Comment il ne faut pas écrire selon Antoine Albalat

Comment il ne faut pas écrire selon Antoine Albalat

Article initialement publié sur La langue française

Antoine Albalat (1856-1935) est un écrivain et critique littéraire français, un peu injustement oublié, car il a donné de précieux conseils concernant l’amélioration du style.

Dans Comment il ne faut pas écrire, il prône la simplicité et le naturel en vue de la clarté.

Son approche relève de la démarche apophatique, ou via negativa, qui consiste à chercher à progresser, dans le savoir ou dans la pratique, en retirant ce qui nuit :

Partant de ce principe qu’il est plus facile d’éviter un défaut que d’acquérir une qualité, et qu’il y a autant de profit à étudier ce qui est mal écrit qu’à étudier ce qui est bien écrit, j’ai été conduit insensiblement, à travers mes lectures, à dresser une sorte de recueil des principaux défauts de style, exagération d’écoles, fausses doctrines, erreurs à la mode, tournures vicieuses, dérèglements d’imagination et de goût, négligences, phrases désagréables et autres locutions plus ou moins volontaires, qui font partie de ce qu’on pourrait appeler le mauvais art d’écrire.

Même les meilleurs auteurs commettent des maladresses, prévient-il, et ils ne font pas forcément de bons modèles pour les aspirants écrivains.

Faut-il écrire comme on parle ?

Les opposants à l’enseignement du style affirment qu’il est vain parce que l’écriture exprime la personnalité. Il existe certes diverses manières de bien écrire, reconnaît Antoine Albalat, mais les lecteurs se mettent d’accord sur les mauvais styles.

Le fait même que des auteurs prétendent écrire en s’émancipant des règles – ce qu’on appelle « désécrire » – prouve l’existence de règles. Si on pardonne aux Goncourt le style prétentieux, qualifié d’« écriture artiste », avec lequel ils pensaient avoir révolutionné la prose française, on ne pardonne pas à leurs imitateurs.

Il faut avoir bien du talent, met en garde Antoine Albalat, pour se croire autorisé à rompre avec tout ce qui fait l’esthétique et le génie d’une langue. Le torrentiel génie de Saint-Simon n’est même pas arrivé à détruire les conditions éternelles de l’art d’écrire, ordre, goût, harmonie, perfection, architecture, travail.

Le style classique suffit à exprimer les sensations les plus raffinées. L’effort littéraire doit donc servir à chercher avant tout la vérité, la simplicité et le naturel qui caractérisent la parole.

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Le style et les livres qui vieillissent

Tous les dix ans, à peu près, les écrivains lancent une nouvelle mode du style et renchérissent pour attirer l’attention. C’est pour cette raison, plutôt que pour le manque de vérité humaine, que leurs livres vieillissent vite.

Pour durer, une œuvre doit être écrite dans le génie de la langue et traiter de thèmes universels.

Le seul moyen d’aller à la postérité est de s’adresser à elle, et non pas aux contemporains. Les contemporains donnent la notoriété. La postérité seule donne la gloire.

Antoine Albalat distingue l’éloquence écrite de la prose, d’une part, et l’éloquence orale de la conversation, d’autre part, car les causeurs les plus brillants sont souvent des écrivains ordinaires, et inversement.

Les deux éloquences sont toutefois intimement liées. En effet, l’écrit garde toujours quelque chose de l’oral. Il émane du beau style, en particulier, la simplicité et la familiarité de la langue parlée.

Montesquieu, par exemple, écrit avec naturel :

Je crois que si Caton s’était réservé pour la République, il aurait donné aux choses un tout autre tour. Cicéron, avec des parties admirables pour un second rôle, était incapable du premier ; il avait un beau génie, mais une âme souvent commune. L’accessoire chez Cicéron c’était la vertu ; chez Caton c’était la gloire. Cicéron se voyait toujours le premier ; Caton s’oubliait toujours…
– Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence

La simplicité est la marque des grands écrivains, le pédantisme celle des médiocres ambitieux.

Les dramaturges gagneraient, estime Antoine Albalat, à s’inspirer du génie de Molière, qui écrivait avec les mots les plus ordinaires de la conversation.

La conclusion, c’est qu’en prose et en vers, théâtre ou livre, dans les sujets les plus simples ou les plus relevés, on ne doit peut-être pas strictement écrire comme on parle ; mais le style doit avoir le ton parlé, le ton de quelque chose de trouvé sur le moment, qui semble dit et non écrit. C’est la condition même de la vie chez tous les écrivains et pour tous les styles.

Le rôle des verbes dans le style

Les verbes sont déterminants dans la qualité de l’écriture.

Un verbe « créé », c’est-à-dire original, qui surprend par son emploi – un tel verbe améliore le style, tandis qu’un verbe banal l’affaiblit.

Exemple de verbe créé : « Seigneur, votre grâce pleut sur le pauvre comme sur le riche… » (Panégyrique de saint Pierre de Nolasque, Bossuet)

Il faut éviter, d’un côté, de chercher l’originalité par les néologismes ; de l’autre, de répéter par facilité des verbes synonymes.

Le temps du verbe est une dimension fondamentale du style.

Antoine Albalat déconseille :

  • l’abus du passé simple, qu’il trouve archaïque (« Vous bûtes, crûtes… rîtes de mes plaisanteries… ») ;
  • l’emploi du même temps pour une action très ancienne et une action récente (il faut le passé simple pour la première, le passé composé pour la seconde) ;
  • l’usage de l’imparfait du subjonctif (dont le respect a quasiment disparu au XIXe siècle), qui « déshonore le style».

Quel principe général suivre ?

L’harmonie prime la stricte correction de la grammaire.

D’après Flaubert, les lois de l’harmonie sont les lois ultimes de l’écrivain ; elles justifient qu’il rejette les prescriptions grammaticales de la langue française.

Antoine Albalat donne sa not-to-do list :

  • ne pas abuser de l’infinitif comme sujet (« Mourir sans secours est triste. ») ;
  • éviter les auxiliaires « avoir » et « être » ;
  • éviter le verbe « faire » et ne pas l’employer à la place d’un autre verbe (on peut souvent s’en passer) ;
  • ne pas trop éloigner le sujet du verbe ;
  • ne pas hésiter à répéter le sujet ;
  • ne pas abuser des participes présents (même si de grands écrivains au style efficace, comme Zola, sont coupables de cet abus) ;
  • ne jamais supprimer le verbe (« Nul style, nul goût dans la plupart [des phrases], sans y daigner mettre un verbe.» – Voltaire) ;
  • ne pas abuser, comme Zola (encore lui), du verbe « mettre » ;
  • ne pas employer un verbe qui sonne très mal (ex : « vaincre » à l’indicatif).

De l’emploi des adjectifs

Les écrivains qui multiplient les adjectifs pour être originaux et démontrer leur talent tombent dans l’orgie verbale.

Le bon style passe par la sobriété des épithètes.

Il suffit d’énoncer simplement les choses pour les faire admirer. Le passage du Rhin dit beaucoup plus que le merveilleux passage du Rhin. L’épithète de merveilleux en cet endroit, bien loin d’augmenter l’action, la diminue et sent son déclamateur qui veut grossir de petites choses.
– Boileau, Discours sur le style des inscriptions

Quand faut-il se passer d’un adjectif ?

Lorsqu’il n’apporte aucune nuance, que son usage confine au pléonasme (ex : « bonté suprême », « divine harmonie », « zèle ardent »).

L’épithète banale non seulement rend le style banal, mais donne à tous les styles un cachet commun de médiocrité.

L’adjectif est utile, au contraire, lorsque son accouplement avec l’autre mot est saisissant (ex : « les lits murmurants des ruisseaux » [Lamartine], « la face surnaturelle de Jésus-Christ » [Bossuet], « les bois infréquentés » [Chateaubriand]). On ne doit cependant pas en abuser, car l’effet dépend aussi de la fréquence.

La mise en valeur ou le déplacement des adjectifs est essentiel dans le travail du style : remplacer les épithètes impropres, fortifier les faibles, préciser les banales. Victor Hugo, par exemple, y consacrait énormément de temps.

De la valeur des images

Le bon style demande de la modération dans les images.

Les métaphores trop violentes nuisent à la lecture. Antoine Albalat donne l’exemple de Chateaubriand qui, dans René, compare le soleil couchant « au pendule des siècles qui oscille dans un fluide d’or » (sic).

Comme pour les verbes et les adjectifs, la valeur d’une image réside dans son originalité. Avec un peu d’imagination, chacun peut puiser en lui-même, dans sa source naturelle d’images, pour en trouver de nouvelles.

Seulement, il en est des expressions frappantes, dit Schopenhauer, des phrases originales et des tournures heureuses, « comme des vêtements quand ils sont neufs ; ils brillent et font beaucoup d’effet. Mais bientôt chacun y passe la main, ce qui en peu de temps les use et les ternit, de sorte qu’à la fin ils n’ont plus aucun prestige » (Écrivains et style).

Plus fondamentalement, une image est réussie si elle est vraie.

Exemple : « Une barre d’or se forma à l’Orient. » (description de l’aurore par Chateaubriand)

Elle ne doit donc pas déroger à la vraisemblance ni à la logique, ce dont même les plus grands écrivains se rendent parfois coupables. Une erreur courante est d’attribuer une action à une chose dénuée de volonté (ex : « Les bourses les plus modestes peuvent applaudir cette pièce. »).

Enfin, on peut recycler intelligemment ses meilleures images dans des textes différents (mais pas dans le même passage). Sainte-Beuve a par exemple montré comment Chateaubriand reprend ses descriptions les plus réussies.

Les ravages du régime indirect

Le régime indirect désigne l’usage d’un complément d’objet indirect (COI) après le verbe, par opposition à un complément d’objet direct (COD).

« Je donne un livre à Pierre. » (COI) vs. « J’appelle Pierre. » (COD)

Le régime indirect nuit à la clarté du style.

Ainsi, chez les bons écrivains du XIXe siècle, la structure de la phrase est droite et naturelle : pas de « de » ni de « à », pas de régime indirect.

Le régime indirect est la pierre d’achoppement de l’art d’écrire. Toutes les fois qu’un style est obscur, raboteux, enchevêtré, vous pouvez être assuré que c’est le régime indirect qui en est cause.

Il faut en particulier éviter une énumération avec la préposition « de », qui empêche de savoir à quel élément se rapportent les prédicats qui suivent.

Exemple : « Si quelqu’un en notre langue nous a rendu la sensation de cette abondance facile, de cette suprême aisance, de cette élégance familière et pourtant soutenue, de cette grâce enveloppante et souple, de ce charme insinuant et quelquefois pervers, de cette ironie transcendante qui furent, dit-on, les qualités ou quelques-unes des qualités du style de Platon, c’est Renan ; et je n’en sache pas un autre dont on le pourrait dire. » (Cinq lettres sur Renan, Brunetière)

Antoine Albalat propose la correction suivante : « Si quelqu’un en notre langue nous a rendu cette abondance facile, cette suprême aisance, cette élégance familière et pourtant soutenue, cette grâce enveloppante et souple, ce charme insinuant, etc. »

En pratique, on peut presque toujours remplacer le verbe indirect par un verbe direct.

Il faut aussi éviter le régime indirect avec les prépositions « à » et « sur ».

La conclusion, c’est qu’il faut, autant que possible, écrire droit. On a tout avantage à remplacer les régimes indirects par des régimes directs. C’est le secret des bons styles. Contentez-vous de conserver les régimes indirects qui sont nécessaires et consacrés par l’usage, et soyez bien persuadés qu’il y en aura toujours trop.

Antoine Albalat préfère également « qui/que » (parfois associé à des virgules) à « dont ».

Au lieu de « Il rencontra en marchant un ermite dont la barbe blanche et vénérable lui descendait jusqu’à la ceinture. » (Zadig, Voltaire), il écrirait plutôt « Il rencontra un ermite, qui avait une barbe qui lui descendait jusqu’à la ceinture ».

Du style « fabriqué »

Les deux qualités indispensables d’un bon style sont la simplicité et le naturel, mais elles demandent beaucoup d’effort.

Tous les styles sont fabriqués ; en revanche, certains paraissent artificiels, d’autres ont l’air naturels.

Le talent du fabricateur consiste à ne pas laisser voir la fabrication. Tout est là.

Par exemple, Platon a réécrit sept fois l’introduction de la République ; il a corrigé et soigné ses dialogues jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. Démosthène, le plus grand orateur de l’Antiquité, travaillait avec acharnement pour polir ses discours. La beauté naturelle du style de Pascal est parfois le fruit de 8 à 10 étapes de réécriture, alors que la première version passait pour admirable. Ernest Renan, dont la prose est limpide, était un nazi de la correction.

Autre exemple : Stendhal a loué la sobriété du Code civil, dans lequel Antoine Albalat juge la phrase « Tout condamné aura la tête tranchée. » (loi du 6 octobre 1791) « une merveille de raccourci ».

Aristote dit que la prose doit avoir un rythme, Oscar Wilde que la littérature n’a besoin de plaire qu’à l’oreille.

Le principe est simple : il ne faut pas faire sentir l’artifice.

Du style archaïque

Stendhal recommandait de simplement copier le style du XVIIe siècle :

Pour faire un livre qui ait la chance de trouver quatre mille lecteurs, il faut étudier deux ans le français dans les livres composés avant 1700… Servez-vous du français employé dans les traductions de MM. de Port-Royal, publiées vers 1660.
– Correspondance inédite

On ne doit pas céder à la mode, mais il vaut mieux recycler les expressions archaïques avec modération.

On évitera par exemple :

  • la multiplication des « comme » et des « tel(le) » ;
  • le verbe « accoutumer » ;
  • le déplacement de la négation ;
  • « à cause que » à la place de « parce que » ;
  • « qui/quoi » à la place de « ce qui/que ».

Bien sûr, on imite les écrivains passés à toutes les époques. L’historien romain Salluste (Ier siècle avant J.-C.) employait par exemple les tournures et les expressions qui n’avaient plus cours à Rome de son temps, si bien que ses contemporains l’accusaient d’avoir volé son style.

Le style se forge, consciemment ou inconsciemment, par mimétisme.

Antoine Albalat distingue néanmoins la bonne et la mauvaise imitation :

La vraie imitation est une imprégnation générale. C’est l’ensemble des idées et des images, en quelque sorte la tournure d’esprit d’un auteur, qui finissent par être assimilées ; c’est la combinaison de ces éléments digérés qui développe l’originalité personnelle. La bonne imitation conduit à l’assimilation et se confond avec elle. Elle consiste, comme le disait Dacier, à mettre son esprit à la teinture d’un auteur.

La règle à suivre est de se servir des styles des siècles passés uniquement pour s’exercer, puisqu’il en reste suffisamment d’éléments dans le style contemporain pour vouloir soi-même en recycler. Lire, noter les expressions, et pasticher ne sont donc que des moyens préparatoires à l’écriture.

Les écrivains des XVIe et XVIIe siècles n’avaient pas la prétention de faire de l’archaïsme, ils écrivaient « naïvement ».

« Il faut écrire avec la langue de son temps », conclut Antoine Albalat.

L’abus des maximes et sentences

Les recueils de moralistes sont certes bien écrits, mais ils relèvent, dans leur fond, de l’artifice.

Les vérités qu’ils énoncent sont souvent contestables. Aristote explique dans sa Rhétorique que le tour de passe-passe de la sentence consiste à donner au lecteur son préjugé sous la forme d’une vérité générale – c’est un moyen facile de la réjouir.

Il faut une longue expérience et beaucoup d’observation, écrit Antoine Albalat, pour affirmer une vérité qui soit évidente pour tout le monde. Une chose paraît certaine à vingt ans et douteuse à cinquante.

Sur le plan de la littérature, enfin, les maximes et sentences sont une forme qui favorise le plagiat (étant donné que les unités sont très réduites).

Le mauvais style psychologique

Antoine Albalat déplore que les auteurs abusent de la psychologie. Ils cèdent à la facilité de peindre des sentiments, plutôt que des faits et des personnages.

Pour autant, cette discipline peut enrichir le style lorsqu’elle permet de démonter précisément les rouages de la passion. Elle le dessert quand le propos se résume à un perpétuel commentaire sur l’amour, la passion, l’adultère ; qu’il reprend un fait accompli en se bornant à en énumérer les hypothèses et les conséquences.

Les ravages du style philosophique

L’étude de la philosophie séduira toujours les jeunes intelligences avides de mystère et de nouveauté.

Antoine Albalat se souvient comme l’orgueil les gagnait, ses camarades et lui-même, lorsqu’ils étudiaient les systèmes de Kant et de Spinoza au collège. Hypnotisés par le prestige intellectuel, ils croyaient naïvement que le jargon philosophique était le véhicule d’une vérité cachée. Le voile tombe cependant avec les années, et le style de la discipline apparaît alors dans toute sa vacuité.

Ce qui vous frappe surtout, c’est que ces fameux ouvrages tant admirés sont presque tous écrits dans un style absolument incompréhensible.

Les défauts de la langue philosophique sont l’abstraction, la banalité – qui découle du manque d’images – et le pédantisme.

Alors que la prose des philosophes français des XVII-XVIIIe siècles (Descartes, Bossuet, Fénelon, Malebranche, Condillac, etc.) était encore lisible et accessible, les traducteurs des penseurs allemands ont popularisé le style technique, prétendument profond et scientifique, qui se répandra, pour le plus grand malheur de tous, au XIXe siècle.

Schopenhauer a sévèrement critiqué cette tendance :

Certains métaphysiciens se déclarent incapables d’exposer leurs idées sans le secours de ce vocabulaire rébarbatif, qui est une perpétuelle insulte au bon sens et à la clarté. Ils croient en imposer au lecteur ; ils le mettent en fuite.
– Écrivains et style

Et il en a souligné le paradoxe :

Rien n’est plus facile que d’écrire de façon à n’être compris de personne, comme rien n’est plus difficile, au contraire, que d’exprimer des idées importantes qui soient comprises de chacun.

Comme les philosophes partent du principe que la complexité de leurs idées requiert une langue spéciale, ils ajoutent de la complexité à la complexité. La solution logique serait, au contraire, de préférer la langue ordinaire. Le vocabulaire technique devrait être strictement réservé à certaines démonstrations.

Les plus jeunes, tout particulièrement, se prennent de passion pour le style philosophique parce qu’il leur donne l’impression d’être des initiés en possession d’un trésor.

Historiquement, les choses ont empiré en raison du progrès de la science (chimie, physiologie, médecine, algèbre, etc.), dont la terminologie a contaminé la réflexion philosophique en manque d’autorité intellectuelle.

Antoine Albalat conclut par un conseil radical :

Je crois donc sincèrement qu’il n’y a aucune espèce de profit littéraire à tirer de la lecture des ouvrages philosophiques. La gravité qu’ils affectent n’est le plus souvent que la négation des qualités nécessaires à la bonne prose française.

Le style substantif[1]

Les grands écrivains brillent par leurs substantifs.

Voici quelques exemples tirés de l’œuvre de Bossuet :

  • « la profusion de ses grâces» ;
  • « la précipitation de nos jugements» ;
  • « l’activité de nos désirs» ;
  • « l’empressement de son amour».

On peut parfois utiliser un adjectif (« le froid », « le sérieux », « le grave ») ou un verbe (« le vivre », « le manger », « l’aller », « le demeurer ») comme nom.

La fortune du substantif dépend de l’originalité i) de son emploi ou ii) de la combinaison avec un autre mot.

En général, l’abstraction est à proscrire :

  • « un dynamisme modificateur de la personnalité » ;
  • « une jeunesse qui sentimentalise sa passionnalité » ;
  • « les impériosités du désir ».

Un esprit droit ne se laissera pas influencer par cette pompe verbale, espère Antoine Albalat. Il recherchera toujours la phrase naturelle, la phrase des écrivains clairs, celle qui est faite pour la précision et le grand jour, et non celle qui est faite pour la complication et l’obscurité.

Les tournures et locutions vicieuses

Il faut purement et simplement arracher certaines tournures particulières (souvent journalistiques) comme on arrache la mauvaise herbe d’un champ :

  • « tout de même » (qui signifiait autrefois « également ») ;
  • « depuis lui » (il faut un nom propre à la place) ;
  • « à ce que » (supprimer simplement « à ce ») et « de ce que » (idem) ;
  • « par contre » au lieu de « au contraire » ;
  • « à l’encontre » au lieu de « malgré » ;
  • « parce que » sans verbe ;
  • « très » au lieu de « beaucoup » ;
  • la tournure « en lequel/laquelle ».

Antoine Albalat ajoute quelques consignes générales :

  • ne pas multiplier les conjonctions « si » et « et » ;
  • ne pas abuser des adverbes, qui sont rarement nécessaires ;
  • éviter les liens logiques, parce que c’est le fond du propos qui doit souder les phrases (les idées s’enchaînent par leur sens) ;
  • ne pas négliger la ponctuation, qui contribue à la clarté de la phrase.

La règle est d’éviter l’équivoque, autrement dit d’écrire pour être compris du lecteur.

Dès lors, « le style exige une surveillance continuelle. »

Les auteurs et la destinée des mots

Le style est étroitement lié à la personnalité de l’écrivain, c’est pourquoi celui-ci donne l’impression de refaire toujours le même livre.

Montesquieu disait modestement « Je n’ai qu’un moule ».

L’exemple des grands écrivains nous invite à l’humilité dans l’effort :

Si les maîtres eux-mêmes ont éprouvé tant de difficulté à renouveler leurs ressources verbales, avec quel soin les auteurs ordinaires, qui ont généralement plus de défauts que de qualités, doivent-ils éviter la répétition des termes à peu près semblables ! Tout prosateur a des habitudes d’expressions qui engendrent vite la monotonie. Encore faut-il les apercevoir pour s’en garantir. Il n’y a pas de petites leçons, quand ce sont les grands écrivains qui nous les donnent.

Les conditions de la critique littéraire

Antoine Albalat déplore la médiocrité des critiques littéraires : ils ne sont pas à la hauteur de l’exigence de leur mission. Ils ne font pas l’effort d’approfondir les conditions historiques de production de l’œuvre, et ils se laissent aller à la méchanceté pour masquer leur nullité.

Ils devraient eux-mêmes posséder un bon style, car on peut considérer la critique littéraire comme un art en soi.

Pour écrire une bonne critique, il ne faut pas abuser de la première personne du singulier (« je ») et éviter les digressions, qui favorisent le hors-sujet. La cohérence est une qualité fondamentale de l’étude littéraire.

De son expérience de critique, Antoine Albalat conclut à la supériorité de la forme sur le fond :

Ne nous lassons pas de le répéter : la question de la forme doit dominer toutes les autres questions. Des œuvres littéraires comme celles de Guez de Balzac, Montesquieu et Montaigne présentent une réalité plastique aussi sensible qu’un modelage de statuaire. La manie de tout juger « du point de vue des idées » ne peut produire et ne produira jamais qu’une critique artificielle et pédante. Sans doute les idées ont leur prix, et on a raison de leur faire une large place, quand on étudie des prosateurs comme Montaigne, Rousseau et Montesquieu, mais ce qu’il ne faut pas perdre de vue, ce qu’il faut bien se dire, c’est que ces œuvres sont essentiellement des œuvres d’art, des œuvres d’exécution, supérieures par leur signification de facture, par leurs ressources de procédés, d’expressions et de style, et qu’il faut, par conséquent et avant tout, examiner ces œuvres par le dedans, au lieu de les expliquer par le dehors.

Romain Treffel


[1] Aujourd’hui, on parle plutôt de « nom ».

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