Sur le concept d'histoire Walter Benjamin

Le concept d’histoire est corrompu. Walter Benjamin déplore dans Sur le concept d’histoire l’appauvrissement de la mémoire collective, qui condamne les générations futures à une forme de naïveté. Rédigée avant son suicide en 1940 en vue d’un développement futur, cette compilation de vingt textes courts diagnostique également une crise spirituelle.

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Le concept d’histoire est menacé par l’idéologie dominante. Walter Benjamin met en évidence le danger que l’histoire ne soit instrumentalisée par la classe dominante et soumise à son conformisme, le filtre de la mémoire collective lors de sa transmission, qui conduit par exemple à s’étonner de la force du fascisme. Par conséquent, elle doit prendre en compte le fait que l’oppression est la règle, et non pas l’exception, dans le but d’en faire, au contraire, un état d’exception. La véritable connaissance historique doit plus particulièrement porter sur la classe opprimée elle-même, et la nourrir de l’idéal de la libération des générations futures plutôt que de l’image des ancêtres asservis. L’historiographe a donc, selon Walter Benjamin, la responsabilité d’« attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance ». Or, les historiens classiques s’identifient toujours aux vainqueurs : « Tous ceux qui à ce jour ont obtenu la victoire participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre » (Sur le concept d’histoire). L’historien matérialiste, en revanche, examine les biens culturels avec réserve, car il sait qu’ils ont été produits grâce au servage anonyme de la multitude. Dès lors, il se méfie de l’histoire conventionnelle, à tel point qu’« il se donne pour tâche, pose Walter Benjamin, de brosser l’histoire à rebrousse-poil ».

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Walter Benjamin redéfinit le concept d’histoire

Le concept d’histoire est contaminé par celui du progrès. Walter Benjamin le compare à un ange, « l’Ange de l’Histoire », qui a la capacité d’embrasser le passé comme un tout, quand l’historien ne voit, lui, qu’un amoncellement de ruines. Cependant, une violente tempête tire irrémédiablement cet ange vers l’avenir : « Cette tempête est ce que nous appelons le progrès » (Sur le concept d’histoire). Ainsi, l’idée du progrès biaise l’interprétation du passé et l’imagination de l’avenir. Walter Benjamin accuse plus particulièrement la social-démocratie d’avoir, par sa vision économique, contaminé le mouvement ouvrier allemand avec une conception fallacieuse du progrès. Dans le détail, cette vision réduit le progrès au progrès technique, et elle valorise le travail dans l’absolu, comme maîtrise de la nature, sans considérer le sort des travailleurs, ni constater la régression de la société engendrée par cette forme de progrès. Le philosophe évoque à cet égard l’image d’un automate joueur d’échecs, en réalité dirigé par un nain bossu maître en la matière, pour illustrer l’idée que le matérialisme historique[1] dissimulerait une sorte méprisable de théologie. Or, Walter Benjamin a pour ambition de libérer les hommes de la conception progressiste de l’histoire promue par les politiciens opposés au fascisme qui ont trahi leur cause.

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Le concept d’histoire permet la rencontre du présent et du passé. Walter Benjamin explique que l’idée du progrès de la social-démocratie est affectée de trois biais : elle confond le progrès de l’humanité avec celui de ses compétences et connaissances ; elle le conçoit illimité ; et irrésistible. Ces trois biais révèlent plus fondamentalement une conception du temps homogène et vide. Or, la véritable histoire doit connecter le passé et le présent ; charger celui-là de l’« à-présent » du temps messianique, à l’instar de la Révolution française, pensée par ses acteurs comme une seconde Rome. En pratique, l’action révolutionnaire rompt le continuum de l’histoire en altérant la conscience historique, ainsi qu’en témoigne, selon Walter Benjamin, l’introduction de nouveaux calendriers : « Les calendriers ne mesurent donc pas le temps comme le font les horloges. » (Sur le concept d’histoire). Quand l’historicisme[2] accumule les faits historiques sans aucune armature théorique, pour produire une image éternelle du passé, la finalité révolutionnaire qui anime l’historien matérialiste le conduit à narrer le passé sur le mode de la rencontre avec le présent. En particulier, ce dernier est capable de se focaliser sur une époque historique, et d’en faire ressortir l’opportunité révolutionnaire en la reliant au cours entier de l’histoire. Walter Benjamin met ainsi en évidence la dimension messianique, transmise de génération en génération, propre au concept d’histoire, « un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre ».

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[1] Selon cette doctrine, les véritables facteurs de l’évolution historique ne sont pas les idées, mais les activités humaines matérielles et les rapports de force qui en découlent.

[2] La doctrine selon laquelle l’histoire permet de prévoir l’avenir.