désir mimétique René Girard Mensonge romantique et vérité romanesque

Le désir mimétique est la clef de compréhension de la nature humaine. Explicite dans l’apprentissage par imitation, l’empathie sentimentale, la catharsis théâtrale, ou encore le processus d’identification à l’œuvre dans la fiction, son rôle demeure sous-estimé dans d’autres domaines, tels que la guerre, la religion ou l’amour. René Girard affirme dans Mensonge romantique et vérité romanesque que les grands romanciers révèlent la nature mimétique du désir humain en pointant son inauthenticité, ainsi que l’angoisse métaphysique qui en est à l’origine.

>> La société de consommation selon Jean Baudrillard sur un post-it

Le désir mimétique est le désir tout court. Pour René Girard, il ne suffit pas de dire que l’homme désire imiter ; il faut plutôt dire que le désir est lui-même synonyme d’imitation : la structure du désir est de nature intrinsèquement mimétique. Autrement dit, la mimésis n’est pas seulement une composante du désir, mais elle est le désir même, puisque le mimétisme est spontanément adopté par tout sujet désirant. Par conséquent, il n’existe pas de désir d’objet : le désir n’a pas d’objet prédéterminé, à la différence des besoins déterminés par l’instinct. René Girard affirme ainsi que « seul le désir de l’Autre peut engendrer le désir » (Mensonge romantique et vérité romanesque). Le philosophe distingue plus précisément deux configurations du désir mimétique. Dans la « médiation interne », la distance (métaphysique) entre le sujet et le médiateur (le modèle) étant faible, celui-là peut se résoudre à agresser physiquement celui-ci. Dans la « médiation externe », en revanche, la distance (métaphysique) étant beaucoup plus grande, le sujet l’éprouve comme un verrou moral qui l’empêche de s’en prendre à son médiateur. Dans cette dernière configuration, précise René Girard, l’imitation ne peut pas dégénérer en une rivalité parce que l’imitateur est dans une position d’infériorité à l’égard de son modèle.

>> L’état de nature de Rousseau sur un post-it

Le désir mimétique est pour René Girard à la fois une solution et une menace

Le désir mimétique s’explique par une angoisse métaphysique. Si le mimétisme des enfants est universellement constaté et reconnu, le mimétisme des adultes est en revanche consciencieusement dissimulé. René Girard affirme que l’imitateur est honteux parce qu’il cherche fondamentalement à s’approprier l’identité de son modèle : il veut être son modèle. Or, cette ambition est due à l’aporie de l’identité : le sujet ne sait pas qui il est, et il est incapable d’essayer de se définir indépendamment de ses semblables et des diverses influences qui s’exercent sur lui. « Une fois que ses besoins primordiaux sont satisfaits, décrit René Girard, et parfois même avant, l’homme désire intensément, mais il ne sait pas exactement quoi, car c’est l’être qu’il désire, un être dont il se sent privé et dont quelqu’un d’autre lui paraît pourvu. Le sujet attend de cet autre qu’il lui dise ce qu’il faut, pour acquérir cet être » (La violence et le sacré). Ne pouvant déterminer qui il est ex-nihilo, l’individu prend les éléments qui lui plaisent chez les autres et dont il imagine qu’ils tirent leur prestige. René Girard montre que cette identité qu’il se donne est instable, car elle change au gré de ses désirs. À mesure que de nouveaux modèles apparaissent, que certains disparaissent quand d’autres demeurent, à mesure de l’évolution de l’intensité des désirs, le ou les points d’ancrage de la personnalité de l’imitateur sont déportés.

>> Le divertissement selon Pascal sur un post-it

Le désir mimétique génère de la violence. Pour René Girard, en effet, celle-ci s’installe et perdure grâce à la composante mimétique de la nature humaine. La première action violente, celle qui déclenche un conflit, éveille chez la victime un désir de vengeance et appelle de sa part des représailles. La violence humaine est donc autoreproductrice, ce qui menace la société tout entière de dissolution. « On sait, désormais, écrit René Girard, que dans la vie animale, la violence est pourvue de freins individuels. Les animaux d’une même espèce ne luttent jamais à mort ; le vainqueur épargne le vaincu. L’espèce humaine est privée de cette protection » (La violence et le sacré). Ainsi, dans une situation de rivalité violente, la mimésis conduit fatalement à l’élimination d’un des deux protagonistes – à moins que l’animosité ne soit apaisée ou transférée. À l’échelle de la société, une crise de violence (comme une guerre civile) suscitée par le désir mimétique provoque un affaiblissement des institutions et la formation de foules qui s’y substituent. L’imaginaire collectif des hommes ressent alors un appétit de violence dont naissent les persécutions collectives. Celles-ci donnent toutes naissance à un même simulacre de justice, dont le but est de contenir la violence du désir mimétique en faisant reposer l’unité du groupe sur la commune détestation, par tous ses membres, d’un seul d’entre eux. Telle est, selon René Girard, la fonction sociale du bouc émissaire.

>> Le bouc émissaire selon René Girard sur un post-it