connais-toi toi-même Socrate

La devise « connais-toi toi-même » est d’origine religieuse. Socrate la rencontre à l’entrée du temple de Delphes lors d’un pèlerinage et il y adhère au point, raconte-t-on, de se « convertir » à la philosophie authentique dont il sera la figure à travers l’histoire. Il lui confère une signification plus profonde que son sens immédiat et il l’élève au rang de principe fondamental de sa sagesse.

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L’injonction « connais-toi toi-même » naît de l’ignorance. À force d’interroger avec rigueur les personnes qu’il rencontre, Socrate se rend compte qu’elles ignorent ce qu’elles croient savoir. La découverte est d’autant plus frappante que l’interlocuteur est réputé savant : les décideurs, les professeurs, et les artistes déçoivent le philosophe. En particulier, l’indifférence explicite des sophistes, qui passent pour les plus grands savants, à l’égard de la vérité, et leur préoccupation exclusive de l’efficacité de la parole l’indignent. « Ceux qu’on vante le plus me satisfont le moins, conclut Socrate, et ceux dont personne ne fait cas – c’est-à-dire les simples, les artisans – je les trouve beaucoup plus près de la sagesse » (Protagoras, Platon). Dans le détail, la démonstration de l’ignorance de l’interlocuteur est la quatrième étape de l’échange : le philosophe recherche tout d’abord une définition ; il interroge ensuite divers points de vue ; puis il manie l’ironie, un mélange d’humilité et de provocation, pour souligner la fragilité des réponses. Ouvert à la vérité qu’il ignore et conscient, pour sa part, de sa propre ignorance, il dénigre ce faisant l’assurance hautaine de son contradicteur. La pratique de la maïeutique l’amène plus généralement à ne plus valoriser le savoir qui tire son statut d’une réussite empirique, à l’instar de la rhétorique. Ayant reconnu le caractère fondamental de l’ignorance humaine, Socrate déporte alors son attention des choses extérieures vers les choses intérieures.

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La formule « Connais-toi toi-même » s’enrichit grâce à Socrate

Le précepte « connais-toi toi-même » est une prescription éthique. Nombre d’interlocuteurs et de disciples de Socrate interprètent la formule au premier degré et se rassurent, partant, de connaître leur identité et leur personnalité. Or, l’impératif ne renvoie pas à une introspection psychologique : il ne s’agit pas, pour le sujet, d’apprendre à se connaître comme un autre soi, une personne avec laquelle il passerait du temps et dont il serait plus proche. Il ne renvoie pas non plus à la connaissance de la psychologie humaine valorisée par les sophistes. Au contraire, Socrate ne veut pas se perdre, par passion ou par intérêt, dans la recherche de l’utilité immédiate : « Je ne veux pas paraître à moi-même comme l’un de ceux qui se conforment aux désirs de la majorité ; je veux seulement me conformer à ce qui m’est apparu à moi après un examen rigoureux » (Gorgias, Platon). Le précepte « connais-toi toi-même » appelle l’homme blasé des choses extérieures à prendre une distance ironique par rapport à celles-ci, afin de revenir à lui-même. Ainsi, l’effet de la maïeutique ne s’arrête pas à la découverte de l’ignorance ; il se prolonge dans la réconciliation de la conscience avec elle-même. L’interlocuteur converti doit dorénavant la maintenir dans une direction compatible avec le scrupule de l’esprit. Autrement dit, c’est la cohérence de la conscience qui sert de référence à toute valeur. Pour Socrate, l’injonction « connais-toi toi-même » demande à l’individu de rester en accord avec lui-même.

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La sentence « connais-toi toi-même » est une invitation à la sagesse. Elle inspire Socrate à convertir l’humanité au refus des valeurs de la foule par le retour vers la source intérieure de toute clarté : soi-même. Le philosophe invite l’individu à approfondir sa condition humaine, ce dont une connaissance encyclopédique des choses de la nature et des différentes techniques risque de le détourner. Dans cette perspective, le vrai savoir, celui qui caractérise la sagesse, dépasse la science. « C’est précisément à se connaître soi-même que consiste la sagesse, affirme Critias (un disciple de Socrate), et je me range aux côtés de celui qui a mis, dans le sanctuaire de Delphes, une inscription votive en ce sens » (Charmide, Platon). Le précepte « connais-toi toi-même » engage donc l’homme à renoncer au bonheur illusoire situé hors de lui-même, où la renaissance du désir et l’inquiétude permanente entretiennent son malheur. Sans la cohérence de la conscience, l’accord avec soi-même nécessaire à la sagesse, les sources extérieures de bonheur finissent par se retourner contre lui. La connaissance des choses extérieures compte parmi les biens contestables (comme la richesse, la gloire, la beauté, l’amour) qui ne peuvent engendrer un bonheur incontestable ; elle n’enseigne rien sur l’essentiel, comment être heureux dans l’existence. En regard, la connaissance de soi est une forme de doute au nom d’une forme supérieure de savoir. La sentence « connais-toi toi-même » signifie donc, selon Socrate, que le sage conquiert le bonheur par son effort de conscience.

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