Dette : 5000 ans d’histoire David Graeber

La dette a un rôle primordial dans l’histoire humaine. David Graeber détaille dans Dette : 5000 ans d’histoire le rapport qu’elle entretient avec les institutions sociales, telles que le troc, le mariage, l’amitié, l’esclavage, le droit, la religion, la guerre et le gouvernement. Cette importance explique pourquoi elle est probablement – contrairement à ce qu’affirme la théorie économique – le plus ancien moyen d’échange, dont le troc et la monnaie ne seraient en fait que des dérivés ultérieurs.

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La dette revêt au départ une dimension morale. David Graeber montre que sa fonction fondamentale n’est pas économique, mais anthropologique : elle sert à structurer les relations humaines dans la société. Si elle a été institutionnalisée de différentes manières selon les époques, son principe est toujours celui d’une obligation morale née entre deux personnes en lien l’une avec l’autre. Cette dette anthropologique n’est pas quantifiable – contrairement à la dette monétaire – et elle ne peut être remboursée que par d’autres engagements sociaux ; elle est aussi parfois impossible à rembourser, comme dans le cas où c’est l’individu qui se sent redevable à la société tout entière, voire à l’égard des individus qui l’ont construite, développée et la lui ont transmise. « C’est parce que, écrit David Graeber, nous nous sentons endettés envers nos ancêtres que nous obéissons aux lois ancestrales […]. Plus généralement, nous développons ce sentiment insidieux : nous ne pourrons jamais rembourser réellement les ancêtres » (Dette : 5000 ans d’histoire). Cette dimension morale de la dette se retrouve notamment dans les formes de politesse, comme dans le français « merci » lié à l’expression « être à la merci de l’autre ». Pour David Graeber, quand elle est matérialisée par des éléments (par exemple, les biens échangés lors des mariages), ceux-ci ne servent qu’à créer du lien communautaire et ne peuvent, en dépit des apparences, s’apparenter à de la monnaie.

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David Graeber rend la dette responsable de la dissolution sociale

La dette marchande dévalorise toute autre forme d’engagement. David Graeber la caractérise comme une promesse quantifiable, évaluée mathématiquement avec précision, et concrétisée par la monnaie – laquelle ne trouve pas son origine dans le penchant naturel à l’échange, mais dans la nécessité d’approvisionner les troupes militaires. Contrairement à la dette anthropologique, elle ne traduit pas un lien social, ne crée pas non plus d’obligation morale ; cependant, elle implique que le débiteur devra impérativement rembourser le créancier. Or, cet impératif économique tend invariablement à prévaloir sur tout le reste, ce qui explique, selon l’anthropologue, pourquoi le capitalisme détruit les systèmes sociaux en pervertissant la morale originelle des relations sociales. « Pour le débiteur, décrit David Graeber, le monde se réduit à une série de dangers potentiels, d’outils potentiels et de marchandises potentielles. Même les relations humaines ne sont plus qu’une question de rapport entre coût et profit » (Dette : 5000 ans d’histoire). Ainsi, lorsque la dette morale et la dette marchande rentrent en contradiction – comme ce fut le cas lors de la crise de la dette de la Grèce à l’égard de l’Union européenne à partir de 2010 – c’est toujours la logique économique qui s’impose. Dans la perspective de David Graeber, cette prédominance serait constitutive du système capitaliste, car elle lui permet de supprimer progressivement les autres formes de promesses et de les remplacer par une institution morale économique.

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La dette marchande est liée à la violence à l’inégalité. David Graeber voit en effet la morale économique de la nécessité du remboursement comme un mécanisme pour justifier des décisions et des actes contraires à la morale anthropologique. « L’histoire montre, écrit-il, que le meilleur moyen de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en termes de dettes – cela crée aussitôt l’illusion que c’est la victime qui commet un méfait » (Dette : 5000 ans d’histoire). Alexandre le Grand a par exemple soumis les peuples qu’il a conquis par la dette de leur vie épargnée, si bien que, de ce point de vue, ils seraient coupables s’ils ne le remboursaient pas. Plus globalement, pour David Graeber, la mutation d’une économie humaine en société marchande ne peut se faire sans violence. En étudiant la longue histoire de l’Afrique, de l’Europe et du Moyen-Orient, l’anthropologue avance que cette transformation génère toujours une confusion morale très violente. L’introduction de la monnaie et l’émergence du marché ont ainsi désorganisé la société grecque antique. En Afrique, l’ordre des communautés traditionnelles a été perverti par la traite négrière, laquelle a contaminé les relations sociales par la logique marchande. David affirme ainsi que la dette est également un facteur majeur d’inégalité. Censée être un contrat entre deux parties égales, elle soumet pourtant systématiquement le débiteur au créancier, et elle en fait même son esclave s’il est incapable de rembourser.

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