Culture générale HEC 2017

Faire parler un texte

Cette dissertation a été rédigée par Romain Treffel en juin 2017 dans les conditions de l’épreuve.

Louis-Ferdinand Céline appartient au panthéon littéraire du XXe siècle en partie parce qu’il a revivifié la langue française en métissant la parole écrite et la parole orale. Ainsi, le mélange des niveaux de langage, l’argot, les variations de rythme, et l’abondance des petits points peuvent donner au lecteur l’impression que le texte parle lui-même. Cette innovation stylistique n’épuise cependant pas les sens de l’expression « faire parler un texte », à bien des égards énigmatique. Il est donc nécessaire de réfléchir à la pertinence et à la portée de cette expression.

Le verbe « parler » signifie user du langage et de la langue dans un contexte particulier, et qui se distingue des communications orales diverses, comme les cris, les alertes ou les gémissements. L’expression « faire parler » admet généralement pour complément un être doté, ou supposément doté de la parole (par exemple, un accusé ou, de manière plus anecdotique, un perroquet). Un texte désigne un assemblage de signes visant à enregistrer une parole par écrit, et par métonymie cette parole elle-même. Dans cette perspective, « faire parler un texte » signifierait de prime abord le pousser à « dire » ce qu’il ne semble pas pouvoir ou vouloir dire.

À s’arrêter à ce premier sens, la métaphore semble inappropriée pour décrire un phénomène réel. En effet, elle paraît confondre la parole écrite et la parole orale, alors même que l’association de ces deux formes n’a rien d’évident. Elle s’apparente en second lieu à un anthropomorphisme en donnant à imaginer que ce puisse être un texte qui parle lui-même. Or, la parole est une faculté dont l’usage présuppose une conscience et une volonté, deux propriétés évidemment absentes dans un texte, défini aussi bien comme le support symbolique d’enregistrement d’une parole que comme une parole elle-même. La métaphore semble donc à première vue malheureuse, ce qui est cohérent avec la faiblesse de son occurrence. Comment expliquer cette apparente impropriété ? En poussant l’analyse, il apparaît toutefois que la source des sens potentiels de l’expression « faire parler un texte » réside dans la relation de l’oral, c’est-à-dire la parole au sens strict, et de l’écrit. Pourquoi l’intimité des deux formes de parole pourrait-elle sauver la pertinence de la métaphore ? Cette intimité de l’oral et de l’écrit fournirait peut-être alors une piste féconde pour imaginer des cas dans lesquels un texte donnerait l’impression d’être poussé, par le lecteur ou par l’auteur, à parler lui-même, à l’instar du style célinien, dont les propriétés inédites confèrent à l’écrit un semblant de vie autonome associé à l’oralité. Se pourrait-il alors que certains usages de la parole écrite légitiment finalement, dans une certaine mesure, l’emploi de la métaphore ?

L’usage d’un texte pourrait-il vraiment recourir à une forme de parole (orale) issue de la parole écrite elle-même ?

Si la parole au sens strict semble de prime abord impropre à décrire l’usage d’un texte (I), il apparaît cependant qu’elle possède un rôle fondateur à l’égard de la parole écrite (II), c’est pourquoi elle rend tout de même possibles des usages de la parole écrite qui révèlent une forme d’oralité au sein même du texte (III).

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La pertinence de l’expression « faire parler un texte » apparaît de prime abord problématique dans la mesure où elle néglige l’apparente hétérogénéité de la parole orale et de la parole écrite. Or, cette hétérogénéité semble insurmontable pour plusieurs raisons.

En premier lieu, la parole serait une faculté naturelle, tandis que la lecture susceptible de « faire parler le texte » est, elle, une faculté artificielle. En effet, si la capacité de lire a forcément pour origine un apprentissage formel – sans lequel l’homme demeure analphabète – parler serait au contraire possible par nature. En considérant l’organe dont la parole dépend, il apparaît en effet qu’un homme n’aurait pu émettre les sons variés de la langue si les autres ne pouvaient le faire en même temps, puisque la variation des sons dépend seulement des affections naturelles. Ce seraient donc celles-ci qui feraient parler l’homme. Tel est le raisonnement à partir duquel Lucrèce affirme que la parole n’est pas le fruit de conventions (De la nature). « Croire qu’alors un homme a nommé chaque chose, écrit le poète, que dès lors les humains surent les premiers mots, c’est folie ». Les deux causes primitives du langage seraient toutes deux naturelles : la nature pousse à moduler les sons sous l’effet des sentiments (ce qui est commun aux hommes et aux animaux), et à exprimer les noms pour désigner les choses sous l’effet du besoin (utilitas). Cette naturalité de la parole fonderait une hétérogénéité essentielle entre l’oral et l’écrit et interdirait ainsi de les confondre.

L’incapacité à « faire parler un texte » résulterait également de la dimension éminemment politique de la parole, au regard de laquelle la lecture se révèle, elle, comme une faculté purement individuelle. D’après la thèse de la sociabilité naturelle de l’homme, celui-ci serait spontanément porté à s’associer avec ses semblables. Plus profondément, il n’accomplirait pleinement son humanité qu’en tant qu’il devient, grâce à sa faculté de parole, un être politique. Autrui serait donc nécessaire pour faire parler l’homme. Aristote en conclut qu’« il est manifeste, à partir de cela, que la cité fait partie des choses naturelles, et que l’homme est par nature un animal politique (…) » (Les politiques). Partant du principe que la nature ne fait rien en vain, le philosophe voit dans la capacité au discours rationnel la preuve que l’homme est naturellement un « animal politique ». Le logos, c’est-à-dire le langage en tant que restitution rationnelle de la réalité objective, permet donc aux hommes de faire exister une forme de réalité qui ne serait pas existante par ailleurs. La Cité doit par conséquent se concevoir comme un espace dans lequel les hommes se font parler les uns les autres pour faire émerger des valeurs communes. Cette fonction politique de la parole semble radicaliser son hétérogénéité à l’égard de la lecture.

Cette hétérogénéité est enfin confirmée et renforcée par des raisons encore plus précises. En effet, certaines caractéristiques spécifiques de la parole sont tout simplement intransmissibles à l’écrit. La science du non verbal, ou synergologie, avance ainsi que la majorité de l’information véhiculée par la parole, entendue au sens large, l’est en réalité par les signaux physiques (regard, expressions du visage, posture, mouvements des mains, etc.) qui l’accompagnent. Lorsque le locuteur parle en étant présent physiquement, la totalité de son corps est engagée dans son discours de manière consciente ou inconsciente, de telle sorte que le message transmis par la voix peut être nuancé, jusqu’à être infirmé, de mille manières. Philippe Turchet affirme que les gestes associés la parole ne sont pas anodins, car ils ont tous une signification : « Nos gestes inconscients sont le braille de nos pensées, leur expression. Ils sont la soupape des émotions que les situations interdisent de traduire verbalement, et qui sont pourtant nées avec force impulsions électriques et chimiques dans notre cerveau. La pensée réprimée est ainsi lisible sur le corps, grâce à lui » (La synergologie). Or, cette dimension non verbale si importante dans la parole orale est forcément absente dans un texte, d’où l’impossibilité de le faire véritablement parler.

Ainsi, l’expression « faire parler un texte » apparaît tout d’abord impropre pour décrire un phénomène réel parce que la parole orale et la parole écrite semblent radicalement hétérogènes. À y regarder de plus près, cette hétérogénéité radicale ne s’avère néanmoins pas absolue.

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Le rôle fondateur de la parole orale à l’égard de l’écrit pourrait justifier d’imaginer « faire parler un texte ».

Un texte constitue de manière évidente le moyen d’enregistrer la parole orale. Comme l’exprime le célèbre adage latin « Les paroles s’envolent, les écrits restent », l’écrit a pour fonction première d’empêcher que la parole ne soit perdue dans l’oubli, ou qu’elle ne se dissolve dans les altérations successives des traditions orales. Par exemple, si Bouddha, Socrate et Jésus n’ont rien écrit, leurs doctrines ont perduré jusque dans le monde moderne parce que des disciples ont pris la peine de les coucher par écrit. Ainsi, les différents courants du bouddhisme s’appuient sur de nombreux textes compilés après la mort du Bouddha, la transmission de la doctrine s’étant d’abord opérée oralement pendant trois à quatre siècles environ. De même, Socrate n’a rien écrit, alors qu’il est considéré comme un des pères de la philosophie morale et politique. Sa pensée a été transmise par des traditions multiples, notamment grâce à son plus célèbre disciple, Platon, qui le met en scène dans des dialogues socratiques qui ne reflètent en réalité pas exactement la sagesse socratique. Enfin, le christianisme, lui non plus, n’aurait pas pu survivre à sa figure fondatrice sans le travail d’écriture des disciples des générations suivantes. Les exemples de Bouddha, Socrate et Jésus illustrent donc la sauvegarde de l’oral par l’écrit.

Cette fonction fondamentale de la parole écrite implique une certaine dépendance à l’égard de la parole orale. Autrement dit, l’écrit est sommé, de par sa fonction de sauvegarde, de retranscrire la virtuosité de la parole, ce qui laisse entrevoir un sens dans lequel un texte pourrait, dans une certaine manière, parler de lui-même. Cette nécessaire influence de l’oral sur l’écrit explique notamment que l’évolution de la langue parlée se répercute sur la langue écrite. C’est là que réside, selon Frédéric Vitoux, la virtuosité de la langue célinienne (La vie de Céline). Considéré par beaucoup comme le plus grand écrivain français du XXe siècle, Louis-Ferdinand Céline a véritablement revitalisé la langue française grâce à des innovations de langage puisées dans la langue parlée. Ainsi, Frédéric Vitoux identifie à l’origine des meilleurs ouvrages de l’auteur un véritable travail de transposition de l’oral vers l’écrit. Le meilleur du style célinien résulterait d’un travail péniblement médité, si bien que la qualité de la langue célinienne serait directement fonction, estime le biographe, de la vitesse du poignet de l’écrivain. Quand Céline écrit vite, comme pour ses pamphlets, il écrit mal ; quand il s’applique, en revanche, c’est là que coule avec l’encre le génie célinien, dont le lecteur a l’impression qu’il fait parler le texte.

L’intimité de l’oral et de l’écrit peut même apparenter le processus de l’écriture à une forme de parole. Plus précisément, écrire favoriserait l’expression d’une parole intérieure, authentiquement spirituelle et transcendante. Ce serait là le moyen de sortir de soi-même et de sa perspective étriquée, car forcément individuelle, d’interprétation du réel. Le talent littéraire, plus précisément, opérerait le passage de la subjectivité du sujet à la (relative) objectivité de l’artiste authentique en quête de la seule vérité, et il restituerait par-là le point de vue de l’universel. Dans Contre Sainte-Beuve, Marcel Proust conçoit ainsi l’écriture comme un moyen de « faire parler » la vérité. Le romancier a pour vocation de se mettre dans les conditions d’accéder, par l’introspection, à la vérité de lui-même, afin de la reconstituer par la forme romanesque. Tel un ascète, il doit s’abandonner à la pure contemplation, par l’écriture, de sa parole intérieure. Ses expériences de vie, c’est-à-dire son vécu, constituent certes le matériau du roman, mais c’est la parole écrite, et notamment le style littéraire, qui transmute cette matière vile (le vécu brut dans sa banalité) en une œuvre d’art possédant une résonance universelle. Dans cette interprétation quasi mystique du rôle de l’écrivain, l’écriture fait parler le texte dans la mesure où elle en fait le médium obligé d’une parole authentiquement intérieure, objective et universelle.

Ainsi, l’hétérogénéité en apparence radicale de la parole orale et de la parole écrite n’est pas absolue ; elle dissimule au contraire le rôle fondateur de la première à l’égard de la seconde. Cette intimité semble dès lors être une piste féconde pour imaginer finalement des situations dans lesquelles un texte donnerait l’impression d’être poussé à parler lui-même.

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L’intimité de l’oral et de l’écrit rendrait en fin de compte possibles des usages de la parole écrite révélateurs d’une forme d’oralité au sein même du texte.

Ainsi, la virtuosité du langage liée à cette intimité semble en mesure de « faire parler un texte ». Si une parole banale est probablement insuffisante pour animer l’écrit d’une vie propre, la parole poétique aurait peut-être, elle, la capacité d’insuffler l’oralité dans le langage. Dans cette perspective, c’est l’habileté de l’auteur, et plus précisément du poète, qui permet de dépasser l’hétérogénéité de l’oral et de l’écrit afin d’exprimer, au contraire, leur profonde affinité dans le texte. Verlaine suggère l’existence d’un tel au-delà de la parole dans son recueil Romances sans paroles, où il éprouve les limites d’une langue qui fige et trahit la vérité de l’âme. Méfiant à l’égard des mots et des concepts qu’ils véhiculent, il transpose alors la parole sur un mode essentiellement musical, garant d’une certaine oralité. Inspiré par la musicalité de chansons comme les ariettes de Favart (que Rimbaud lui a fait découvrir), il associe dans les « Ariettes oubliées » la musique des mots à leur pouvoir évocateur : il les sélectionne comme autant de notes de musique, moins pour le sens qu’ils portent que pour la mélodie qu’ils jouent. Inspirée par l’oralité, la musicalité de la parole poétique constituerait donc une manière de s’émanciper des frontières de l’oral et de l’écrit pour « faire parler un texte ».

Cette potentialité semble également pouvoir être accomplie par la lecture. Autrement dit, ce pourrait être la parole orale elle-même qui, par l’éloquence, révélerait ou insufflerait l’oralité dans le texte. L’art oratoire serait donc le moyen de « faire parler un texte ». En usant d’un ensemble de techniques et d’artifices, en s’exerçant et en se préparant, l’orateur pourrait faire ressentir à son auditoire certaines dimensions du texte insoupçonnées, de manière à produire l’impression que le texte est doué d’une vie propre relevant de l’oralité. Souvent présenté comme le plus grand orateur de la Grèce antique, Démosthène s’astreignait à une préparation minutieuse afin d’être capable de libérer, par la déclamation, tout le potentiel persuasif du texte. « Personne, raconte Plutarque, n’avait entendu Démosthène parler sans préparation ; souvent même, étant assis à l’assemblée et appelé nommément par le peuple pour monter à la tribune, il le refusait quand il n’avait pas préparé et médité à l’avance ce qu’il devait dire » (Vie de Démosthène). C’est donc grâce à cette préparation que Démosthène faisait si bien parler son texte : il usait des changements de ton, tantôt familier, tantôt solennel, tantôt sentimental, tantôt calme et posé ; il s’adressait directement à son public, l’invectivant ou l’interrogeant tour à tour. Une lecture tournée vers l’éloquence apparaît donc comme une manière de « faire parler un texte ».

Cette métaphore pourrait enfin décrire une autre situation, où ni l’écriture ni la lecture ne seraient véritablement responsables de l’expression de l’oral dans l’écrit. Cette dernière hypothèse repose sur la dimension performative de certains textes (les actes juridiques, notamment), c’est-à-dire leur capacité intrinsèque à transformer la réalité avec l’effectivité d’un acte. Lire un tel texte, c’est le « faire parler » dans le sens où cet usage en libère la performativité, contenue en puissance à l’écrit dans une perspective orale. Le philosophe anglais John Langshaw Austin montre dans Quand dire c’est faire que certains textes ont cette capacité d’accomplir eux-mêmes l’acte qu’ils désignent. Les institutions y ont notamment recours pour produire du droit, en vertu de quoi une lecture peut équivaloir à un acte juridique. C’est par exemple le cas lorsque le maire scelle le mariage en lisant la phrase consacrée « Je vous déclare mari et femme. » : ce faisant, le maire constitue les fiancés comme mari et femme, ceux-ci passent de l’état de fiancés à celui de mariés, c’est-à-dire que la réalité a été modifiée par la lecture du texte prévu à cet effet ; c’est aussi le cas lorsque le président de l’Assemblée nationale ouvre la séance en la déclarant ouverte. « Faire parler un texte », ce pourrait donc aussi être en libérer la perfomativité.

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L’expression « faire parler un texte » se présente d’abord à l’esprit comme une métaphore hautement problématique. En effet, tant l’hétérogénéité de l’oral et de l’écrit, d’une part, que l’anthropomorphisme à l’origine de l’expression, d’autre part, invitent à la condamner comme impropre à décrire un phénomène réel. Ce premier résultat ne doit pas pour autant mettre la pensée en congé, car l’imperméabilité de la parole orale et de la parole écrite n’est que d’apparence. À la vérité, l’oral possède un rôle fondateur à l’égard de l’écrit, dont découle l’affinité complexe, mais fondamentale des deux formes de parole. Cette intimité de l’oral et de l’écrit découvre un interstice dans lequel peuvent être imaginés des cas où l’usage d’un texte paraît vraiment recourir à une forme de parole (orale) issue de la parole écrite elle-même. Ainsi, la virtuosité de la parole poétique, le pouvoir de l’éloquence et la dimension potentiellement performative de la parole sauvent l’expression « faire parler un texte » de l’impropriété à laquelle l’analyse semble de prime abord la condamner.

Romain Treffel