désir Spinoza conatus L'Éthique

Le désir est synonyme de vie. Spinoza rompt dans L’Éthique avec les théories qui stigmatisent le désir comme la menace principale à la fois pour la nature humaine la plus haute, et pour l’acceptation, par l’individu, du sens profond de son existence. Dépassant l’opposition irréductible des passions et de la raison, il montre que le désir peut aussi être à l’origine de sentiments positifs qui justifient dès lors son utilité.

>> Le désir mimétique de René Girard sur un post-it

Le désir est l’essence de l’homme. Spinoza affirme que c’est une erreur de considérer le désir, entendu au sens large (en incluant les appétits et les volontés), comme contre nature. En effet, comme il procède lui aussi de la substance divine à l’origine de toute chose, il est forcément naturel. Le philosophe va plus loin en en faisant l’état d’esprit (l’affect, dans la terminologie spinoziste) le plus fondamental de l’être humain. Il s’écarte donc de la définition traditionnelle du désir comme cercle vicieux entretenu par le manque. « Le désir, écrit Spinoza, est l’essence même de l’homme, en tant qu’on la conçoit comme déterminée, par suite d’une quelconque affection d’elle-même à faire quelque chose » (L’Éthique). Cette conception se comprend par rapport à l’instinct de préservation et de déploiement de la vie qui habite l’individu. Autrement dit, il existe dans l’homme une véritable puissance d’exister, c’est-à-dire d’exister encore et toujours plus, tant sur le plan physique que mental. Spinoza explique ainsi l’ampleur et l’importance du désir humain par ce qu’il nomme le conatus (« effort » en latin), la force présente en toute chose vitale qui la fait persévérer dans son être et dans la poursuite de son propre accroissement. L’épanouissement de ce conatus est source de joie pour le sujet.

>> La volonté de Schopenhauer sur un post-it

Spinoza invite à juguler le désir par la raison

Le désir est souverain. En lui conférant une dimension si fondamentale, Spinoza pose que rien – aucun objet, aucun individu, aucune action, aucune situation, etc. – n’est désirable en soi, puisque c’est toujours le conatus qui crée la désirabilité en parant la chose désirée de propriétés fantasmées par le sujet. En clair, le désir de l’homme ne naît jamais (a posteriori) d’un jugement rationnel, mais c’est au contraire ce jugement en apparence rationnel – en réalité un discours irrationnel de légitimation – qui naît du désir. « Au contraire, explique Spinoza, si nous jugeons qu’une chose est bonne, c’est précisément parce que nous nous y efforçons, nous la voulons, ou aspirons à elle, ou la désirons » (L’Éthique). Le désirable a plus précisément sa source en l’individu, et il lui est spécifique. Il ne peut donc pas être jugé par les catégories morales du bien et du mal, car il n’est que bon ou mauvais, c’est-à-dire utile ou nuisible au sujet qu’il anime. Par exemple, si la musique adoucit la mélancolie, elle fait cependant empirer la tristesse, mais elle est bien évidemment sans effet sur le sourd. L’importance cardinale du désir en fait, selon Spinoza, un des trois affects primaires avec la joie et la tristesse, une trilogie dont découlent, par composition, tous les autres états psychologiques plus particuliers (espérance, crainte, désespoir, etc.).

>> Le plaisir selon Épicure sur un post-it

Le désir doit être régulé par la raison. En effet, s’il défend son caractère naturel, Spinoza évoque le risque qu’à l’instar de tous les affects, il conduise l’homme impuissant à le maîtriser dans un état de servitude. Or, la volonté humaine est bien incapable de s’opposer à la puissance du conatus à l’œuvre dans le désir ; c’est pourquoi l’individu doit recourir à diverses solutions afin de ne pas devenir l’esclave de ses passions. Il peut tout d’abord ruser avec ses affects, d’une certaine manière, en les opposant les uns aux autres afin qu’ils se neutralisent. Par exemple, la tentation de commettre un vol est généralement efficacement contenue par la crainte de la punition qui en découlerait probablement. Spinoza montre que c’est plus généralement dans l’usage de sa raison que réside la clé du contrôle du désir. « Chacun, affirme-t-il, a le pouvoir de se comprendre lui-même et de comprendre ses affects d’une façon claire et distincte sinon totalement, du moins en partie, et il a par conséquent le pouvoir de faire en sorte qu’il ait moins à les subir » (L’Éthique). La raison permet donc de comprendre son propre désir pour contenir l’expression sans frein du conatus. Elle peut même substituer aux affects spontanés des affects modérés qui ramènent le sujet à la quête du bon et de l’utile. Ainsi, pour Spinoza, l’esclavage consiste dans l’abandon au désir, tandis que la liberté consiste le soumettre à la raison.

>> Le détachement selon Épictète sur un post-it