Le capitalisme est-il moral ? André Comte-Sponville

Le système capitaliste n’est ni moral ni immoral, mais « amoral ». En effet, André Comte-Sponville affirme que la morale est intrinsèquement étrangère à l’ordre économique. Il montre dans Le capitalisme est-il moral ? pourquoi les uns comme les autres ont tort de justifier ou condamner le système économique au nom de concepts éthiques.

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L’amoralité du capitalisme repose sur une analyse de l’ordre de la morale. André Compte-Sponville commence sa démonstration en avançant que la morale a progressivement fait son retour depuis les années 1980, dans les discours toutefois bien plus que dans les comportements. Sur le temps long, avance le philosophe, le retour de la morale s’inscrit à la fois dans le processus d’affaiblissement de la religion entamé depuis la Renaissance et, plus récemment, dans la fin de la bipolarisation entraînant une remise en cause du modèle occidental. Au niveau de l’entreprise, une mode venue d’outre-Atlantique a fait émerger des discours éthiques, soit une version managériale du retour de la morale. Sur le plan théorique, l’ordre de la morale est à distinguer des autres ordres de la réalité. Comte-Sponville en expose quatre dans Le capitalisme est-il moral ?. Il met tout d’abord en évidence l’ordre technico-scientifique, qui comprend les sciences du vivant ainsi que l’économie. Cet ordre peut notamment être limité par l’ordre juridico-politique, qui repose sur l’opposition entre le légal et l’illégal. Cet ordre appelle lui aussi des limites extérieures, celles de l’ordre de la morale fondé sur la distinction du Bien et du mal, lequel est lui-même limité par l’ordre de l’éthique, défini par l’auteur comme tout ce qui est fait par amour.

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André Comte-Sponville réinscrit le capitalisme dans la complexité de la réalité

L’amoralité du capitalisme se déduit de l’interaction des quatre ordres de réalité. En effet, si le capitalisme était moral, alors cela signifierait que l’ordre technico-scientifique serait, comme le souhaitait Marx, intégralement soumis à l’ordre moral – or tel n’est pas le cas. « Prétendre que le capitalisme est moral, écrit Comte-Sponville, ou même vouloir qu’il le soit, ce serait prétendre que l’ordre techno-scientifique est intrinsèquement soumis à l’ordre de la morale, ce qui est pourtant exclu par leur type respectif de structuration interne » (Le capitalisme est-il moral ?). Ces ordres étant relativement indépendants, le capitalisme n’est ni moral ni immoral, mais amoral. Il fonctionne grâce à des mécanismes comme celui de l’offre et de la demande, non pas à partir de principes moraux. C’est cette dimension qui expliquerait, au moins pour une part, la supériorité du capitalisme sur le socialisme, empêtré dans une exigence initiale de moralité. Il ne faut pas pour autant voir le capitalisme lui-même comme une morale (en parlant par exemple de « capitalisme vertueux »), car son fonctionnement inégalitaire serait plutôt immoral.

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L’amoralité du capitalisme est dissimulée par la confusion des ordres. En effet, les volontés d’émanciper totalement le capitalisme de la morale ou de le moraliser se heurtent à l’hétérogénéité des ordres. D’une part, soumettre trois ordres à un seul produit une forme de barbarie – libérale, politique, moralisatrice ou éthique selon l’ordre préféré. D’autre part, balance Comte-Sponville, prétendre annuler les contraintes d’un ordre au nom d’un ordre supérieur produit la forme de tyrannie qu’est l’angélisme, surtout politique (quand la volonté politique croit pouvoir résoudre tous les problèmes) ou religieux (qui prend la forme de l’intégrisme). « La politique n’est pas là pour faire le bonheur des hommes, affirme André Compte-Sponville. Elle est là pour combattre le malheur – et elle seule, à l’échelle d’un pays ou du monde peut le faire efficacement » (Le capitalisme est-il moral ?). La conclusion de l’ouvrage est que la limitation des excès du capitalisme se joue au niveau des individus, qui peuvent agir plus moralement en étant généreux et solidaires. Si l’entreprise n’a pas de morale, ses membres en ont, eux, en tant qu’individus responsables.

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