désir Platon Le Banquet

Le désir peut conduire à la sagesse. Platon confond les désirs avec d’autres tendances – les besoins, les pulsions, les souhaits, etc. – mais il les évalue avec minutie pour les inscrire dans une hiérarchie. Il met notamment en évidence le désir de richesses de l’homme d’affaires et le désir de pouvoir de l’homme politique qui sont de peu de valeur par rapport au désir de vérité qui anime le philosophe.

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Le désir se caractérise fondamentalement par le manque. Platon reconnaît tout d’abord qu’il est difficile de le définir étant donné la diversité des individus, des objets, des expériences et des apparences. Il trouve toutefois une propriété commune à tous les désirs, le mouvement vers l’objet visé. Dans cette perspective, l’amour se conçoit comme le mouvement vers l’être aimé. Cette propriété essentielle du désir explique qu’il soit symbolisé par le voyage dans les récits mythiques et que Socrate évoque à son propos, dans Le Banquet, un chasseur, un nomade ou un vagabond. C’est la sensation douloureuse d’un vide qui anime ce mouvement. Platon la compare au creux de l’estomac caractéristique de la faim : « Celui de nous qui est vide semble donc désirer le contraire de ce qui l’affecte puisqu’il est vide et qu’il désire se remplir » (Philèbe). Ainsi, chez tout homme, le désir trouve son origine dans un manque qui engendre une souffrance. Cette mécanique est paradoxale dans la mesure où le désir vise sa propre extinction. Platon ajoute que le manque seul ne suffit pas à donner naissance au désir – il faut encore que l’imagination signale la carence, qu’elle crée la douleur, puis suggère un moyen de l’éteindre. Ainsi, le désir n’appartient pas au corps ; il est une faculté de l’âme qui est, elle, capable de représentations.

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Platon explicite l’ambivalence du désir

Le désir doit inspirer la méfiance. Platon craint en particulier le cercle vicieux du désir, c’est-à-dire le retour infini du manque. Dans le Gorgias, Calliclès affirme qu’il suffit, pour être heureux, de consacrer son courage et son intelligence à satisfaire continuellement ses désirs, bien que tout le monde n’en soit pas capable. Socrate (son interlocuteur) n’adhère pas à cette conception. Il la compare à l’éternel remplissage d’un récipient, ce qui génèrerait une insatisfaction et une souffrance permanentes. Cette comparaison rappelle la fameuse image du tonneau des Danaïdes, les filles du roi Danaos qui, aux Enfers, sont condamnées à remplir sans fin un tonneau troué, parce qu’elles ont tué leurs fiancés violents lors des noces. Le désir apparaît, de ce point de vue, comme une malédiction qui enferme la vie dans l’absurde. En effet, pour Platon, il tend à dépasser les limites du raisonnable, à se déporter sans cesse, comme le désir sexuel, sur de nouveaux objets. Les différents désirs peuvent également entrer en conflit, lorsque la satisfaction de l’un entrave celle de l’autre. Socrate souligne par exemple l’ambiguïté du désir de l’horreur : « Il était à la fois pris du désir de regarder [les cadavres], et en même temps il était rempli d’aversion et se détournait de cette vue » (La République). Fondamentalement, la multiplicité des désirs menace l’unité de l’individu, c’est-à-dire son identité. Dans la tripartition de l’âme de Platon, c’est la partie rationnelle qui doit commander à la partie désirante.

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Le désir appelle la maîtrise. Dans les dialogues platoniciens, les contradicteurs de Socrate l’accusent souvent de défendre l’extinction des désirs. Or, il demande seulement qu’on les analyse. Cela permet notamment de séparer ceux qui sont nécessaires, dans le sens où ils sont indispensables à la vie, et ceux qui ne le sont pas, comme la gastronomie, parce qu’ils bouleversent la hiérarchie des trois parties de l’âme. En réalité, Platon prône la « tempérance », qui consiste à distinguer les désirs et leurs degrés de satisfaction. Le but n’est pas de renoncer au désir, mais de se tenir à égale distance des deux extrêmes, l’ascétisme et l’intempérance. Si l’individu n’est pas capable de cette maîtrise, alors la collectivité peut employer la force pour l’y contraindre :  Parmi les plaisirs et les désirs qui ne sont pas nécessaires, écrit Platon, certains me semblent déréglés. Ils surgiront probablement en chacun mais ils sont réprimés par les lois » (La République). La maîtrise est l’étape intermédiaire menant au dépassement. En effet, la diversité des désirs et leur logique paradoxale dissimulent le fait que tous tendent vers le Bien. Le véritable objet du désir est ce qui rend l’objet apparent désirable, c’est-à-dire l’idée du Bien. Il faut dès lors tourner son désir vers cette idée en passant des beaux corps aux belles actions, aux beaux discours, aux beaux esprits, jusqu’à l’idée du Bien elle-même. Platon invite donc l’homme à passer des désirs ordinaires au désir de sagesse.

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