc un honnête homme, puisque tu ne trompes pas par cupidité, mais non point un sage, puisque tu ne sais rien qui soit de quelque valeur.
– Socrate : Antiphon, n’est-il pas d’usage parmi nous qu’on peut faire de la beauté comme de la sagesse un emploi honnête ou honteux ? Quiconque trafique de la beauté avec qui veut la lui payer, s’appelle un prostitué ; mais celui qui, connaissant un homme épris de la vertu, cherche à s’en faire un ami, on le regarde comme un homme sensé. Il en est de même de la sagesse : ceux qui en trafiquent avec qui veut la leur payer, s’appellent sophistes ou bien prostitués ; mais celui qui, reconnaissant dans un autre un bon naturel, lui enseigne tout ce qu’il sait de bien et s’en fait un ami, on le regarde comme fidèle aux devoirs d’un bon citoyen. Moi de même, Antiphon : ainsi qu’un autre est heureux d’avoir un bon cheval, un chien, un oiseau, je suis heureux, et plus encore, d’avoir de bons amis. Tout ce que je sais de bien, je le leur apprends, et j’y ajoute tout ce qui peut les aider à devenir vertueux. Les trésors que les anciens sages nous ont laissés dans leurs livres, je les parcours en société de mes amis ; si nous rencontrons quelque chose de bien, nous le recueillons, et nous regardons comme un grand profit de nous être utiles les uns aux autres.
— Mémorables, Xénophon

Le philosophe raillera aussi l’avidité des sophistes avec le paradoxe du sophiste qui n’est pas payé : si le professeur n’a pas réussi à rendre l’élève meilleur, alors c’est normal qu’il ne le rémunère pas ; si, au contraire, il a réussi, alors cela signifie que la décision de l’élève de ne pas payer la leçon ne peut être que bonne.

Socrate sophiste

Socrate a toutefois une relation complexe à l’argent.

Assumant ses origines modestes, il vit lui-même dans la misère et ne cherche pas à en sortir. Ses faibles besoins financiers le dispensent de travailler, et par sa négligence de la vie matérielle, il condamne sa femme Xanthippe et ses enfants à la pauvreté en partant du principe que seule la vertu doit avoir de la valeur à leurs yeux.

Mais comment assure-t-il le vivre et le couvert ?

Il est entretenu par ses riches amis, qui veulent lui épargner les difficultés matérielles (ils ne considèrent pas qu’ils financent son enseignement). Son principal mécène est son camarade d’enfance Criton, né dans le même dème et la même classe. Devenu un homme d’affaires prospère, il veille d’abord sur les intérêts de Socrate (qui n’a pas d’intelligence économique) ; puis il le soutient financièrement parce qu’il pressent, alors même qu’il ne goûte pas les spéculations intellectuelles, le destin philosophique de son ami. D’un dévouement sans faille, c’est lui qui organisera le projet d’évasion après le procès.

Petite remarque personnelle : Socrate a beau jeu de prôner le désintéressement en vivant aux crochets de ses fans aristocrates. Platon, qui a aggravé le différend entre son maître et les sophistes, n’avait pas non plus besoin de remplir son frigo, parce qu’il était l’héritier de l’une des plus illustres familles d’Athènes. Si l’argent est corrupteur par nature, alors il faut le refuser d’où qu’il vienne.

En outre, certains adversaires de Socrate prétendent que son revirement s’explique par son échec commercial en tant que sophiste (« Les raisins sont trop verts. »)…

En résumé :

  • jusqu’à sa majorité, Socrate passait pour un sophiste à Athènes parce qu’il les a au moins fréquentés (et il a probablement appris d’eux) ;
  • il deviendra leur adversaire en refusant tant leur activité économique que leur indifférence à l’égard de la vérité ;
  • sa relation à l’argent est toutefois paradoxale dans la mesure où il prône le dénuement tout en fréquentant les plus riches Athéniens et en vivant de leurs subsides.

Un citoyen athénien

Dès sa jeunesse, Socrate est animé par un patriotisme plutôt conservateur. Grandissant dans une société qui ne conçoit pas la divergence de l’intérêt particulier et de l’intérêt général, il chérit par principe le patrimoine moral des présocratiques, des propriétaires terriens apôtres de la sobriété et de la stabilité.

En pratique, il est très casanier : il ne met jamais les pieds hors de sa cité (la vérité historique des déplacements qu’on lui prête est contestée), contrairement aux autres philosophes qui, presque par coutume, voyagent pour découvrir d’autres cultures et d’autres systèmes politiques. Il refuse toutes les invitations, pourtant alléchantes, à la cour des dirigeants étrangers (souvent des tyrans).

Socrate préfère vivre au cœur d’Athènes, parmi ses contemporains. Malgré la faible superficie de l’agglomération, et donc sa forte densité, il ne se plaint pas de la promiscuité ; bien au contraire, il se sent proche des citoyens, c’est pourquoi il les interroge spontanément :

J’aime à apprendre, Phèdre. Or la campagne et les arbres ne consentent à rien m’enseigner, mais bien les hommes de la ville.
— Mémorables, Xénophon

Socrate parmi les Athéniens

Socrate sort d’Athènes uniquement pour les campagnes militaires. Quelque part, il quitte donc sa cité pour mieux la défendre.

Tous les témoignages attestent de son courage au combat, et la légende souligne même son héroïsme. Engagé, à 37 ans, dans l’infanterie envoyée en -432 pour mater la révolte de Potidée, il achète lui-même son équipement et suscite l’admiration par sa résistance à la faim, à l’alcool et au froid ; il sauve la vie et les armes du jeune Alcibiade (un riche aristocrate de la famille de Périclès) ; il réussit à rassembler des troupes dispersées. Seulement, l’anecdote est probablement apocryphe, car Socrate était trop pauvre pour s’équiper, et Alcibiade trop fortuné pour côtoyer de simples soldats. On raconte aussi que le philosophe aurait sauvé un de ses élèves, Xénophon, en le portant sur son dos sur une longue distance – mais celui-ci était en réalité trop jeune pour être sur le champ de bataille.

Malgré le caractère douteux des exploits rapportés, les états de service de Socrate témoignent de l’infaillibilité de son civisme.

C’est à son retour de la guerre que le changement d’état d’esprit des Athéniens le frappe, un phénomène qui sera encore plus sensible après la mort de Périclès en -429. Il s’inquiète alors de l’effet moral du conflit, à cause duquel la violence imprègne de plus en plus les rapports humains. En particulier, il déplore le non-respect des conventions de guerre dans le traitement des soldats et des villes ennemis.

On dit que sa conscience de sa mission philosophique serait née à la fin de la bataille de Potidée, après quoi les excès de la guerre du Péloponnèse (-431, -404) auraient nourri sa réflexion politique.

Il est témoin de la corruption de la démocratie athénienne.

Au niveau des dirigeants, la mort de Périclès laisse le champ libre à des hommes d’affaires qui manipulent le peuple à leur avantage. Les descendants des aristocrates qui se sont naguère sacrifiés pour la cité ont perdu le sens du devoir et s’enfoncent dans la décadence (mais Socrate sera accusé de complicité à leur égard). Au niveau du citoyen, l’incivisme se développe : on veut obtenir quelque chose de la cité avant d’apporter sa contribution personnelle[6] et on envoie des mercenaires faire la guerre à sa place.

Globalement, l’idée du bien commun n’anime plus les affaires publiques. L’ouverture du pouvoir à la masse populaire et la fonctionnarisation du devoir civique (par la rémunération des fonctions publiques et par les indemnités journalières) affaiblissent encore le socle moral de la démocratie athénienne. La rémunération des juges entraîne la multiplication des délations et des procès.

>> La dangerosité de la démocratie selon Platon sur un post-it

Si Socrate croyait naguère en la démocratie et s’y impliquait, c’est parce qu’elle valorisait le labeur des petits-bourgeois et des artisans :

Pour une république comme la nôtre, l’essentiel est de ne laisser sans emploi aucune force capable de servir au bien commun […] Le travail, que j’honore de mon mieux, est une excellente école politique. Que ces beaux discoureurs qui coupent les cheveux en quatre ou passent leur temps à se limer les ongles en écoutant les sophistes, sont toujours en deçà ou au-delà de la vérité ! Dans les assemblées publiques, ils ne discutent pas, ils pontifient […] Est-ce qu’à Athènes on sent peser autour de soi les regards soupçonneux d’une intolérance hypocrite et pédante ? […] Au lieu d’amasser sottement des richesses pour en faire parade, nous considérons l’argent comme un moyen d’action, rien de plus, rien de moins […] Chez nous, la pauvreté n’est pas un vice. Ce qui paraît honteux, c’est de ne pas travailler pour s’en affranchir. La seule chose que nous ne puissions souffrir, c’est un homme inutile à soi-même et aux autres.
— Ménexène, Platon

>> La démocratie selon Périclès sur un post-it

Le civisme est, pour Socrate, la colonne vertébrale du système politique. La tradition athénienne commande d’obéir aux lois comme aux ordres d’un père, c’est pourquoi il acceptera sa condamnation à mort sans aucune hésitation. Simple soldat, il se soumettait déjà spontanément à la hiérarchie, combien incompétente ou corrompue.

Par conséquent, la seule véritable légitimité politique réside dans l’amour authentique de la cité :

Les vrais rois et chefs ne sont pas ceux qui portent un sceptre, ni ceux qui ont été désignés par le sort, au hasard d’une fève, ni ceux qui ont recours à la violence et au mensonge, mais ceux qui savent commander au loyalisme des Athéniens.
— Mémorables, Xénophon

Refusant qu’Athènes ne rompe avec l’idéal de sa tradition, Socrate rappellera au citoyen son devoir envers les dieux (c’est-à-dire l’ordre universel), d’une part, et envers ses semblables (l’ordre de la cité), d’autre part.

C’est donc en partie par défense du sens civique qu’il s’écarte des sophistes – mais ses accusateurs feront de lui… un sophiste qui dissipe le sens civique.

En résumé :

  • Socrate est très attaché à sa cité natale, Athènes, au point qu’il la défend avec une bravoure légendaire lors des campagnes militaires ;
  • il est témoin de la corruption du système démocratique ;
  • il considère que le civisme, des dirigeants comme des citoyens, est la vertu cardinale d’un système politique.

Un homme très affectueux…

Son attachement sentimental à Athènes est révélateur : Socrate est un affectif.

Sa laideur légendaire était pourtant rebutante. Avec ses grosses lèvres, sa barbe à l’implantation sauvage, son nez camus (donc pas grec), ses narines dilatées, ses yeux saillants, et son front proéminent, il ressemble à un silène (d’après Alcibiade, à la fin du Banquet de Platon), la créature mythologique associée à l’ivresse, sorte d’homme rustre, qui accompagne le dieu Dionysos – voire à un taureau.

Les Grecs jugent sévèrement ce visage qui choque leur idée de la beauté : l’homme ne peut qu’être débile et libidineux. Déduisant, par tradition, la nature morale des traits physiques, ils interprètent son exophtalmie (les yeux qui sortent de leur orbite) comme le signe d’un mélange d’intelligence et de sensualité. D’autres estiment que la sauvagerie de cette physionomie traduit plus précisément un goût pour les prostitués (CQFD).

Portrait de Socrate en marbre

Non seulement Socrate est laid, mais il se néglige physiquement, à un degré qui justifierait l’exclusion des gymnases. Il irradie pourtant un charme magnétique, et son apparence repoussante décuple paradoxalement son attrait psychologique. Malgré son handicap physique, Socrate « est au centre d’un incomparable réseau d’amitié et d’amour qui anime sa vie privée et justifie sa vie publique » (Socrate, Jacques Mazel).

Xénophon lui fait dire dans les Mémorables :

Les uns mettent leur ardeur à collectionner des chevaux, les autres à posséder des chiens, d’autres encore sont attirés par les honneurs et l’argent. Ce que je désire, moi, c’est d’avoir des amis.

L’« amitié » de Socrate est à resituer dans le cadre de la pédérastie.

La relation homosexuelle, prétendument « éducative », entre un homme adulte (l’éraste) et un jeune garçon (l’éromène) était une institution de la Grèce antique. Elle n’était pas incompatible avec la sagesse, comme le prouve le goût de Solon, l’un des sept Sages, pour les petits garçons ; elle était même un mobile de l’art, ainsi qu’en témoigne la tradition de la poésie pédérastique. Elle était surtout répandue dans les classes aisées et les milieux artistiques.

Les philosophes, en particulier, s’adonnent à la pédérastie selon une tradition transmise de maître en disciple (Socrate aurait donc été initié à l’« amour grec » en même temps qu’à la philosophie par Archélaos). Plutarque, le grand biographe de la Rome antique, fustigera le contraste entre leur passion pour les jeunes garçons et leur ascétisme de façade :

Il met en avant l’amitié et la vertu. Il se couvre de poussière dans l’arène, prend des bains froids, fronce les sourcils. À l’extérieur, il se donne l’air d’un philosophe et d’un sage, à cause de la loi, puis, la nuit, quand tout repose, « douce est la cueillette en l’absence du gardien » !
— Eroticos

Les palestres, ces lieux publics voués à l’exercice physique des jeunes gens, sont le « terrain de chasse » des philosophes. Les rapports ont généralement lieu dans les salles sombres qui entourent l’espace dédié à l’entraînement.

Socrate pédérastie

Socrate ne fait pas exception, qui est fasciné par la vaillance sensuelle des lutteurs juvéniles. Dans la palestre de Tauréas, il tombe par exemple amoureux de Charmide, l’oncle de Platon (qui restera pudique à ce propos), un très beau garçon, fragile et influençable, de 10-13 ans qu’il avait déjà remarqué plusieurs années auparavant. Il aura également une relation avec le jeune lutteur vedette Lysis, alors âgé de 14 ans.

Il multiplie aussi les amants parmi ses disciples (notamment Phèdre, Euthydème, Agathon, Critobule, Autolycos, Anytos, Alcibiade), lesquels sont sous son charme. Antisthène, le futur fondateur de l’école cynique, n’hésite pas à faire chaque jour les 16 km du trajet aller-retour du Pirée. Le maître a même une relation avec Critobule, le fils de son mécène, qui accueille la nouvelle avec circonspection. On raconte que les cours particuliers dérapent parfois et on le surprend à épier de jeunes garçons. Le fameux manteau qu’il revêtait été comme hiver servait aussi aux ébats avec les éromènes.

Le soupirant le plus célèbre de Socrate est Alcibiade, qui était sur le champ de bataille à ses côtés (selon la légende). Le jeune aristocrate a tout pour lui : la beauté, la richesse, le talent ; mais l’indifférence et la maîtrise de soi du philosophe au physique ingrat exercent un attrait diabolique sur son âme torturée : « On peut être beau, cela ne l’intéresse en rien… On peut être riche, on peut posséder tel autre avantage envié de la multitude, tous ces biens ne sont d’aucun prix à son jugement, et nous ne lui sommes de rien »[7].

Non seulement Socrate est le seul à troubler l’ambition d’Alcibiade, mais celui-ci ne parviendra même pas à ses fins. Le disciple manifeste d’abord une curiosité intellectuelle, avant d’essayer de « conclure » avec son maître : il en fait son partenaire de lutte pour pratiquer le corps à corps ; il l’invite à dîner, puis il insiste pour qu’il reste dormir et qu’ils partagent le même lit… mais il n’excite pas son désir ! C’est que le philosophe n’a que faire de son corps – il veut son âme.

Socrate veut atteindre un amour noble. Il se méfie de l’attirance purement physique et la conçoit comme un stade intermédiaire menant à une affinité des âmes.

>> L’amour selon Platon sur un post-it

S’il ne réussit pas à séduire tous les garçons des palestres, il persiste à penser que ces « amitiés » peuvent déboucher sur une forme d’amour supérieure. D’ailleurs, les jeunes Athéniens apprécient qu’il ne les regarde pas que comme des objets sexuels.

Cette conception de l’amour semble inspirée par 2 influences.

[1] Diotime de Mantinée, d’une part, lui aurait transmis une sagesse ancienne. Cette prêtresse, philosophe et mystique vient de l’Arcadie, une contrée de légende dont les rites purificateurs sont valorisés à Athènes. Elle définit l’amour noble comme une combinaison paradoxale de l’extrême richesse et de l’extrême dénuement. C’est elle qui aurait appris à Socrate à pratiquer la retenue dans les jeux de l’amour – ce qu’on appelle aujourd’hui le push and pull – afin de mieux piéger ses amants pour les entraîner dans le culte du Beau.

Grâce à elle, le philosophe possède un savoir-faire amoureux :

C’est merveille de me voir pour les personnes que je désire, déployer tout mon savoir à me faire aimer d’elles en les aimant, à me faire désirer d’elles en les désirant, à leur donner envie de mon commerce en ayant moi-même envie du leur.
— Mémorables, Xénophon

[2] Aspasie, d’autre part, lui aurait enseigné la dimension spirituelle de l’amour. La célèbre courtisane, qui avait l’élite de la cité à ses pieds après avoir conquis le cœur de Périclès, a enjoint Socrate à s’émanciper des mœurs athéniennes pour aimer avec liberté et souveraineté. Elle-même insultée (« la putain de Milet ») et victime de rumeurs malveillantes (on l’accusait de proxénétisme) parce qu’elle refusait l’état de tutelle qui était alors réservé aux femmes, elle exerçait un charme magnétique sur les hommes de son entourage – en particulier, elle impressionnait le philosophe par une forme de vertu.

Socrate et Aspasie

C’est, d’après Socrate, la force pédagogique de l’amour qui peut éveiller la vertu dans l’âme. Née dans la solidarité militaire, la pédérastie prend une dimension sentimentale dans le rapport de maître à disciple : l’attention que l’éraste consacre à l’éromène est authentique, non pas seulement intéressée ; il veut le « féconder » par son instruction. Cependant, la pédérastie n’est encore qu’un stade intermédiaire. La nature profonde de l’amour est d’aspirer à l’absolu, où les contraintes de la sensualité n’ont plus leur place.

Platon justifiera cette conception par sa théorie des Idées : l’amour véritable est une essence éternelle dont seule une élite intellectuelle est capable d’identifier la présence dans la réalité. Il est donc impossible d’en faire l’expérience sans s’ouvrir à une perspective métaphysique qui dépasse l’acte d’aimer.

>> Les idées platoniciennes sur un post-it

L’amour a pris une telle place dans la philosophie de Socrate que c’est le seul domaine où il s’affirme savant :

Moi qui affirme ne rien savoir excepté en amour.
— Le Banquet, Platon

Il défend sa conception de l’amour au nom de son démon, un dieu indépendant de l’Olympe, ce qui étend le scandale à deux étages, les mœurs et la religion.

Malgré cette marginalité, Socrate s’est marié après 50 ans.

Il a épousé Xanthippe, une Athénienne de bonne famille qu’on prétend liée à Périclès. Certains font l’hypothèse que c’est le vide démographique creusé par la guerre du Péloponnèse qui l’aurait décidé – soit encore la fibre civique, quelque part.

Les fidèles de Socrate, qui ne portaient pas les femmes dans leur cœur (probablement parce qu’ils ne les connaissaient pas), la disent violente et vulgaire[8]. Platon écrit par exemple à son propos dans Le Banquet : « [elle est] la plus désagréable des femmes d’aujourd’hui, et même à mon avis, des femmes du passé et de l’avenir » (difficile d’être moins gentil). Les disciples s’étonnent que leur maître tolère tous les désagréments qu’elle lui cause, comme lorsqu’elle renverse la table devant les invités, ou qu’elle fait une scène sur la place publique.

Le mari supporte ces excès avec un calme philosophique parce que sa femme lui a donné des fils ; parce qu’elle est une bonne mère et gardienne du foyer, dont il reconnaît les sacrifices et chez laquelle il trouve une certaine noblesse d’âme. Il s’agit probablement aussi d’une forme d’autoconditionnement. En effet, vivre avec une épouse difficile serait aux yeux de Socrate un entraînement à s’accommoder de tout le reste de l’humanité. Ainsi, lorsqu’elle pleure à la fin de ses colères, il dit ironiquement : « Lorsque Xanthippe tonne, il finit toujours par pleuvoir ».

Socrate et Xanthippe

À la décharge de Xanthippe, Socrate est toujours absent, en sus de quoi il la laisse dans la pauvreté et l’indifférence.

Si cette relation n’est déjà pas un modèle d’amour conjugal, une tradition affublera le philosophe de deux femmes. L’hypothèse découle de l’écart d’âge entre son fils aîné Lamproclès, adulte à la mort de son père, et les deux plus jeunes, Sophronisque et Ménexène, encore enfants à la même période. La seconde épouse serait Myrtho, une descendante de l’homme d’État athénien Aristide le Juste. Quoique la bigamie ait peut-être été encouragée pour combler le vide démographique dû à la guerre du Péloponnèse, celle de Socrate est peu vraisemblable, car Xanthippe est la seule femme dont il est fait mention à l’époque du procès, et il n’est pas non plus impossible que des disciples qu’elle n’aimait pas aient cherché à lui nuire en inventant la relation avec Myrtho.

En résumé :

  • en dépit de son apparence repoussante, Socrate était un pédéraste très actif dans les gymnases et avec ses disciples ;
  • il tiendrait sa conception d’un amour noble de la prêtresse arcadienne Diotime de Mantinée et de la courtisane Aspasie ;
  • il s’est finalement marié à plus de 50 ans avec Xanthippe, une femme réputée difficile.

Socrate et la religion

Animé par un fort sens civique à une époque où les croyances vacillent, Socrate ne veut pas accabler la religion ; il reconnaît son utilité, il comprend sa vertu politique. Il rejoint en cela certains sophistes qui valorisaient la piété comme un ciment de l’ordre social.

En particulier, sa loyauté à Athènes, qui est un site sacré, lui commande de se soumettre aux dieux de la cité sans aucun commentaire – ce serait remettre en cause les principes sacrés qui fondent la communauté. Il partage la piété vive et sincère des Athéniens et leur défense des traditions. Comme eux, il témoigne le respect dû aux dieux de la cité et à l’héritage mythologique par confiance plus que par foi, l’absence de textes sacrés autorisant une conscience religieuse flexible. Il se méfie des tendances mystiques qui fleurissent à Athènes où des médiateurs intéressés (prédicateurs, voyants, prophètes, exégètes, etc.) exploitent le désespoir des consciences.

Il donne le conseil suivant :

Suis les lois de ton pays, c’est-à-dire vénère les dieux selon les rites de ta ville.
— Mémorables, Xénophon

À ses yeux, la religion indique à l’individu sa place dans le monde.

Plus généralement, les dieux méritent le respect parce qu’ils ont organisé le monde de la meilleure manière possible pour les hommes et qu’ils continuent de veiller sur eux. Ce respect interdit la réflexion théologique, laquelle mène à l’impiété des sophistes qui croient qu’ils n’ont pas besoin de divinités. Pour autant, la dévotion insincère, la multiplication des actes de piété, et la bigoterie ne sont pas non plus acceptables.

Socrate, lui, voue un culte à Apollon, le dieu grec des arts et de la beauté masculine. Il consulte ses volontés par l’intermédiaire de la Pythie de Delphes, à laquelle il s’en remet pour les questions qui dépassent l’existence humaine. Pour lui, le divin est par nature transcendant et incompréhensible.

Socrate et la Pythie

Cela étant, on aurait tort de surestimer les sentiments religieux de Socrate.

L’athéisme sera quand même une des principales accusations de son procès. De fait, il n’est pas impossible, encore une fois, que les disciples aient « corrigé » l’histoire au profit de la légende. On peut par exemple soupçonner Xénophon de mettre en évidence la crédulité de son maître afin de dissiper le souvenir d’impiété qui lui est attaché. Les épicuriens, qui réduisaient la vie religieuse à un moyen, pour le sage, de contempler la perfection divine, se réclameront de Socrate.

Tout bien considéré, on distingue donc deux Socrate : un religieux et un athée.

Le second se méfie de la bonne conscience religieuse des citoyens qui le condamneront sa dissidence par la mort.

Le premier est aussi animé par une foi mystique.

En résumé, si Socrate reconnaît la vertu morale et politique de la religion traditionnelle d’Athènes, il est personnellement plutôt irréligieux.

Le démon de Socrate

La légende de Socrate apparaît comme le destin d’un élu.

À certaines occasions, il prétend être un devin[9], si bien que certains attribueront son charisme exceptionnel à des dons de thaumaturge. Deux-cents ans après sa mort, le stoïcien Antipater écrira même un recueil de ses prophéties (d’après Cicéron).

Lorsque son ami Chéréphon demande à la Pythie quel maître suivre – c’était une question fréquente – elle lui déconseille de rejoindre le sophiste Gorgias, et elle affirme que le philosophe est « le plus sage des hommes » (Apologie de Socrate). Si c’est elle qui le dit…

Mais le mysticisme de Socrate réside surtout dans son démon[10].

Influencée par les mythologies orientales (perse, notamment), la religiosité populaire de la Grèce antique considérait que tout un chacun pouvait avoir son génie personnel. Dans le détail, certains génies, nés de l’union de dieux avec des femmes, servaient d’intermédiaires entre le monde divin et le monde humain ; d’autres, constitués par les âmes des morts, intervenaient dans le destin des vivants. Celui du philosophe semble appartenir à la seconde catégorie.

Socrate précise que son démon le dissuade plutôt qu’il ne lui dicte une conduite :

Dans tous les cours de ma vie jusqu’à ce jour – celui de ma mort – il n’a jamais manqué dans les moindres occasions de me détourner de ce que j’allais faire de mal.
— Apologie de Socrate

D’après Porphyre de Tyr, Socrate aurait désobéi plusieurs fois à son père dans son enfance pour obéir au démon, dont il dit qu’il « vaut mille pères »[11]. La voix – il ne s’agit pas d’une apparition – intervient dans sa vie privée : elle sélectionne les jeunes gens qu’il peut fréquenter ; elle lui demande de partir d’un lieu avant de rencontrer telle personne ; elle l’oblige à réparer une faute, comme lorsqu’il a remboursé 20 mines à Aristippe alors qu’il avait besoin de cette somme.

Socrate démon daïmôn

En particulier, il le détourne de la politique :

Peut-être vous paraîtra-t-il étrange que je coure de tous côtés donner à chacun des avis en particulier et que ne n’aie pas le courage de me produire dans les assemblées du peuple pour y donner mes conseils à la république. Ce qui m’en dissuade, Athéniens, c’est ce que vous m’avez ouï dire souvent un peu partout : il m’arrive je ne sais quoi de divin et de démonique, dont Mélétos, pour plaisanter, a fait un chef d’accusation contre moi […]. J’entends une voix […], et c’est elle qui m’empêche de prendre part aux affaires publiques.
— Apologie de Socrate

C’est également le daïmôn qui lui interdira de répondre aux juges au procès.

Il joue, pour Socrate, le rôle d’une autorité suprême :

Athéniens, je vous fais bien mes compliments, et je vous aime, mais j’obéirai au dieu plutôt qu’à vous.
— Apologie de Socrate

En écoutant son génie au quotidien, le philosophe passe pour un cinglé : il ne s’habille que d’un manteau et il va nu-pieds ; il s’emporte sans raison ; il se met parfois à sauter ou à danser, à tel point que les gens l’appellent « le bouffon d’Athènes ». Certains voient dans ces excentricités une forme de chamanisme.

Il n’est pas exclu que le démon de Socrate ne soit en réalité qu’une extrapolation, voire une création propre à la légende.

On a émis diverses hypothèses pour expliquer le phénomène :

  • il pourrait très bien s’agir d’une métaphore inventée par Platon pour couvrir les frasques de son maître (qui suscitent la défiance de prime abord) ;
  • en rapprochant le daïmôn des divinités par lesquelles les anciens législateurs se prétendaient soutenus, on peut imaginer une supercherie qui évite au philosophe d’avoir à justifier ses choix ;
  • en cohérence avec sa critique, Nietzsche expliquera les bizarreries socratiques comme des effets secondaires de la prohibition de la conscience morale ;
  • bien sûr, la psychiatrie moderne diagnostique des hallucinations symptomatiques de la folie, tandis que l’exceptionnelle capacité de concentration du malade relèverait, elle, de la catalepsie ;
  • les adeptes du paranormal évoquent l’hypnose, les anges gardiens, etc.

Ce qui est certain, c’est que le démon socratique constitue une nouvelle forme de conscience religieuse : une vague voix intérieure, un scrupule, un pressentiment, un « je ne sais quoi de divin »[12] sans personnification particulière atteint l’entendement de l’homme pour le guider et lui donner confiance dans l’accomplissement d’un dessein supérieur. À la fois en lui et transcendante, elle le focalise sur sa mission personnelle en le détournant des considérations de circonstance ; elle lui interdit le succès terrestre à payer d’une trahison spirituelle ; elle commande ses rapports à autrui, à la cité, et à la religion.

Le daïmôn de Socrate sera un grief majeur de ses ennemis, qui y voient une dangereuse émancipation à l’égard de la religion commune.

En résumé :

  • Socrate avait un comportement excentrique que l’anecdote sur son démon personnel a peut-être servi à expliquer et à sacraliser ;
  • son célèbre daïmôn se manifestait sous la forme d’une voix intérieure qui lui déconseillait des actes ou des personnes.

Comment Socrate est devenu Socrate

Les désillusions politiques et humaines de Socrate l’ont conduit sur un autre chemin.

À 50 ans[13], il prend conscience de sa mission philosophique.

Familier des diverses démarches de pensée de la Grèce antique, il se désintéresse alors des courants de son temps. Fini les débats des sophistes, les cénacles intellectuels, et les palestres : il s’engage à chercher la vérité authentique, donc à refuser toutes les compromissions qui auraient pu le séduire autrefois.

>> La sagesse de Socrate sur un post-it

Trois conjectures existent sur l’événement déclencheur :

  1. d’après Diogène Laërce, il aurait effectué un pèlerinage à Delphes, où il aurait ressenti une profonde adhésion à la sentence « Connais-toi toi-même » (Γνῶθι σεαυτόν) gravée à l’entrée du temple ;
  2. la réponse de la Pythie à son disciple Chéréphon (selon laquelle il serait « le plus sage des hommes ») aurait donné naissance en lui à la conviction de son destin ;
  3. il aurait assisté à une représentation des Nuées d’Aristophane au retour de la bataille de Délion, et la dérision dont était accablé son personnage l’aurait convaincu de modifier son comportement.

Socrate Nuées Aristophane

En outre, les circonstances extérieures favorisaient aussi la maturation du philosophe : le caractère de plus en plus absurde de la guerre, les dégâts de la peste, l’incertitude géopolitique, et le désarroi des dirigeants ne peuvent que conduire l’homme à rechercher une source intérieure : « Je craignis, explique-t-il, de devenir complètement aveugle de l’âme en braquant ainsi mes yeux sur les choses et en m’efforçant par chacun de mes sens d’entrer en contact avec elles » (Phédon, Platon).

Socrate ambitionne alors de diffuser sa prise de conscience pour sauver ses concitoyens de l’orgueil, de la duplicité, et de l’absurdité. Il délaisse les sciences naturelles et physiques – il condamne les préoccupations cosmologiques d’Anaxagore – afin de se consacrer à l’éthique. Il adopte pour ce faire une démarche pratique, parce qu’il veut démontrer par sa vie même l’authenticité de son engagement.

Ce n’est pas par des raisons, mais par des actes que je le démontre. Ne te semble-t-il pas que les oeuvres sont plus importantes que les bonnes raisons ?
— Hippias majeur, Platon

En résumé, Socrate aurait embrassé sa vocation philosophique à la cinquantaine, à la fois parce qu’il aurait ressenti un appel et parce que la décadence d’Athènes l’incitait à se recentrer sur lui-même.

L’accouchement des esprits

Désormais en quête de vérité, Socrate dérange ses contemporains dans leur vie quotidienne pour leur proposer un examen serré de leurs idées. Il traite n’importe quelle personne de la même manière, comme un parent, sans politesse ; tel un psychanalyste, il passe au crible l’existence de son interlocuteur – il l’examine avec une certaine cruauté, il ne fait aucun cadeau.

Ce qu’il préfère, c’est « cuisiner » un homme en vue sur ses valeurs (la tempérance, le courage, la justice, l’amitié, etc.). Il lui demande ingénument de définir les principes qu’il invoque, puis il relève les ambiguïtés. Il interroge par exemple son ancien élève Charmide, un des futurs Trente tyrans, qui passe pour un modèle de tempérance, sur les vertus ; les généraux Lachès et Nicias, réputés pour leur bravoure, sur le courage (justement) ; le devin Euthyphron, connu pour la droiture de sa foi, sur la piété ; les professeurs de vertus qu’il rencontre sur la nature de la vertu qu’ils enseignent.

Socrate ironie

Sur la forme, il mène la conversion avec stratégie : il module la vitesse et la tension de l’échange, il glisse des feintes ; il s’adapte soigneusement aux réactions de son interlocuteur, quitte à prendre une autre direction, si besoin est ; il manie l’ironie pour souligner les failles dans le propos de son contradicteur et le culpabiliser. Pour autant, il n’use pas d’un rationalisme étroit, il ne prétend pas corriger les paroles adverses à l’aune d’un critère universel de vérité, mais seulement œuvrer à la clarté de sa conscience.

Le caractère exceptionnel de cette méthode de dialogue est que l’interlocuteur « enfante » de lui-même, sans avoir rien appris de nouveau du philosophe, des pensées élevées. Accomplissant avec les esprits ce que sa mère Phénarète, la sage-femme, accomplissait avec les corps, Socrate ne fait que délivrer les idées.

C’est la maïeutique[14], ou l’art d’accoucher les esprits.

Contrairement au préjugé qui sera répandu par Aristote, cette méthode de ne résume pas à la recherche de la bonne définition. Sa finalité est beaucoup plus large : réconcilier la conscience individuelle avec elle-même.

L’« accouchement » n’est cependant pas garanti. Socrate agace certains interlocuteurs avec ses questions, comme le sophiste Hippias, ou par la perspective moralisatrice de l’échange ; il échoue à convertir Alcibiade à l’amour de la vérité, alors même qu’il le « travaille » à un moment de faiblesse (quand le jeune aristocrate était abandonné par ses amants) ; il ne surmontera pas la défiance des jurés de son procès. Il affirme que le succès de l’opération est suspendu aux circonstances et à l’état d’esprit (réceptif ou non) du cobaye. Quant à certains individus, son démon lui interdit purement et simplement de les approcher.

>> La maïeutique de Socrate sur un post-it

En réalité, la maïeutique socratique n’est pas si novatrice qu’on ne le croit. L’oralité de la méthode n’a rien d’exceptionnel dans la civilisation athénienne de l’époque, une civilisation de la parole politique où « raison » et « discours » sont synonymes (logos) et où, en pratique, toute question se discute. Dans le détail, sa logique semble inspirée de la dialectique de l’école éléatique née un siècle plus tôt, et son ton satirique trahit peut-être l’influence de la comédie sicilienne, caractérisée par l’usage de familiarités. Le « dialogue socratique » serait donc antérieur à Socrate.

Sur le plan de la vérité historique, par ailleurs, il est probable que Platon ait accentué le caractère méthodique des propos de son maître, car la parabole de la maïeutique apparaîtra seulement 30 ans après sa mort, dans le Théétète. Certains ont aussi accusé l’auteur d’avoir plagié le sophiste Protagoras, le cynique Antisthène, et l’hédoniste Aristippe de Cyrène. Enfin, on peut s’étonner, étant donné les prétentions de Socrate, de ne disposer d’aucune description – ni par Platon, ni par Xénophon – d’une conversion par la maïeutique. Peut-être le silence des témoins s’explique-t-il par le secret d’une forme d’initiation, ou par le caractère progressif et indescriptible de l’évolution morale de l’interlocuteur, ou alors… Platon a préféré la légende à la vérité historique.

En résumé :

  • Socrate engage la discussion avec les Athéniens, il les accoste un peu partout afin de mettre à l’épreuve leurs préjugés ;
  • le but de son interrogatoire est que, grâce à son aide, l’interlocuteur parvienne de lui-même à des pensées élevées : c’est la « maïeutique » ;
  • les principes de la méthode paraissent cependant empruntés à d’autres traditions et il est possible que ce soit Platon qui l’ait inventée dans les dialogues.

La découverte de l’ignorance

Socrate harcèle son interlocuteur avec son bon sens jusqu’à le faire craquer pour le prendre en flagrant délit d’ignorance. En pratique, il part de la recherche d’une définition ; puis il interroge les esprits les plus divers, en les flattant avec ironie ; il s’étonne de leurs réponses et il s’en sert pour démontrer la fragilité de leurs opinions.

Socrate ignorance

Interrogeant un homme politique de premier plan réputé sage, il réalise avec surprise qu’il ne sait pas ce qu’il veut. Les poètes et les artistes avec lesquels il s’entretient surestiment encore plus la fiabilité de leurs certitudes.

L’autorité lui apparaît alors comme une boussole sud de la sagesse :

Ceux qu’on vante le plus me satisfont le moins et ceux dont personne ne fait cas – c’est-à-dire les simples, les artisans – je les trouve beaucoup plus près de la sagesse.
— Protagoras, Platon

Le manque de rigueur des savants le frappe.

Il pointe du doigt le caractère fallacieux des méthodes des sophistes, qui découle de leur indifférence pour la vérité. Lui refuse, contrairement à eux, que la connaissance tienne son statut de la réussite qu’en tire son détenteur – autrement dit, l’efficacité de leur savoir empirique, en particulier de leur rhétorique, ne suffit pas à lui conférer valeur de vérité.

Lui s’interdit d’être guidé par l’utilité, les passions, ou l’intérêt :

Je ne veux pas paraître à moi-même comme l’un de ceux qui se conforment aux désirs de la majorité ; je veux seulement me conformer à ce qui m’est apparu à moi après un examen rigoureux.
— Gorgias, Platon

Socrate se rend compte de la fragilité de la connaissance.

Certes, il n’en sait pas plus que ses interlocuteurs – seulement, lui il le sait. Eux sont déçus de la conclusion de l’échange, ils voudraient que le philosophe les éduque et substitue à leur ignorance de fermes vérités.

Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.
— Ménon

Mais l’ignorance socratique n’est pas une défaite de la pensée, c’est au contraire une victoire sur toutes les influences qui l’induisent en erreur :

Chaque fois que je convaincs quelqu’un d’ignorance, les assistants s’imaginent que je sais tout ce qu’il ignore. En réalité, juges, c’est le dieu qui le sait, et il a voulu montrer que la science humaine est peu de choses ou même qu’elle n’est rien. L’exigence nouvelle n’est plus de parler d’ignorance qui se connaît ou de savoir qui s’ignore, mais de suggérer une transcendance dans la béance de la relativité de la science. Cette ignorance n’est pas un désarroi intérieur ni une défaite du savoir, mais, au contraire, une victoire de la pensée réfléchie sur tous les mauvais aiguillages que subit, sans s’en rendre compte, la pensée qui ne se double pas de réflexion.
— Apologie de Socrate

Le principe fondamental de l’ignorance socratique est que l’homme se rapproche de la vérité quand il a conscience de ce qu’il sait ignorer.

L’arme de Socrate pour mettre à nu l’ignorance est l’ironie. Attitude déroutante souvent rapprochée du cynisme, l’ironie socratique est cependant moins provocatrice. Il s’agit plutôt d’un mélange d’humilité, par ouverture à la vérité qu’on ignore, et de malice. « Pour être savant, écrit Jacques Mazel, il faut dépasser la science ; pour être sérieux, il faut se libérer du sérieux » (Socrate).

D’un côté, Socrate remet en cause la philosophie ; de l’autre, il en défend une idée supérieure.

En résumé, Socrate réalise le caractère fondamental de l’ignorance humaine à force d’interroger ses contemporains et il considère que le chemin vers la sagesse commence avec cette prise de conscience.

Réconcilier la vie et la pensée

La découverte de l’ignorance rend nécessaire de se connaître soi-même. La connaissance des choses extérieures n’étant pas fiable, la vérité doit alors être recherchée à l’intérieur de l’individu :

La vérité est une illumination en nous-mêmes.
— Phédon, Platon

Socrate donne au précepte « Connais-toi toi-même » un sens précis : la sentence ne commande pas de trouver son identité ; elle ne demande pas une introspection individuelle ; elle ne renvoie pas non plus à la connaissance, valorisée par les sophistes, des ressorts de la psychologie humaine. Cette connaissance de soi ne vise pas une forme d’assurance, elle invite au contraire à pratiquer le doute – sans toutefois tomber dans le scepticisme, qui constitue aussi un dogmatisme. Se connaître soi-même c’est, sur le plan épistémologique, douter au nom d’une forme supérieure de savoir.

>> Le connais-toi toi-même de Socrate sur un post-it

Contre les sophistes (en particulier Protagoras) qui voient dans le savoir le but suprême de l’humanité (le savoir comme fin, sophrosyné), Socrate subordonne la quête de la vérité et du bonheur non pas au culte de la raison, mais à une fin morale qui transcende la science (le savoir comme moyen, sophia). Sans cette référence supérieure, les hommes sont enfermés dans la recherche d’un bonheur illusoire, où l’inquiétude et la renaissance perpétuelle du désir les condamnent au malheur.

L’enseignement de Socrate dépend donc de l’accession à un autre niveau de conscience. Seulement, le philosophe ne parvient pas à exprimer cette valeur supérieure au nom de laquelle il disqualifie les non-valeurs comme la richesse matérielle ou le savoir : « La vie de Socrate témoigne qu’une valeur n’est valable que par rapport à l’homme qui lui donne sa validité. C’est soi-même qui qualifie, il faut donc commencer par se connaître soi-même pour avoir connaissance de la référence, de la qualité qui est au centre et au coeur du monde » (Socrate, Jacques Mazel).

Socrate « Connais-toi toi-même »

La philosophie de Socrate réside donc aussi dans l’exemplarité de sa vie.

Ses discussions sur l’Agora ne servent pas directement à trouver la vérité, mais à donner envie à la jeunesse athénienne de l’imiter dans la voie de la vertu :

Je n’ai pas d’autre but, en allant par les rues, que de vous persuader, jeunes et vieux, de suivre la vertu.
— Apologie de Socrate

À l’enseignement de la vertu par les sophistes, c’est-à-dire un savoir-faire, un ensemble de techniques pour conduire l’individu à la réussite dans la cité, Socrate oppose une vertu intérieure, une science de soi-même (plutôt que des choses extérieures) qui passe par une transparence à soi-même.

Or, cette forme de vertu s’obtient par l’examen :

Si je dis que c’est le plus grand bien pour un homme que de s’entretenir tous les jours, soit de la vertu, soit des autres sujets dont vous m’entendez parler lorsque j’examine les autres et moi-même, et si j’ajoute qu’une vie sans examen ne vaut pas pour l’homme la peine d’être vécue, vous me croirez bien moins encore.
— Apologie de Socrate

La vertu est en gestation en chacun, avant que la maïeutique n’en fasse accoucher la conscience par un effort commun. En contraignant à unifier en soi les croyances et l’action, la contradiction conduit à la découverte de l’ignorance fondamentale – l’existence achèvera ensuite la démonstration. Ainsi, la finalité de la pédagogie socratique est la conformation de la pensée et des actes, la mise en cohérence de la vie.

Pour Socrate, on atteint la valeur morale par les actes, c’est pourquoi il invite les jeunes Athéniens qui veulent devenir des hommes accomplis à le suivre.

En résumé :

  • l’ignorance fondamentale de l’homme implique qu’il doit se détourner de la connaissance des choses extérieures et s’examiner lui-même ;
  • la connaissance de soi-même prônée par Socrate vise à mener une existence vertueuse définie par la cohérence de la pensée et des actes.

Prise de recul à l’égard de la politique

Amoureux d’Athènes et motivé par le devoir, Socrate était prêt à s’engager sans réserve pour elle, y compris politiquement. Il ne souscrit pas à l’argument de la priorisation de l’hédoniste Aristippe (son disciple), selon lequel il est déjà assez difficile de se gouverner soi-même.

Pour justifier la participation politique du citoyen, il évoque avec une métaphore musicale ce que les économistes modernes appellent les « externalités positives »[15] :

Mais, ami Socrate, une chose est le privé et autre chose le public. – Oui, mais qui sait chanter chante tout aussi bien seul qu’au milieu des gens. De même celui qui sait jouer de la cithare peut en jouer dans la solitude comme sur la place publique.
— Mémorables, Xénophon

Seulement, ce phénomène est suspendu aux valeurs de la cité, et Athènes semble avoir perdu les siennes après l’expédition de Sicile (-415), menée pour des intérêts personnels. Bien que Socrate ne soit pas pacifiste et qu’il soutienne sa patrie par principe, il ne s’accommode pas, contrairement aux sophistes, du déshonneur causé par la conduite de la guerre. Sa déception n’est probablement pas étrangère à la responsabilité, dans le déshonneur athénien, de son ancien disciple Alcibiade, qui raconte à qui veut l’entendre qu’il avait simplement choisi son maître comme le meilleur des sophistes.

Sa conscience et son démon écartent Socrate de la politique. À ses disciples, il enseignera désormais la sagesse avant la politique.

Socrate démocratie politique

Il ne s’impliquera guère dans le processus de décision démocratique. La seule fois où il exercera une fonction publique officielle, c’est parce qu’il y sera obligé. Le sort le forcera à entrer au Conseil (la Boulé), et le jour où il sera chargé de représenter sa tribu, il s’attirera les moqueries de l’assistance en ne sachant pas mettre une motion aux voix. Son détachement lui rend également le discours politique imperméable : assigné pour la première fois au tribunal alors qu’il est septuagénaire, il avoue qu’il est « absolument étranger au langage qu’on y parle » (Apologie de Socrate).

Cette abstention vexe les Athéniens, qui la prennent pour de l’égoïsme. Dans son Accusation de Socrate, le sophiste Polycrate d’Athènes lui reproche son aversion avouée de la démocratie athénienne, et plus profondément sa « misodémie » (étymologiquement « la peur du peuple »).

Alors que certains veulent pouvoir compter sur lui quand les Trente prennent le pouvoir, Socrate refuse de se compromettre quelles que soient les circonstances :

Crois-tu que je serai plus utile en la pratiquant [la politique] seul ou en l’enseignant à beaucoup pour qu’ils la pratiquent bien ? […] Si quelqu’un entend combattre vraiment pour la justice et si l’on veut néanmoins qu’il conserve la vie un peu de temps, il est nécessaire qu’il reste simple particulier, qu’il ne soit pas homme public.
— Mémorables, Xénophon

En pratique, Socrate ne peut pas s’engager en politique, car ses idées dérangent les puissants. Ainsi répète-t-il qu’il serait mort depuis longtemps s’il avait accédé au désir de ceux qui le pressent de s’impliquer :

Si je m’étais adonné à la politique, je serais mort depuis longtemps ; et aussi, je n’aurais été utile ni à vous ni à moi-même. […] Il n’est pas d’homme au monde qui puisse se conserver en vie en s’opposant généreusement soit à vous, soit à une autre assemblée populaire et en s’attachant à empêcher dans la cité quantité d’injustices et d’illégalités.
— Apologie de Socrate

Pourtant, Socrate ne convaincra pas ses disciples de rester à l’écart de la politique.

Le plus célèbre, Platon, tentera par trois fois d’installer un gouvernement des philosophes à Syracuse – en vain . Or, son maître ne croyait pas un tel régime possible, parce qu’il ne pensait pas un dirigeant providentiel capable d’imposer les vertus d’en haut des structures religieuses et politiques.

>> La république de Platon sur un post-it

Plusieurs de ses disciples seront aussi parmi les Trente Tyrans qui remplaceront la démocratie athénienne par une oligarchie à la fin de la guerre du Péloponnèse, pendant moins d’un an, en -404 : le cruel et sanguinaire Critias (descendant de Solon) à leur tête, Charmide (dont Socrate était tombé amoureux), ou encore Chariclès. Craignant la liberté de parole et la capacité de persuasion de Socrate, ils déposeront un projet de loi bannissant « l’art de la parole » qui le vise directement ; puis ils lui interdiront de parler à des personnes de moins de 30 ans.

Le recul de Socrate s’explique aussi par un désaccord sur la justice.

Lorsqu’il en aura l’occasion, il refusera de violer l’idéal de la justice pour complaire au pouvoir, quel qu’il soit.

Au procès de la bataille navale des Arginuses (-406), où il est bouleute (président de l’assemblée), il résiste à la foule en colère qui exige des procédures expéditives pour juger les marins coupables de ne pas avoir recueilli tous les corps des défunts. Avec courage, il impose le respect scrupuleux de la loi qui garantit des procès équitables.

Cet épisode est significatif à plusieurs égards :

  • Socrate considère qu’il est dangereux de rechercher la justice dans l’illégalité ;
  • il refuse de donner des boucs émissaires (six généraux) à la foule ;
  • le conflit et la déception populaire nourriront probablement l’animosité qui se manifestera à son procès.

Un autre épisode témoigne du courage du philosophe. Sous la tyrannie des Trente, le pouvoir essaie de le rendre complice du régime en lui imposant la mission de ramener Léon de Salamine, un général démocrate, pour qu’il soit mis à mort. Refusant de se compromettre, Socrate rentre simplement chez lui sans rien faire (il aura la vie sauve parce que la tyrannie est renversée peu de temps après).

Ces preuves de sa force d’âme montrent que la justice est à ses yeux un scrupule du quotidien qui empêche de commettre l’injustice volontairement ou involontairement. Les discours des sophistes (notamment ceux d’Hippias d’Élée) ne lui suffisent pas ; il ne construit pas de systèmes utopiques, et il se méfie de principes prétendument universels ; il n’adhère pas non plus à la symétrie de la loi du talion[16]. Seules comptent, à ses yeux, la conduite et la conscience.

En définitive, la justice n’est pas une question politique, mais morale. Peu importe la forme du gouvernement, tant que le juge vise la justice dans sa conscience.

Telle est l’imposture de la politique : elle se fait passer pour une idole ; elle prétend détenir les solutions alors qu’elle ne peut pas combler l’âme. Socrate y renonce donc totalement afin de préserver sa cohérence intérieure. Il préfère inspirer ses contemporains par d’autres voies, afin de développer leur sens éthique.

Paradoxalement, c’est en acceptant de mourir d’une condamnation injuste qu’il laissera en conclusion suprême de son enseignement la nécessité de respecter les lois de la cité.

En résumé :

  • d’abord convaincu de la valeur de la participation du citoyen, il s’écarte ensuite de la politique parce qu’il est déçu de la corruption du système démocratique ;
  • l’opinion publique interprète son abstention radicale comme une forme de connivence à l’égard de certains de ses disciples actifs dans le parti oligarchique ;
  • il considère que la justice est ultimement une question de vertu, ce dont il donne l’exemple pratique à plusieurs reprises.

Le procès de Socrate : l’accusation

En février 399, un jeune poète du nom de Mélétos remet à l’archonte-roi une plainte contre Socrate :

Socrate est coupable de ne pas croire aux dieux reconnus par l’État et d’introduire de nouvelles divinités ; il est en outre coupable de corrompre les jeunes gens. Peine : la mort.

Cette plainte est tout sauf anodine, et elle a des racines lointaines.

C’est tout d’abord un effet secondaire de la méthode socratique. À force d’exercer la maïeutique, le philosophe s’est forgé une réputation d’indésirable – il est un genre de clochard qui harcèle les bonnes gens dans la rue. Il s’est même fait de véritables ennemis, des Athéniens dont l’ego n’a pas supporté la découverte de l’ignorance.

C’est également une question d’idées, parce que la liberté d’expression de Socrate n’a pas ménagé la bien-pensance athénienne. Son indépendance d’esprit et son antidogmatisme mettaient en péril les idéologies du temps ; son démon heurtait certainement le religieusement correct ; son abstention politique pouvait être interprétée comme de l’égoïsme et de la suffisance ; sa méfiance à l’égard de la démocratie laissait soupçonner une connivence avec les partisans de l’oligarchie.

Le soupçon est renforcé par le contexte politique du procès. Après 28 années de guerre du Péloponnèse, le doute socratique ne passe pas auprès de ceux qui veulent restaurer la grandeur d’Athènes ; elle le met même en danger parce que la réaction demande des boucs émissaires pour résoudre la crise. La masse bourgeoise de la cité veut à tout prix retrouver la prospérité ; or, une reconstruction morale est nécessaire au préalable. En particulier, elle use alors de la législation contre les crimes d’impiété pour réduire au silence les adversaires de cette reconstruction. Sa marge de manœuvre est large depuis que les délits doctrinaux, ou spirituels, ont été créés au milieu du Vème siècle avant J.-C.[17].

procès de Socrate accusation

À en croire Platon, Socrate était bien conscient de l’impopularité de son message. À la fin du Gorgias, il imagine qu’on le condamne à mort en se comparant à un médecin accusé par des enfants (les Athéniens) :

Je serai jugé comme le serait un médecin accusé devant des enfants par un cuisinier. Examine en effet ce qu’un médecin au milieu de pareils juges aurait à dire pour sa défense, si on l’accusait en ces termes : « Enfants, cet homme vous a fait beaucoup de mal : il vous perd vous et ceux qui sont plus jeunes que vous, et vous jette dans le désespoir, vous coupant, vous brûlant, vous amaigrissant et vous étouffant ; il vous donne des potions très amères, et vous fait mourir de faim et de soif, au lieu de vous servir, comme moi, des mets de toute espèce, en grand nombre et flatteurs au goût. » Que penses-tu que dirait un médecin dans une pareille extrémité ? Dirait-il ce qui est vrai ? « Enfants, je n’ai fait tout cela que pour vous conserver la santé. » Comment crois-tu que de tels juges se récrieront à cette réponse ? De toutes leurs forces, n’est-ce pas ?

Au contraire, la plainte attribue à Socrate une responsabilité indirecte dans la crise.

On lui reproche d’avoir transformé la jeunesse dorée d’Athènes, dont il fréquentait assidûment les banquets, en une élite infidèle et corruptible. Dans le pamphlet Accusation de Socrate, Polycrate d’Athènes rappelle qu’il était le maître d’Alcibiade et Critias, deux aristocrates brillants, mais débauchés, sans scrupules, prêts à tout pour faire avancer leur propre intérêt, y compris trahir leur cité (le premier a combattu pour les Spartiates et les Perses lors de la guerre du Péloponnèse, le second aurait été ostracisé, avant de devenir un des Trente tyrans les plus puissants). S’ils sont morts des années plus tôt, leurs crimes sont encore dans les têtes. Platon, lui, atténuera la teneur en scandale de ces destins – probablement par conscience aristocratique.

Ainsi, la plainte déposée contre Socrate aurait 4 racines lointaines :

  1. il s’est fait des ennemis en harcelant les gens dans les rues ;
  2. ses idées représentaient, estimait-on, un danger pour l’ordre social ;
  3. la bourgeoisie athénienne demandait des boucs émissaires pour sortir de la crise ;
  4. certains de ses disciples étaient directement responsables de la crise.

À considérer ses ressorts immédiats, le procès a tout d’un complot. En effet, plusieurs personnes se sont entendues secrètement pour se débarrasser de Socrate dans l’intérêt de la bourgeoisie athénienne.

procès de Socrate corruption jeunesse

L’homme qui tire les ficelles s’appelle Anytos. Ce dernier est un tanneur qui a fait fortune et qui milite pour le retour à une démocratie tempérée, un régime qui garantit un climat social favorable aux affaires. Étant donné qu’un procès est particulièrement chronophage, parfois source de complications ; qu’il représente un risque pour la réputation ; et que l’amende peut être lourde en cas d’échec – pour toutes ces raisons, le riche industriel sous-traite l’accusation à deux hommes de paille :

  1. Mélétos, qui a déposé la plainte et prend donc sur lui les risques de l’accusation, est un jeune poète érotique (30 ans) raté et moqué (ses œuvres sont sifflées et son nom est même devenu une insulte) ;
  2. Lycon, qui va instruire l’affaire, est un orateur à gages.

Les trois hommes ont un contentieux avec Socrate.

Comme beaucoup de poètes de l’époque, Mélétos est certainement jaloux de l’autorité morale des philosophes.

En particulier, les poètes athéniens n’épargnaient pas Socrate :

Je hais ce vieux bavard, ce gueux qui passe sa vie à méditer et n’a jamais médité au moyen d’avoir à manger.
— Eupolis

Socrate, homme rare parmi les hommes rares, mais le plus fou parmi les fous […], tu es capable sans doute de supporter les privations, mais tu n’as pas de quoi te faire un manteau.
— Ameipsias

Ensuite, Lycon en veut à Socrate pour la mort de son fils prodige Autolycos, autrefois célébré dans les milieux les plus élitistes de la cité pour son exceptionnelle beauté et ses exploits sportifs. Il avait rencontré le philosophe 22 ans plus tôt, au banquet du riche Callias (subjugué par Autolycos), et il l’avait flatté sans réussir à s’attirer ses bonnes grâces. Plus tard, son fils sera tué par les Trente, ce qui l’emplira d’un désir de vengeance à l’égard de toutes les personnes ayant une responsabilité, proche ou lointaine, dans l’établissement du régime. Paradoxalement, il était lui-même soupçonné de trahison, en conséquence de quoi il devait donner des gages de son allégeance au nouveau régime démocratique.

Enfin, bien qu’il ne le connaisse pas personnellement, Anytos a un conflit personnel avec le philosophe. Il lui reproche d’avoir proféré que son fils était trop intelligent pour reprendre ses affaires, et qu’en choisissant cette voie il sombrerait dans l’alcoolisme. Cette médisance l’a convaincu de la dangerosité de l’homme, qui dresse les fils contre les pères, pour l’ordre social. Il l’aurait donc prévenu de ne plus médire sur les grandes familles d’Athènes.

Anytos est plus fondamentalement l’antithèse de Socrate. Il est riche, influent, volontaire et pragmatique, quand le philosophe est pauvre, indifférent, sceptique et passif. S’il est l’archétype sociologique du bourgeois dont l’existence est dévolue à ses intérêts pratiques, l’hypothèse qui en fait un relais de la corporation des artisans et des politiciens est certainement fausse. De fait, il est à lui seul très influent dans la démocratie athénienne, où il achète des magistrats, des orateurs, voire des juges. Il est plutôt modéré, car il agit simultanément pour « effacer », d’une part, les erreurs passées, et pour éviter qu’elles ne se reproduisent, d’autre part. Ainsi, c’est par esprit de prévention qu’il est convaincu, lui l’industriel pragmatique, que l’influence de Socrate, et plus généralement toute controverse intellectuelle, est pernicieuse pour l’ordre social.

En résumé :

  • la plainte déposée contre Socrate n’est pas étonnante étant donné sa mauvaise réputation, ses idées controversées, et la responsabilité directe de certains de ses disciples dans la crise ;
  • le procès s’apparente à un complot orchestré par un riche industriel, Anytos, et exécuté par deux hommes de paille, le poète Mélétos et l’orateur à gages Lycon ;
  • l’hostilité d’Anytos reflète celle de la bourgeoisie athénienne, qui craint que l’activité du philosophe ne mette en péril la stabilité politique.

Le procès de Socrate : l’instruction

Les 2 chefs d’accusation sont 1° l’impiété et 2° la corruption de la jeunesse.

Sur le fond, le dossier est difficile à instruire. En effet, l’abstention politique de Socrate empêche de lui reprocher des actes précis. De plus, son influence, qui court sur une trentaine d’années, pourrait compter parmi les erreurs du passé qu’on chercher à effacer. Enfin, il est un véritable citoyen, et non pas un philosophe étranger.

L’archonte-toi, le dirigeant chargé des affaires religieuses, confie l’affaire à l’Héliée, un tribunal de 6 000 jurés de plus de 30 ans tirés au sort. L’audience sera publique, mais les plaidoiries ne sont pas publiées.

Procès de Socrate tribunal Héliée

L’instruction du procès va comporter 4 phrases :

  1. les deux parties plaident chacune à leur tour (les accusateurs, puis l’accusé) ;
  2. les jurés votent pour ou contre la culpabilité de l’accusé ;
  3. en cas de culpabilité, les deux parties proposent alors une peine ;
  4. les jurés votent à nouveau pour choisir la peine.

N’ayant pas été détenu préventivement, Socrate se rend libre à l’Héliée. Il n’a reçu aucune consigne de son démon et il est serein.

Du côté des accusateurs, Anytos parle sans détour à l’audience et leur exprime sa conviction profonde du risque politique que le philosophe fait courir à la cité. D’une part, les jurés sont sensibles au fait que ce dernier ne perçoit aucun salaire ; mais de l’autre, comme ils sont majoritairement des petits commerçants, ils réprouvent son activité et ses idées, qui nuisent aux affaires. Le tribunal donne également la parole à toutes les personnes, ralliées pour l’occasion, qui ont un quelconque grief contre l’accusé, comme ses anciens rivaux auprès d’Alcibiade dont la jalousie n’est pas encore retombée.

Socrate, quant à lui, se contente de dire la vérité sans jargon, parce qu’il considère que sa vie entière a servi de préparation à sa défense. Il refuse donc le discours écrit pour lui par Lysias, réputé pourtant le meilleur avocat athénien de l’époque. Alors que les jurés s’attendent, de sa part, à une éloquence technique et raffinée, il leur parle très simplement, dans la langue de tous les jours et sur le ton de la confidence, ce qui constitue, aux yeux de certains témoins, une stratégie contre-productive dans la mesure où le tribunal exige quelques gages de bonne volonté. Il use de sa méthode habituelle : ses questions énervent les sophistes Hippias et Calliclès, et Mélétos perd ses moyens face à l’ironie socratique.

Procès de Socrate défense

Selon la légende, le jeune Platon, emporté par sa fidélité passionnée, serait monté à la tribune pour assister la défense de son maître (mais l’anecdote est douteuse).

La reconstitution du débat par Platon dans L’Apologie de Socrate est sujette à caution.

Plusieurs raisons justifient de la mettre en doute :

  • le texte a été écrit seulement un an après les faits ;
  • Platon n’a probablement pas pris de notes au cours du procès ;
  • le discours de Socrate semble trop précis pour avoir été improvisé (malgré son talent) ;
  • Platon a certainement écrit pour répondre aux rumeurs malveillantes de l’époque (« apologie » vient du grec ἀπόλογος / apologos, qui signifie « défense, justification »).

Si l’Apologie de Socrate tient donc de la fiction littéraire, certains éléments paraissent néanmoins receler une valeur historique :

  • le rappel des faits de la vie du philosophe ;
  • la clameur désapprobatrice des jurés en réponse à ses excès de franchise ;
  • son acceptation de la mort et son refus de renoncer à la philosophie ;
  • son refus de « jouer le jeu » en apitoyant les juges ;
  • les propositions de peine des deux camps ;
  • la dernière provocation de Socrate, qui demande à être « nourri au Prytanée ».

Socrate est condamné à une faible majorité.

Sur les 501 jurés du tribunal, 281 le déclarent coupable et 220 l’acquittent (soit, en pourcentage, un rapport 56-44). Parmi les premiers, seule une partie se sentent vraiment menacés par le discours du philosophe ; les autres craignent pour la stabilité de la démocratie. Platon se désole que seulement 31 voix eurent suffi à faire basculer la majorité, une différence d’autant plus faible que son maître a pris l’audience à la légère.

Lorsque la majorité est courte, la coutume est de choisir la peine proposée par le coupable. Or, cet usage présuppose que la condamnation puisse convenir à l’accusation. En l’occurrence, Anytos se satisferait de l’exil même s’il propose la mort ; mais Socrate commet une dernière provocation : il demande à être « nourri au Prytanée ».

Qu’est-ce qui peut convenir à un bienfaiteur pauvre qui a besoin de loisirs pour vous exhorter ? Il n’est rien, Athéniens, qui convienne mieux à un tel homme que d’être nourri au Prytanée. Il le mérite bien plus que tel d’entre vous qui a été vainqueur à Olympie avec un attelage à deux ou quatre chevaux. Celui-ci ne vous rend heureux qu’en apparence, moi véritablement. Il n’a pas besoin qu’on le nourrisse, moi, j’en ai besoin.
— Apologie de Socrate

La peine proposée par Socrate est en réalité la récompense traditionnelle des plus grands bienfaiteurs d’Athènes : un repas quotidien au Prytanée, le foyer de l’État qui symbolise sa permanence. En clair, c’est un affront aux jurés.

Radicalisés par cette dernière provocation, ils votent la peine de mort à une large majorité (361 voix contre 140, soit 72 %).

Mais ce résultat n’atteint pas Socrate, qui continue à faire la morale à l’auditoire pendant que les magistrats procèdent aux dernières formalités et que les jurés se dispersent. La légende platonicienne donne à ces paroles des accents prophétiques – c’est souvent le cas des personnages qui vont mourir dans la culture de la Grèce antique – mais le philosophe n’a probablement pas eu le temps de prononcer ces discours.

La controverse du procès de Socrate perdurera longtemps après sa mort. Ceux qui voudront le réhabiliter (notamment Xénophon) seront d’abord critiqués en même temps que paraîtront des pamphlets, parfois violents et diffamatoires (comme l’Accusation de Socrate[18] de Polycrate d’Athènes) ; puis le rapport de forces s’inversera, jusqu’à ce que l’affaire apparaisse dans toute son injustice.

En résumé :

  • alors qu’il a pour lui l’absence de faits précis à lui reprocher, Socrate ne consent aucun effort dans sa plaidoirie pour complaire à l’audience ;
  • il est reconnu coupable à une faible majorité, mais une dernière provocation – il propose une récompense au lieu d’une peine – radicalise les jurés, qui votent la peine de mort à une large majorité ;
  • reconstitué de manière partiale par Platon dans l’Apologie de Socrate, le procès de Socrate restera dans l’histoire comme un monument d’injustice.

La mort

Socrate doit attendre trente jours dans une prison située dans les annexes du tribunal, parce qu’une loi religieuse liée à la légende de Thésée et du Minotaure interdit de tuer quiconque à cette époque.

Mort de Socrate prison

Ses amis viennent le voir tous les jours. Ils comprennent le sens messianique de sa mission, mais ils refusent de le perdre, et ils savent aussi qu’on leur reprochera éternellement de ne pas l’avoir sauvé. Leur maître parle avec sa sérénité habituelle, sans une once de l’angoisse et de l’aigreur des condamnés à mort. Ayant eu plusieurs fois dans sa vie un songe lui enjoignant de composer de la musique, il écrit des poèmes lorsqu’il est seul – en pratique il copie des fables d’Ésope – mais le résultat le déçoit.

Tout est prêt pour l’évasion : Criton a préparé toutes les étapes ; il a acheté le geôlier et le silence de toutes les personnes au courant en mettant la totalité de sa fortune en jeu.

Cette solution n’est d’ailleurs pas exceptionnelle. Avant Socrate, Anaxagore (condamné pour ne pas avoir respecté le panthéon grec) et Protagoras (condamné pour son essai Sur les dieux ainsi que sa proximité avec Périclès) ont pris le large ; après lui, Aristote (accusé d’impiété par des opposants d’Alexandre le Grand) quittera Athènes avec sa famille en disant « Je ne laisserai pas deux fois pécher contre la philosophie ».

Malgré l’insistance de ses fidèles, Socrate refuse de partir.

C’est trop tard, leur rétorque-t-il, il aurait fallu accepter l’exil escompté par Anytos. Mais surtout, une évasion ferait tâche dans la trajectoire messianique de son destin. Pour ne pas dévier de sa mission, il préfère rester fidèle à Athènes, à laquelle il est attaché par un lien indéfectible. Il se soumet aux lois de sa cité comme on se soumet à un dieu.

Par ailleurs, son démon n’est pas intervenu :

Eh bien, ni quand je sortais de chez moi, la voix divine ne m’a retenu, ni à l’instant où je montais au tribunal, ni pendant que je parlais, en prévenant ce que j’allais dire […] Même au cours de l’affaire, pas un instant elle ne m’a empêché de faire ou de dire quoi que ce soit. […] C’est que ce qui m’arrive est bon pour moi, et bien certainement, c’est nous qui nous trompons lorsque nous nous figurons que la mort est un mal.
— Apologie de Socrate

Socrate dort tranquille parce qu’il n’a pas trahi ses principes :

Vivre le plus longtemps possible, un homme digne de ce nom ne doit pas s’en soucier.
— Gorgias, Platon

Seulement, ses amis qui veulent le sauver (tout particulièrement Criton) voient son obstination comme un reniement de la fidélité qui les unit – ils ne comprennent pas.

C’est ce qui rend la mort de Socrate tragique.

Mort de Socrate David

La trêve sacrée de 30 jours achevée, une vingtaine de disciples et des membres de la famille se rendent une dernière fois auprès du philosophe. Tous les « fidèles » sont là, avec les exceptions notables de Xénophon, qui est en campagne militaire en Asie, et d’Aristippe de Cyrène, probablement parti dans une ville de plaisirs.

Une absence est très étonnante, celle de… Platon !

On le dit malade, mais on n’a pas retrouvé le certificat médical. Il est plus probable qu’il redoute de perdre à jamais sa réputation de sagesse s’il ne maîtrise pas ses émotions. Peut-être craint-il également les retombées politiques de sa présence auprès de son maître, qui a tout de même été condamné à mort pour ses idées.

Platon sait qu’il aurait dû accompagner Socrate dans ses dernières heures, donc il écrira pour se racheter et supporter le poids de son infidélité. Des biographes blâmeront cette mauvaise conscience d’un aristocrate réformateur qui ne se résout pas à subir les conséquences de ses idées. Est-ce un hasard s’il inventera l’idéalisme, c’est-à-dire une doctrine qui tend à ramener toute existence à la pensée ?

>> Les idées platoniciennes sur un post-it

C’est Platon qui racontera, sans avoir été le témoin direct des scènes, la dernière journée et les ultimes confidences du condamné dans le Phédon, un récit dont la valeur historique est attestée par l’absence de contestation de la part des autres disciples, pourtant souvent divisés par la jalousie, au point que certains sont presque ses « ennemis ».

À l’heure prévue, la femme de Socrate, Xanthippe, se lamente bruyamment. Criton recueille les dernières consignes, et le maître lui répond : « Soyez fidèles aux résultats de nos entretiens ». Le gardien-chef de la prison passe signaler que le moment est venu, puis il repart en pleurant, triste de perdre un homme gentil et généreux auquel il s’est attaché. Pas encore résigné, Criton propose de repousser l’ingurgitation du poison, mais le condamné refuse : il prend la coupe et boit la ciguë sans trembler.

Mort de Socrate poison ciguë

L’émotion submerge alors les disciples (le bourreau aussi, à en croire Platon), mais Socrate les rappelle à une certaine fermeté d’âme, parce qu’il ne veut pas mourir avec des paroles de mauvais augure.

L’identité du poison est incertaine, car la légendaire ciguë est également connue pour son effet calmant, parfois même salutaire. On peut donc imaginer que Socrate en ait bu un peu plus tôt – d’où son calme surprenant – en préparation du poison. Pour que celui-ci fasse effet, la procédure prévoit que le condamné se déplace dans la chambre jusqu’à sentir une pesanteur dans les jambes, puis qu’il s’allonge.

Une fois allongé, alors même que la sensation est déjà parvenue à son bas-ventre, le philosophe surprend l’assistance en demandant de sacrifier un coq à Asclépios (le dieu-médecin introduit lors des épidémies de peste). Deux hypothèses existent concernant cette requête étonnante : 1° ce serait une manière ironique de signifier que la mort le délivre enfin de la maladie de la vie (hypothèse soutenue par Nietzsche, notamment) ; 2° il aurait simplement oublié de le faire vingt-cinq ans plus tôt, après une guérison au retour de la bataille de Délion.

Le corps est une prison, un tombeau de l’âme, ce que nous avons de mieux à faire est de nous en échapper pour chercher la vraie résurrection et la liberté. […] C’est en évitant des paroles de mauvais augure qu’il faut achever de vivre.
— Phédon

>> L’âme et le corps selon Platon sur un post-it

Criton lui promet le sacrifice ; puis il lui demande s’il n’a pas une autre volonté, mais Socrate ne répond pas…

La mort de Socrate a donné lieu à diverses interprétations.

Si Platon explique la sérénité de son maître par sa foi en l’immortalité, le personnage historique n’avait probablement pas cette confiance inébranlable, même s’il avait beaucoup disserté sur la mort avant de mourir.

Les descriptions du Phédon – où on ne le voit pas mourir – ont inspiré à certains un rapprochement avec les mystiques indiens :

Cet homme qui n’a jamais froid, qui n’a jamais chaud, qui est le seul à savoir jeûner et le seul à savoir boire, le seul qui sache aimer la jeunesse et rester chaste dans cet amour […], ce n’est plus un homme et, si ce n’est davantage un dieu, c’est du moins […] un être vraiment exceptionnel, un dieu parmi les hommes et un homme qui participe à la vie des dieux.

Mort de Socrate mystique

Cependant, Socrate n’était pas un ascète, mais un citoyen pragmatique inquiet à propos de l’avenir d’Athènes. Il n’a pas vraiment choisi sa mort ; il ne l’a pas non plus méprisée ; il est simplement resté fidèle à son idéal. Sa mort présente toutefois une dimension suicidaire qui a scandalisé son entourage et que Nietzsche verra comme un refoulement inédit de la puissance vitale – il affirme qu’il était mort avant d’ingérer le poison – puissance qui était intacte chez les présocratiques.

La mort de Socrate est passée quasiment inaperçue à Athènes.

Elle a certes grandement affecté ses disciples et ses amis, mais la légende des « remords » de la cité, selon laquelle les lieux préférés du philosophe auraient été fermés en signe de deuil et les accusateurs condamnés par l’opinion publique – cette légende est une affabulation. En réalité, les Athéniens considèrent plutôt que la peine de mort était nécessaire à la restauration morale, et ses adversaires ne seront ni inquiétés par leurs contemporains ni tourmentés par leur conscience. Dans les faits, l’activité intellectuelle de Socrate affaiblissait bien l’autorité de la morale commune, parce qu’Athènes, tout en étant plus tolérante que les autres États grecs, exigeait de ses citoyens une adhésion profonde (presque totalitaire) à ses principes.

>> La liberté des Anciens comparée à celle des Modernes selon Benjamin Constant sur un post-it

En revanche, comme ils l’avaient anticipé, les disciples sont la cible de reproches de la part des partisans de leur maître qui pensent que le procès aurait pu être empêché, et ils ne sont pas non plus en odeur de sainteté dans la cité. Méfiants, ils désertent progressivement la scène publique athénienne, à l’image d’Aristippe, qui prêche l’abstention politique, de Xénophon, qui part servir des puissances étrangères, ou encore de Platon, qui part en voyage pour plusieurs années.

L’antagonisme entre les soutiens et les détracteurs de Socrate se prolonge dans la culture : les seconds écrivent des pamphlets sur l’antidémocratisme du philosophe, et les premiers les réfutent avec ferveur, au point que l’apologie de Socrate deviendra un genre littéraire.

En résumé :

  • devant attendre l’exécution de sa peine en prison pendant 30 jours, Socrate y reçoit ses fidèles et il rejette leurs projets d’évasion ;
  • dans les dernières heures, tous ses proches sont présents à ses côtés, à l’exception notable et mystérieuse de Platon, qui racontera pourtant les scènes en se tenant à la vérité historique dans le Phédon;
  • le maître boit sans attendre le poison – qui n’est en réalité probablement pas la ciguë – mais il surprend l’assistance en demandant, dans ses dernières secondes, un sacrifice à Asclépios, le dieu-médecin ;
  • contrairement à la légende, sa mort n’a aucun retentissement à Athènes, à part qu’elle cristallise l’antagonisme entre les partisans et les détracteurs de Socrate.

Postérité

Alors que les jurés de l’Héliée pensaient faire oeuvre de salut public, leur décision passera à la postérité comme une grossière erreur judiciaire, un crime collectif. En étant condamné à mort, Socrate accède au statut de légende, en sus de quoi il sera à jamais innocent aux yeux de l’humanité. Il deviendra progressivement populaire ; mais surtout, son héritage sera immense.

Divers courants philosophiques s’inscrivent dans sa filiation :

  • Antisthène, un de ses plus brillants disciples en matière de raisonnement, fonde l’école cynique, dont les élèves reprennent le fameux manteau de Socrate comme une enveloppe symbolique de la conscience et de la réflexion ;
  • Aristippe de Cyrène fonde l’école dite « cyrénaïque », associée à l’hédonisme, et il devient le premier « humaniste » (il invente le mot) ;
  • Euclide de Mégare fonde l’école de philosophie de Mégare ;
  • deux siècles plus tard, les épicuriens se recommanderont de Socrate dans leur ambition de maîtrise des plaisirs;
  • le scepticisme de Pyrrhon rappellera l’ignorance socratique.

Le genre des « compositions socratiques », de courts dialogues où les personnages échangent des sentences frappantes – on dirait aujourd’hui des punchlines – naît peu de temps après la mort du philosophe. C’est probablement ce phénomène littéraire qui a inspiré Platon pour écrire ses dialogues et ainsi soulager sa conscience : c’est grâce à lui – puisque son maître n’a rien écrit – (et à Xénophon, dans une moindre mesure) que l’enseignement a été conservé, puis transmis.

Cependant, cette spécificité pose question : à quel Socrate a-t-on affaire ? Le vrai, le Socrate « historique » ? Ou l’idole des disciples, le Socrate « des socratiques » ?

Réduits à des suppositions, les spécialistes estiment que Platon « platonise » Socrate. Sa vénération, ses remords, son origine aristocratique, et l’absence de source alternative comparable empêchent de croire que le disciple donne une image honnête du maître.

Le Socrate historique a autant besoin des socratiques pour exister que ceux-ci ont eu besoin de recourir au Socrate réel pour de réaliser.
— Socrate, Jacques Mazel

Malgré leurs divergences, les multiples interprétations de la pensée socratique – celles des disciples, de Voltaire (dans sa pièce de 1759), de Nietzsche, etc. – s’accordent quand même sur l’importance de son apport. Elles reconnaissent que le philosophe a défendu la philosophie, l’amour, la religion, et même les lois pour des raisons différentes que celles communément admises à son époque.

Pour autant, la postérité a atténué la portée révolutionnaire de l’enseignement de Socrate. Cette évolution s’explique par le caractère « non partisan » de sa pensée : sans orthodoxie, pas de disciples ni d’adversaires idéologiques ; pas de schismes ni d’hérétiques à excommunier – il suffit de penser par soi-même et de chercher à se connaître soi-même pour être socratique.

Mais cela n’enlève rien à l’efficacité de son exemple et de son action spirituelle, en vertu de laquelle on verra même en lui un précurseur du Christ. Les circonstances de leurs morts sont en effet comparables et la valorisation de l’expérience intérieure par l’apôtre saint Paul – que Nietzsche mettra dans le même sac que Socrate – rappellera le « connais-toi toi-même » socratique.

En résumé :

  • l’influence de Socrate est immense dans l’histoire de la philosophie, où de nombreux courants se sont réclamés de lui, et plus généralement dans la culture occidentale ;
  • il existe probablement un hiatus entre le Socrate historique et le Socrate que nous connaissons, lequel est avant tout un personnage de Platon ;
  • la postérité a atténué la portée révolutionnaire de la philosophie socratique.

✩ ✩ ✩

Comme Socrate n’a rien écrit, nous avons affaire à plusieurs Socrate.

Non seulement sa pensée a évolué, mais les témoins les plus fiables (ses proches compagnons et ses adversaires) nous ont laissé des perspectives différentes. En outre, ils ne l’ont pas connu au même âge : le Socrate moqué par Aristophane a la quarantaine, tandis que celui mis en scène par Platon est plus mûr, ce qui se ressent dans ses propos.

La postérité ne verra pas non plus le même Socrate selon le contexte social et idéologique. On en fait tantôt l’apôtre du rationalisme, qui soumet tout propos au doute méthodique de sa maïeutique ; tantôt un mystique animé par un être surnaturel qui invite chacun à écouter sa voix intérieure pour accéder à un autre niveau de conscience.

En tout cas, ce sont ses qualités humaines, plutôt que son rayonnement intellectuel, qui en faisaient un Athénien exceptionnel à son époque, et la cohérence de sa vie et de sa pensée qui le rendent légendaire à la nôtre.

La philosophie entreprend de délier les hommes en signalant de quelles illusions regorge une étude qui se fait par les moyens des yeux, de quelles illusions à son tour celle qui se fait par les moyens des oreilles et de nos autres sens ; en leur persuadant encore de s’en dégager, de reculer à s’en servir à moins de nécessité. […] Être ainsi délié, voilà donc à l’encontre de quoi l’âme du vrai philosophe pense qu’on doit ne rien faire, et de la sorte elle se tient à l’écart des plaisirs, aussi bien que des désirs, des peines et des terreurs pour autant qu’elle en a le pouvoir […] L’âme philosophique n’ira pas s’imaginer que, l’affaire de la philosophie étant de la délier, la sienne puisse être, tandis que celle-ci la délie, de se livrer volontairement à la merci des plaisirs et des peines pour se remettre dans les chaînes, ni d’accomplir le labeur sans fin d’une Pénélope qui sur sa trame travaillerait au rebours de l’autre. Non ! Mais elle met les passions au calme, elle s’attache aux pas du raisonnement et ne cesse d’être présente en lui ; elle prend le vrai, le divin, ce qui échappe à l’opinion, pour spectacle et aussi pour aliment.
— Phédon

Vidéo

Les meilleures citations de Socrate

 

La fortune me favorise trois fois : d’abord pour être né homme et non pas animal, pour être mâle et non femme, pour être hellène et non barbare.
— Vies et doctrines des philosophes illustres, Diogène Laërce

 

Les gens qu’on interroge, pourvu qu’on les interroge bien, trouvent d’eux-mêmes les bonnes réponses.
— Lachès, Platon

 

Ne pas se contredire, ce n’est pas seulement tenir un langage cohérent, c’est arriver à unifier en soi la pensée, la croyance et l’action.
— Théétète

 

Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.
— Apologie de Socrate, Ménon

 

Connais-toi toi-même.
— inscription gravée à l’entrée du temple de Delphes

 

Cette façon de se débarrasser des censeurs n’est ni très efficace, ni très honorable ; la plus belle et la plus facile, c’est, au lieu de fermer la bouche aux autres, de travailler à se rendre aussi parfait que possible.
— Apologie de Socrate, Platon

 

L’essentiel n’est pas de vivre, mais de bien vivre.
— Gorgias

 

Un vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue.
— Apologie de Socrate

 

Je préfère que la plupart des hommes ne soient pas d’accord avec moi, plutôt que le désaccord avec moi-même.
— Gorgias

 

Nul n’est méchant volontairement.
— Gorgias

 

Mieux vaut subir l’injustice que de la commettre.
— Gorgias

 

On ne doit donc pas répondre à l’injustice par l’injustice, puisqu’il n’est jamais permis d’être injuste.
— Criton, Socrate

 

Le corps est un tombeau.
— Gorgias, Platon

 

Ce qui est utile est beau relativement à l’usage auquel il est utile.
— Hippias majeur, Platon

 

Ce qui fait l’homme, c’est sa grande faculté d’adaptation.
— Mémorables, Xénophon

 

L’homme est le seul des animaux à croire à des dieux.
— Protagoras, Platon

 

L’amour seul connaît le secret de s’enrichir en donnant.
— Mémorables, Xénophon

 

Des disciples, je n’en ai jamais eu un seul !
— Apologie de Socrate, Platon

 

Il n’y a point de travail honteux.
— Mémorables, Xénophon

 

Il faut se marier. Si tu as une bonne épouse, tu seras heureux et si tu tombes sur une femme comme la mienne [c’est-à-dire une mauvaise épouse], tu deviendras un philosophe. Dans les deux cas, tu y gagneras.
— Le banquet, Xénophon


[1] Ma source principale est la biographie Socrate de Jacques Mazel.

[2] La citation est peut-être apocryphe.

[3] Cela explique qu’il refusera un exil facile entre son procès et l’exécution de sa peine de mort.

[4] Située dans l’actuelle Turquie (autour de la ville d’Izmir), la Ionie était le berceau de la philosophie, où ont vécu plusieurs présocratiques (ex : Thalès, Héraclite, Anaxagore).

[5] « Dommage que des leçons de Prodicos, je n’aie suivi que celles à une drachme. Car si j’avais écouté sa leçon à 50 drachmes, je saurais aujourd’hui la vérité sur l’exactitude des nombres. » (Cratyle, Platon)

[6] C’est pour cette même raison que le président américain John F. Kennedy dira dans son discours d’investiture de 1961 : « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous – demandez-vous ce que vous pouvez faire pour lui » (« Ask not what your country can do for you – ask what you can do for your country »).

[7] Cité dans Socrate, Jacques Mazel.

[8] Il n’est cependant pas impossible que ce soit la rivalité entre les disciples qui ait engendré la mauvaise réputation de Xanthippe.

[9] Dans le Phèdre de Platon.

[10] Ou daïmôn.

[11] Apologie de Socrate.

[12] Apologie de Socrate.

[13] Autour des années -420.

[14] Le mot désigne à l’origine la technique médicale des sages-femmes.

[15] Une externalité positive est le bénéfice gratuit créé par l’activité d’un agent et dont jouissent d’autres agents. Par exemple, jouer de la guitare devant un auditoire demande le même effort qu’en jouer pour soi-même alors que cela procure une expérience positive gratuite à plusieurs personnes. Lorsque l’activité crée un dommage, l’externalité est « négative ».

[16] « Il n’est jamais bien d’agir injustement, ni de répondre à l’injustice par l’injustice, ni de rendre le mal pour le mal » (Criton, Platon).

[17] Le premier décret adopté en -437 contre « ceux qui ne croient pas aux dieux reconnus par l’État » a permis la condamnation d’Anaxagore, le premier philosophe à s’établir à Athènes, pour compromission de l’art de la divination.

[18] Réfuter ce pamphlet sera un exercice de rhétorique courant jusqu’à l’époque romaine.