Démocrite matérialisme

Le matérialisme de Démocrite est le fruit de l’observation. La cosmogonie exposée dans ses Fragments serait, d’après Aristote, davantage le résultat d’une importante et curieuse collection des faits naturels que d’une recherche théorique. Elle est d’ailleurs comparable à celle de son maître Leucippe et fidèle à la physique milésienne : la matière de mondes innombrables est puisée dans une masse initiale infinie.

>> La philosophie antique selon Pierre Hadot sur un post-it

La réalité est fondamentalement composée d’atomes. Le matérialisme de Démocrite s’inscrit dans la continuité des théories des philosophes d’Élée (notamment Parménide et Zénon) en distinguant l’être et le non-être ; mais il ne souscrit pas à la thèse de l’unité et de l’immobilité de l’être. Il propose donc la première physique explicitement corpusculaire, selon laquelle la matière est faite d’une infinité de petits corpuscules. Ceux-ci sont invisibles tant ils sont petits ; indivisibles, pleins, éternels ; s’ils présentent une infinité de formes (les « idées », comme les essences éternelles de Platon), chaque corpuscule conserve toujours la même forme. Les atomes ne diffèrent que par leur grandeur, leur forme, ou leur position, et des combinaisons des mêmes atomes ne se distinguent que par l’ordre relatif de leurs éléments. Démocrite affirme que c’est leur assemblage dans un vide préexistant qui est responsable de la formation du monde. « La liaison fortuite des atomes, écrit-il, est l’origine de tout ce qui est » (Fragments). Ainsi, son matérialisme ne fait pas appel à des puissances qualitatives (le chaud ou le froid) ni à des causes motrices extérieures transcendantes ; il repose simplement sur la mécanique des atomes, caractérisés par la figure, l’impénétrabilité, le mouvement et la position. Pour Démocrite, même les dieux ne sont, tout comme les hommes, que de passagères combinaisons d’atomes.

>> La nature des choses selon Lucrèce sur un post-it

Le matérialisme de Démocrite explique la totalité de la réalité

Le principe moteur de la réalité est le mouvement. Démocrite imagine que le monde s’est formé lorsqu’un mouvement tourbillonnaire a animé un fragment de la masse de matière initiale, y faisant ainsi naître les différentes parties du monde. « Un tourbillon de toutes sortes de figures, affirme-t-il, s’est séparé du tout » (Fragments). Si l’origine du mouvement tourbillonnaire est obscure, le philosophe le décrit toutefois en détail : de multiples chocs se produisent entre les atomes ; parmi ceux-ci, les plus légers sont repoussés vers le vide extérieur – comme dans un tourbillon d’eau ou de vent – tandis que les plus compacts s’agrègent au centre en une sphère ; une membrane, dont les atomes forment les corps célestes, se distingue de ce centre sphérique ; les autres atomes sont emportés par le tourbillon. En cohérence avec ce mouvement initial, Démocrite donne à la Terre la forme d’un tambourin ou d’un disque. Elle est plus précisément composée des plus gros atomes agglomérés au centre du tourbillon, les moins gros constituant l’eau, l’air et le feu. Les astres sont, eux, des corps terreux mis en feu par le mouvement rapide du ciel. Le philosophe a connaissance de la propriété de la pesanteur, mais il considère qu’elle n’est pas inhérente aux atomes – elle découle simplement du mouvement. Pour Démocrite, le mouvement est plus généralement éternel et infini ; il n’a pas besoin de cause, car il a toujours existé.

>> La physique d’Aristote sur un post-it

Le matérialisme atomiste a des implications philosophiques. Démocrite en déduit tout d’abord la matérialité des êtres « divins » : s’il admet leur existence, il les conçoit comme mortels – ils vivent toutefois beaucoup plus longtemps que les hommes – étant donné qu’ils sont eux aussi constitués d’atomes présents dans l’air. Au niveau spirituel, il explique aussi l’âme dans le cadre de l’atomisme. La mobilité et la force motrice de l’âme sont dues à sa composition par des atomes lisses et ronds, les plus mobiles de tous, semblables aux poussières qui sont visibles dans les rayons de soleil. Elle contient autant d’atomes que le corps, chaque atome psychique étant intercalé entre deux atomes corporels. Démocrite avance que la respiration permet la rénovation continuelle de l’âme. Le matérialisme atomiste implique également une théorie de la connaissance. Les corps émettent des images composées d’atomes subtils, mais l’œil ne les perçoit qu’à travers la couche d’air placée entre lui et l’objet, si bien que les qualités sensibles ne sont pas perçues objectivement. Enfin, le matérialisme atomiste engendre une morale qui identifie le bonheur au calme constant, à la bonne santé et à la bonne humeur par la droiture et la raison. « Le bonheur, pose le philosophe, ne consiste pas dans la possession de troupeaux et de l’or. C’est dans l’âme qui est le siège de la béatitude » (Fragments). Pour Démocrite, les biens de l’esprit sont donc supérieurs à ceux du corps.

>> Le détachement selon Épictète sur un post-it