Théorie de la classe de loisir Thorstein Veblen

La classe de loisir est constituée par les élites capitalistes. Dans Théorie de la classe de loisir, Thorstein Veblen pense les rapports de classe non pas dans la perspective marxiste, du point de vue de la production, mais en partant de la consommation. Cette originalité d’approche révèle que les rapports de classes sont davantage animés par l’envie que par le conflit.

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La classe de loisir est mue par la recherche de l’honneur. Veblen montre qu’elle est née bien avant l’émergence du capitalisme industriel, dans le passage de la sauvagerie primitive, où la vie était pacifique, à la barbarie des sociétés guerrières. En effet, ces dernières distinguaient en leur sein, d’une part, des classes inférieures cantonnées à la production et, d’autre part, des classes supérieures qui se consacraient à des tâches plus dignes, dont la finalité n’est pas la subsistance, et ayant valeur de prouesse. La classe de loisir s’érige ainsi sur le travail indigne, sans éclat et déshonorant de la classe laborieuse. « Les occupations, écrit Veblen, qui entrent dans la catégorie de l’exploit sont dignes, honorables, nobles ; les autres, surtout celles qui ne vont pas sans assujettissement ou soumission sont indignes, dégradantes, viles. Le concept de dignité, de valeur, d’honneur, appliqué aux personnes ou à la conduite est d’une grande conséquence pour l’évolution des classes et des distinctions de classes » (Théorie de la classe de loisir). Les lieux de cette supériorité de rang sont le gouvernement, l’armée, l’Église et les sports. Ils requièrent à la fois un certain tempérament, porté à l’affirmation, la rivalité et l’offensive, ainsi qu’un physique adapté. Veblen en déduit que les valeurs de la classe de loisir (la propriété privée, la brutalité, la prédation, voire la fraude) sont en contradiction avec celles de la société industrielle (la probité, la diligence, la solidarité).

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Veblen voit la classe de loisir à l’origine de la rivalité ostentatoire 

La classe de loisir est celle qui règle la concurrence sociale. Veblen lie en effet son émergence à l’institution de la propriété individuelle (notamment celle des femmes, dans les sociétés guerrières), laquelle était le moyen de donner une preuve durable de l’honneur. Cette nouvelle institution a ce faisant excité la concurrence pour la richesse et l’honneur. La propriété est même devenue la seule et unique preuve d’estime sociale dans la société industrielle, nourrissant ainsi un désir de richesse infini. Dans cette configuration de valeurs, la rivalité pécuniaire définit le confort personnel et guide la sélection des objets. Veblen oppose l’oisiveté et l’étalage de richesses de la classe de loisir à l’utilitarisme de la classe laborieuse. Ce sont cependant les valeurs de la classe de loisir qui déterminent les canons de l’honorabilité pour la société tout entière, jusqu’aux strates les plus humbles. « Toute classe, explique le sociologue, est mue par l’envie et rivalise avec la classe qui lui est immédiatement supérieure dans l’échelle sociale, alors qu’elle ne songe guère à se comparer à ses inférieures, ni à celles qui la surpassent de très loin » (Théorie de la classe de loisir). Malgré le conservatisme dicté par sa sécurité économique, la classe de loisir fixe les normes de consommation des classes inférieures. Pour Veblen, elle détermine même et promeut le mode de vie qui doit recevoir considération dans toute la société.

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La classe de loisir se caractérise par l’ostentation. Veblen l’identifie tout d’abord par le loisir ostentatoire : en s’adonnant à des activités improductives, les membres de cette classe peuvent donner la preuve de leur capacité à perdre leur temps. Leur indépendance à l’égard des biens matériels se manifeste aussi de manière indirecte, par ce que le sociologue appelle les « biens immatériels », comme la possession de connaissances témoignant d’une éducation intellectuelle, ou encore l’éloquence des manières. Veblen caractérise également la classe de loisir par sa consommation ostentatoire, c’est-à-dire l’étalage somptuaire propre à son style de vie. Alors qu’une marchandise sert normalement à l’épanouissement de la vie humaine, la mentalité de la classe de loisir la transforme en une preuve (présente dans la disproportion de l’utilité et du prix) de la capacité financière, et partant d’indépendance vis-à-vis de tout labeur. « Pour l’essentiel, détaille Veblen, le charme des souliers vernis, du linge immaculé, du chapeau cylindrique et luisant, de la canne, de tout ce qui relève la distinction native de l’homme du monde, provient de la pensée qu’ils font naître : il est impossible que ce monsieur ne mette les mains à aucune pâte et se rende, directement ou indirectement, utile aux autres hommes » (Théorie de la classe de loisir). Dans cette logique, tout accroissement des moyens financiers se traduit par une augmentation proportionnelle de la dépense ostentatoire – l’excès de consommation compense par-là l’excès de production.

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