La crise de la culture Hannah Arendt

La crise de la culture naît de la rupture entre le monde moderne et la tradition. Hannah Arendt analyse ainsi plusieurs notions sous le prisme de la tradition dans La Crise de la culture. La philosophe passe successivement en revue l’Histoire, l’autorité, la liberté, la politique et l’éducation pour en conclure que la culture, prise dans sa dimension moderne, est en crise.

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La crise de la culture s’explique tout d’abord par la massification. D’un point de vue historique, en effet, la société moderne est inédite dans la mesure où aucune autre civilisation ne s’était érigée auparavant sur la base d’une société dite de « masse ». Hannah Arendt montre que la société de consommation de masse rompt avec la tradition culturelle parce qu’elle traite tout objet comme un produit consommable. Dans cette perspective, tout produit est conçu comme consommable, échangeable et remplaçable. Or, cette conception pose un problème par rapport à l’idée même de culture. « La société de masse est peut-être encore plus sérieuse, écrit Hannah Arendt, non en raison des masses elles-mêmes, mais parce que cette société est essentiellement une société de consommateurs, où le temps du loisir ne sert plus à se perfectionner ou à acquérir une meilleure position sociale, mais à consommer de plus en plus, à se divertir de plus en plus (…) Croire qu’une telle société deviendra plus « cultivée » avec le temps et le travail de l’éducation, est, je crois, une erreur fatale (…) l’attitude de la consommation, implique la ruine de tout ce à quoi elle touche » (La Crise de la culture). Alors que la culture fait référence à une pérennité dépassant le seul cadre de la vie humaine, la modernité favorise la transformation de la culture en biens de consommation forcément éphémères.

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Hannah Arendt dénonce l’utilitarisme à l’origine de la crise de la culture

La crise de la culture résulte ensuite de la priorité donnée au divertissement. Amalgamant la culture et le loisir, la société de consommation a transformé l’objet culturel en un moyen de divertissement éphémère. Toutes les œuvres d’art sont ainsi progressivement réduites à des objets de consommation : « Le résultat est non pas, bien sûr, une culture de masse qui, à proprement parler, n’existe pas, mais un loisir de masse, qui se nourrit des objets culturels du monde » (La Crise de la culture). Ce phénomène contribue lui aussi à faire perdre à la culture sa définition traditionnelle pour laquelle l’objet culturel, unique et intemporel, n’est pas destiné à la consommation. La culture se résume désormais à sa valeur d’usage, liée à une mode ou à une époque, déplore Hannah Arendt. La crise de la culture conduit alors au règne d’un certain personnage, le Philistin. Celui-ci se caractérise par son rapport utilitariste à la culture, qu’il traite fondamentalement comme une valeur d’échange. S’il définit l’objet d’art comme foncièrement inutile, il rapporte tout de même sa possession à son propre intérêt personnel. En effet, l’objet d’art lui est quand même utile dans la mesure où la culture est la marque d’un statut social : l’homme cultivé qui possède des objets d’art appartient à la classe sociale dominante.

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Sortir de la crise de la culture requiert de réintroduire un rapport approprié à la culture. Hannah Arendt étudie à cette fin la relation entre l’art et la politique et montre ainsi qu’ils sont tous deux des phénomènes du monde public. Posant avec Kant (Critique de la faculté de juger) que le goût provient de la faculté de juger, elle l’identifie à la faculté politique créatrice de la culture. « La culture et la politique s’entr’appartiennent alors, explique la philosophe, parce que ce n’est pas le savoir ou la vérité qui est en jeu, mais plutôt le jugement et la décision, l’échange judicieux d’opinions portant sur la sphère de la vie publique et le monde commun, et la décision sur la sorte d’action à y entreprendre, ainsi que la façon de voir le monde à l’avenir, et les choses qui doivent y apparaître » (La Crise de la culture). Dès lors, être cultivé ne signifie pas s’intéresser à l’art ou posséder certaines connaissances, mais être capable de juger et de décider de la valeur de l’art d’une manière politique, en étant « quelqu’un qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent comme dans le passé ». La disparition de cette conception est, selon Hannah Arendt, la raison profonde à l’origine de la crise de la culture moderne.

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