désenchantement du monde Marcel Gauchet

Le désenchantement du monde est dû au recul des conceptions religieuses. Dans Le désenchantement du monde, Marcel Gauchet reprend à son compte cette expression de Max Weber faisant référence à la disparition de la magie dans les rituels humains. Il en élargit le sens pour signifier que la religion ne structure plus la société ; qu’elle n’en est désormais plus le principe d’organisation ni celui de légitimité.

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Le désenchantement du monde est passé par une mutation de la religion. Marcel Gauchet explique l’importance de la religion dans le passé par le fait qu’elle fournissait aux hommes des rituels traditionnels qui structuraient leur vie : ils n’ont en réalité fait que reprendre et imiter les manières de vivre, règles, usages et connaissances prescrits par leurs ancêtres, héros ou dieux. Ainsi, en évoluant, la religion a émancipé l’individu de ces cadres. C’est plus précisément l’évolution de la conception de Dieu qui a permis le développement de la liberté humaine et l’autonomisation de la raison. En effet, un Dieu plus grand, plus puissant, plus général et plus abstrait se retire de la vie, et il en laisse l’interprétation à l’individu. « Plus les Dieux sont grands, écrit Marcel Gauchet, plus les hommes sont libres […] plus [ils] sont puissants, plus ils donnent accès au fondement rationnel de l’origine » (Le désenchantement du monde). La progression de la transcendance situe désormais Dieu en dehors et au-delà du monde des hommes. Or, cette mutation de la religion a des implications politiques. Comme le souverain incarne de moins en moins le lien entre le ciel et la terre, il tire désormais sa légitimité de l’approfondissement de son contrôle ainsi que de son intervention dans la société. Marcel Gauchet affirme plus généralement que l’histoire elle-même résulte de cette métamorphose progressive du religieux.

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Marcel Gauchet caractérise la société moderne par le désenchantement du monde

Le désenchantement du monde a été rendu possible par le christianisme. Marcel Gauchet met en évidence la spécificité du dieu chrétien, pareil à nul autre. Tout d’abord, son absence d’empire lui a permis de rayonner et de conquérir les esprits indépendamment d’un pouvoir ou d’un peuple. Ensuite, il ne soumet pas l’humanité ni ne l’écrase, car il est un dieu extérieur, séparé des sociétés humaines. Enfin, il reste tout de même en relation avec les hommes par l’intermédiaire des modèles de sagesse que sont les prophètes. Marcel Gauchet explique plus particulièrement la responsabilité du christianisme dans le désenchantement du monde par la figure de son prophète fondateur, Jésus. Ce meneur d’hommes s’est sacrifié, seul et méconnu, pour le salut de tous, instituant ainsi un rituel à un moment datable de l’histoire. Se présentant à la fois comme le fils de l’homme et comme celui de Dieu, il a rendu la divinité universelle, et en cela accessible à n’importe quel homme, tout en exprimant la distance infinie qui les sépare. Ces spécificités ont révolutionné le rapport entre le visible et l’invisible : en rendant dorénavant impossible d’être à la fois prêtre et roi, elles ont provoqué la disjonction du monde religieux et du monde profane. Le christianisme constitue donc, pour Marcel Gauchet, « la religion de la sortie de la religion » (Le désenchantement du monde), un processus né vers les XIII-XIVe siècles, puis épanoui vers 1700.

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Le désenchantement du monde a fait advenir l’individualisme. Marcel Gauchet lie cette évolution à l’instrumentalisation du monde. Si la puissance matérielle se concrétisait autrefois par la domination des hommes, elle se réalise désormais dans la maîtrise de la nature. Ce glissement signe, pour le philosophe, la naissance de l’individualisme moderne comme individualisme économique. La mutation de la religion y a contribué en détachant les hommes de leurs dépendances sociales pour les attacher dorénavant aux choses (économie, sciences, techniques, etc.). Elle a également entraîné, sur le plan politique, le recul de la conception holiste de la société nécessaire à la mise en place de la démocratie. Marcel Gauchet date l’avènement de l’individualisme politique vers 1800, quand l’émergence de l’État bureaucratique donne une consistance pratique au pouvoir de la collectivité. Selon lui, cette souveraineté originale permet de compenser la dissolution sociale due au désenchantement du monde : en s’appropriant le monopole du lien social, l’État attache les hommes les uns aux autres sans recourir à des dieux. « Nous sommes, avance Marcel Gauchet, les habitants d’un monde qui a d’ores et déjà tourné radicalement le dos au règne des dieux. Et c’est quand les dieux s’éclipsent qu’il s’avère réellement que les hommes ne sont pas des dieux » (Le désenchantement du monde). Ce constat ne signifie pas pour autant que l’expérience religieuse a disparu. Elle semble au contraire d’autant plus utile dans une société individualiste psychologiquement éprouvante pour l’individu.

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