Le bouc émissaire René Girard La violence et le sacré

Le bouc émissaire est la victime d’une violence naturelle. En français, le mot « bouc émissaire » est mentionné dans le dictionnaire de Furetière de 1690 avec la définition qui fut la première connue : le bouc qui porte sur lui tous les péchés d’Israël. René Girard précise dans Le Bouc émissaire que ce n’est que par la suite que le terme a pris son sens séculier, pour désigner une personne sur laquelle retombent toutes les fautes des autres.

>> L’état de nature de Hobbes sur un post-it

Le bouc émissaire est un mécanisme social universel. « Que chacun se demande, invite René Girard, où il en est sous le rapport des boucs émissaires. […] Nous n’avons que des inimitiés légitimes. Et pourtant l’univers entier fourmille de boucs émissaires » (Le Bouc émissaire). Dès lors qu’un groupe se constitue, il est très susceptible de faire reposer son unité sur la commune détestation, par tous ses membres, d’un seul d’entre eux. Celui-ci est à la fois dedans et dehors : il ne peut être intégré, car cela nuirait à la cohésion interne ; il ne peut pas non plus être définitivement expulsé, voire supprimé, car cela affaiblirait la catalyse produite par sa personne. René Girard montre donc que le bouc émissaire est dans une situation très particulière : il est à la fois absent, et à la fois présent. Il est absent parce qu’il ne participe pas aux activités du groupe, du moins jamais d’égal à égal avec les autres ; pour autant, il a une grande présence, dans les esprits, dans les conversations, les moqueries, les insultes, car le groupe évolue sans jamais cesser (inconsciemment, bien sûr) de se cimenter. Il n’est jamais reproché aux victimes émissaires d’être différentes, car chacun l’est ; il leur est reproché de ne pas différer comme il faut.

>> L’amour chrétien sur un post-it

René Girard présente le bouc émissaire comme une victime nécessaire

Le bouc émissaire est désigné dans certaines conditions. En effet, certaines caractéristiques prédisposent leurs détenteurs à recevoir la colère agrégée et déviée de tout un groupe. « Les suspects sont accusés de crimes d’un type particulier, écrit René Girard. Certaines accusations sont tellement caractéristiques des persécutions collectives qu’à leur seule mention les observateurs modernes soupçonnent qu’il y a de la violence dans l’air ; ils cherchent partout d’autres indices susceptibles de confirmer leur soupçon, c’est-à-dire d’autres stéréotypes persécuteurs » (Le Bouc émissaire). René Girard dénombre plus précisément trois stéréotypes de la persécution d’un bouc émissaire. En premier lieu, une telle persécution est concomitante d’une éclipse du culturel où les rapports humains se désagrègent. Les accusations portées à l’encontre des boucs émissaires fondent ensuite le deuxième stéréotype de persécution : ils sont souvent accusés d’avoir commis des crimes fondamentaux (crimes sexuels, crimes religieux) qui signalent une grande bestialité, à l’égard de victimes hautement symboliques (des enfants, une vierge, le roi, le chef, le père, la mère, etc.). Le troisième stéréotype identifié par René Girard porte sur le choix des boucs émissaires : les qualités extrêmes, comme la maladie, la folie, les difformités physique ou génétique, les mutilations accidentelles, et plus généralement les infirmités polarisent la fausse culpabilité.

>> La société contre l’État selon Pierre Clastres

Le bouc émissaire est lynché pour mettre fin à une crise collective. Ce phénomène est causé par le mimétisme humain, qui grandit en intensité jusqu’à produire la violence. Il existe un dénominateur commun à tous les sacrifices, d’autant plus visible et prépondérant que l’institution demeure plus vivante : la violence intestine. Pour René Girard, le sacrifice a vocation à éliminer les dissensions, les rivalités, les jalousies, les querelles entre proches – il préserve et renforce, ce faisant, l’harmonie de la communauté. Ainsi, la société chercherait inconsciemment à détourner vers une victime relativement indifférente, donc « sacrifiable », une violence qui menace ses propres membres, ceux qu’elle entend à tout prix protéger. Elle ruse donc avec la violence de ses propres membres afin d’en esquiver le terrible déchaînement, la brutalité aveugle et l’absurdité. « Grâce aux mécanismes persécuteurs, explique René Girard, l’angoisse et les frustrations collectives trouvent un assouvissement vicaire sur des victimes qui font aisément l’union contre elles, en vertu de leur appartenance à des minorités mal intégrées » (Le Bouc émissaire). La crise résolue par le sacrifice du bouc émissaire, la communauté est animée par la volonté de sauvegarder la paix sociale, de faire durer la trêve le plus longtemps possible. Or, comme elle garde en mémoire la persécution qui lui a redonné l’unité perdue, elle institue alors un rituel pour rejouer l’épisode miraculeux qui l’a sauvée.

>> Le désir mimétique de René Girard sur un post-it