Les bullshit jobs selon David Graeber

David Graeber bullshit jobs

Les bullshit jobs sont des « emplois à la con ». David Graeber a lancé l’idée dans le débat public avec un article intitulé « On the Phenomenon of Bullshit Jobs » publié dans la revue Strike! Magazine en 2013, puis il a développé une théorie grâce à un sondage mené en Grande-Bretagne par l’entreprise YouGov. Dans son essai Bullshit Jobs, il se demande pourquoi tant d’employés de la civilisation occidentale du début du XXIe siècle pensent que leur travail est inutile, voire qu’il dessert la collectivité.

>> Le travail selon Marx sur un post-it

Les bullshit jobs se sont répandus dans l’économie. La réflexion de David Graeber part d’une « prophétie » de Keynes : l’économiste prédisait en 1930 que le progrès technique entraînerait la réduction du temps de travail hebdomadaire à quinze heures avant la fin du XXe siècle. Or, l’anthropologue constate que les emplois se multiplient comme s’il s’agissait de ne pas laisser les hommes oisifs. Il propose alors d’estimer l’effet de la disparition d’une activité sur la société pour en évaluer l’utilité véritable. L’absence de certains métiers (par exemple, les infirmières, les éboueurs ou les mécaniciens) serait catastrophique, tandis que d’autres (par exemple, les marketeurs, les financiers ou les juristes) n’apparaissent pas indispensables. Cette expérience de pensée amène David Graeber à définir les bullshit jobs : « une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflu ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé pour honorer les termes de son contrat de faire croire qu’il n’en est rien » (Bullshit Jobs). Dans le détail, il distingue 5 types de bullshit jobs : 1° les « larbins » ou « faire-valoir » ; 2° les « porte-flingues » ou « sbires » ; 3° les « rafistoleurs » ou « sparadraps » ; 4° les « cocheurs de cases » ; 5° les « petits chefs » ou « contremaîtres ». David Graeber affirme que ces bullshit jobs font partie du dispositif social qui perpétue la domination du capital financier.

>> L’éloge de l’oisiveté de Bertrand Russell sur un post-it

David Graeber prône la suppression des bullshit jobs

Les bullshit jobs sont le symptôme d’une évolution générale. David Graeber met tout d’abord en évidence les racines économiques du phénomène. Si la croissance de la bureaucratie a multiplié les bullshit jobs dans le secteur public, on en trouve en réalité davantage dans le secteur privé. En effet, la prétendue tendance naturelle à l’efficience des entreprises n’a pas réussi à contenir la « féodalité managériale », qui consiste, pour les employeurs, à étendre la surface de leur pouvoir en développant, et donc en complexifiant la structure de subordination dans le but d’élever leur statut dans la hiérarchie sociale. Ainsi, ils n’ont cessé de créer des emplois de bureau alors même qu’ils licenciaient les travailleurs les moins qualifiés. David Graeber évoque ensuite la racine idéologique des bullshit jobs. De son point de vue, c’est l’éthique puritaine capitaliste qui a rendu possible l’évolution du marché de l’emploi : les employés se résolvent à « travailler » inutilement parce qu’ils considèrent le travail comme un devoir et une norme sociale. « Nous sommes devenus, avance-t-il, une civilisation basée sur le travail – pas même sur le “travail productif”, mais sur le travail comme une fin et un sens en soi » (Bullshit Jobs). Enfin, l’anthropologue souligne l’enjeu politique des bullshit jobs. Toutes les classes dirigeantes adhèrent par principe à l’éthique du travail parce qu’elle est devenue une valeur fondamentale de la citoyenneté. Pour David Graeber, la raison moins avouable est qu’elles ont compris qu’une population oisive risquerait de devenir révolutionnaire.

>> Le droit à la paresse selon Paul Lafargue sur un post-it

Il est possible de remédier aux bullshit jobs. David Graeber regrette que les employés qui s’ennuient et qui en souffrent réagissent spontanément en jalousant les personnes qui s’épanouissent dans leur travail. Il craint aussi que le consumérisme ne leur suffise à compenser leur aliénation quotidienne. Il estime pour sa part qu’il faut traiter le problème à la source en corrigeant le système économique. Dans l’immédiat, les travailleurs peuvent donner davantage d’ampleur aux stratégies de résistance existantes : à l’échelle collective, s’impliquer dans les syndicats pour essayer de réformer l’organisation économique ; à l’échelle individuelle, accroître discrètement son temps libre ou utiliser son temps de travail pour des activités personnelles. En termes de projet politique, David Graeber considère qu’il est nécessaire d’éliminer les bullshit jobs : « Imaginons qu’on élimine les bullshit jobs et les vrais emplois qui n’existent que pour les soutenir, alors on pourrait dire que la catastrophe prévue dans les années 1930 s’est vraiment produite. Plus de 50 à 60 pour cent de la population a en fait perdu son emploi » (Bullshit Jobs). Les employés vivraient grâce à un revenu universel de base garanti à tous sans aucune condition et pourraient donc consacrer leur temps à des activités créatives, comme le prévoyait Keynes. David Graeber les imagine alors adopter, comme les fermiers, les pêcheurs, les guerriers, ou les écrivains, le cycle naturel du travail humain, qui consiste à alterner, sans compter les heures, des phases hautement productives avec des phases de relâchement.

>> La dette selon David Graeber sur un post-it

 

Recevez ma synthèse
des 100 meilleures
idées philosophiques
Recevez ma synthèse des 100 meilleures
idées philosophiques