Comment on écrit l’histoire Paul Veyne

L’écriture de l’histoire doit être démystifiée. Paul Veyne développe dans Comment on écrit l’histoire une thèse provocatrice afin de prendre ses distances avec le marxisme et le structuralisme. Il leur préfère la démarche dite « compréhensive » du sociologue Max Weber parce qu’elle prend en compte la subjectivité du savant.

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On n’écrit pas l’histoire avec une méthode scientifique. Paul Veyne affirme sans ambages que l’histoire n’est pas une science. De fait, elle n’est pas capable d’expliquer au sens strict du terme, c’est-à-dire de rapporter, comme le fait par exemple un physicien, un phénomène à ses causes objectives. Ce n’est pas pour autant le caractère « humain » de la discipline qui annule sa prétention à la scientificité, car il existe bien des sciences humaines scientifiques. Par exemple, l’économie peut légitimement revendiquer le statut de science parce qu’elle construit du formel au-delà du vécu. En histoire, en revanche, il est impossible d’extraire des faits humains des objets abstraits conformes aux lois d’un modèle. L’événement historique échappe par définition à tout modèle : « les faits qui obéissent à un modèle ne seront jamais les mêmes que ceux qui intéressent l’historien, pose Paul Veyne » (Comment on écrit l’histoire). Sous ce prisme, expliquer scientifiquement la révolution de 1917 apparaît aussi absurde que l’idée d’expliquer scientifiquement la Lorraine. Comme il n’existe pas dans la réalité, contrairement à ce que prétendent les marxistes, un ordre de faits qui commande tous les autres, l’histoire est condamnée à demeurer une description compréhensive. Avec cette thèse radicale, Paul Veyne nie aussi la possibilité d’une sociologie scientifique, dont il assimile la théorie à de la philosophie politique déguisée.

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Paul Veyne voit l’histoire comme un « roman vrai »

On écrit l’histoire avec des intrigues. Paul Veyne est arrivé à cette conclusion en observant la manière dont les historiens travaillent. Dans leurs ouvrages, ils présentent les événements en les inscrivant dans une trame narrative, en vertu de quoi leur activité d’écriture partage des traits communs avec la rédaction d’un roman. La production de l’histoire apparaît sous cet angle comme un mélange de savoir et d’art, dont le climax réside dans la découverte de nouveaux faits. Ainsi, l’explication avancée pour défendre la scientificité de l’histoire ne serait en réalité que la structuration du récit des événements en une intrigue cohérente. Étant donné que la matière historique, les faits, est à la fois infinie, unique et non susceptible de répétition, les historiens ont uniquement la capacité de donner à comprendre l’intrigue. « L’histoire est un roman vrai […] un récit d’événements : tout le reste en découle, écrit Paul Veyne. Puisqu’elle est d’emblée un récit, elle ne fait pas revivre, non plus que le roman ; le vécu tel qu’il ressort des mains de l’historien n’est pas celui des acteurs ; c’est une narration, ce qui permet d’éliminer certains faux problèmes » (Comment on écrit l’histoire). Dès lors, les enjeux de la discipline ne sont pas différents de ceux de n’importe quel récit, qu’il s’agisse d’un fait du quotidien ou d’un fait divers relaté par un journaliste. Paul Veyne ajoute néanmoins que la supériorité de la documentation de l’historien accouche d’un résultat plus clair, une connaissance descriptive.

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On écrit l’histoire en visant la vérité. Paul Veyne distingue l’histoire de la fiction par la nécessaire véracité des événements racontés. De son point de vue, la prétendue méthode historique ne constitue pas une méthode, puisqu’elle se réduit à la critique (que Fustel de Coulanges nommait « analyse »), soit le contrôle des documents pour vérifier que le récit de l’historien mérite un certain crédit. Le travail historique n’a donc pas changé depuis Hérodote et Thucydide : il s’agit de reconstituer le réel par l’imagination, dans le but de combler les lacunes des sources et de rendre le passé vivant. « Il est difficile de cerner en concepts la diversité du concret, explique Paul Veyne […] et l’historien n’a directement accès qu’à une proportion infime de ce concret, celle que lui livrent les documents dont il peut disposer ; pour tout le reste, il lui faut boucher les trous. » (Comment on écrit l’histoire). Ce remplissage est en grande partie inconscient dans la mesure où il procède de la propension humaine à la « rétrodiction », c’est-à-dire à évaluer la probabilité des hypothèses dans la causalité des événements. Dès lors, l’historien est libre non seulement dans la sélection des sources, mais surtout dans leur traitement. Cette liberté est cependant limitée, car il doit refuser les pseudo-explications, et plus fondamentalement la fragmentation artificielle de la matière historique. S’il ne souhaite pas revenir à l’histoire événementielle des guerres et des traités, Paul Veyne refuse tout autant le découpage académique de l’histoire.

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