Les deux corps du roi Ernst Kantorowicz

Les deux corps du roi justifient la continuité du pouvoir monarchique. Dans Les Deux Corps du Roi, Ernst Kantorowicz avance notamment que le mythe de cette double nature est à l’origine de l’adage « Le roi est mort, vive le roi ! » qui aurait été prononcé pour la première fois au début du XVIe siècle, à l’enterrement de Louis XII. Pour l’historien, l’image est cependant bien plus qu’une anecdote ; elle fonderait le consentement à l’État.

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Les deux corps du roi sont une métaphore. Ernst Kantorowicz a rencontré celle-ci pour la première fois dans le texte d’un juriste britannique de l’ère élisabéthaine (seconde moitié du XVIe siècle) ; puis il l’a régulièrement retrouvée dans les périodes suivantes. Cette image de la dualité corporelle du roi distingue, d’une part, un corps naturel, mortel, soumis aux infirmités, aux tares de l’enfance et de la vieillesse ; d’autre part, mystique, immortel, dépourvu de faiblesses, ne se trompant jamais, incarnant le royaume tout entier et garantissant ainsi sa continuité politique et spirituelle. « Son corps politique, explique Ernst Kantorowicz à partir de la description d’un juriste élisabéthain, est un corps qui ne peut pas être vu ni tenu matériellement, car il consiste dans l’action publique et le gouvernement, et il est constitué pour le peuple et la gestion du bonheur public » (Les Deux Corps du Roi). Cette distinction a pu servir de manière surprenante, comme dans une opposition (théorique) du roi au roi : lors de la première révolution anglaise (1642-1651), par exemple, les puritains ont justifié leur opposition au roi Charles Ier au nom même du royaume, car l’attitude controversée du monarque à l’égard du catholicisme menaçait l’unité religieuse du royaume, c’est-à-dire le corps politique. Pour Kantorowicz, la destinée de la métaphore est révélatrice d’une dimension fondamentale de la pensée politique médiévale.

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Kantorowicz affirme que les deux corps du roi ont fini par légitimer l’État

Les deux corps du roi sont une conception qui a évolué. Ernst Kantorowicz différencie plus précisément trois formes de la métaphore qui se sont succédé en Europe occidentale entre le Xe et le XVIe siècles. Au départ, les deux corps du roi renvoyaient à la comparaison entre le monarque et le Christ : de la même manière que Jésus était à la fois homme et Dieu, le roi serait lui aussi « humain par nature et divin par grâce ». Cependant, cette divinisation primitive a rapidement disparu au XIIe siècle « pour laisser la place à une nouvelle structure de royauté centrée sur la sphère du droit » (Les Deux Corps du Roi). Kantorowicz explique cette mutation importante par une évolution idéologique décisive, la substitution, aux XIIe et XIIIe siècles, de la théorie juridique et de la jurisprudence à la théologie comme source de légitimation du pouvoir politique. Les juristes de l’époque recyclaient en effet les concepts du droit romain, par exemple pour présenter l’empereur Frédéric II (Saint-Empire romain germanique) comme « père et fils de la justice », incarnation du droit et « loi vivante ». Enfin, la troisième évolution intervient quand, à partir du XIIIe siècle, le pouvoir de l’État s’institutionnalise dans une administration. Kantorowicz montre qu’il devient alors une personne fictive, un corps mystique et universel, et qu’il revendique ce faisant une permanence jusque-là réservée à l’Église et à l’Empire romain.

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Les deux corps du roi expliquent l’origine idéologique de l’État. Kantorowicz analyse l’importance de la symbolique religieuse dans les premiers développements de l’institution étatique. Cette nouvelle Église, ce corps immortel a été incarné dans une personne, le roi, dont l’immortalité théorique a été entretenue comme un mythe par divers éléments : la continuité dynastique, le symbole de la couronne qui la concrétise, ou encore l’idée de la « dignité royale ». La métaphore des deux corps du roi témoigne donc pour Kantorowicz de la fusion de la légitimité politique et de la légitimité religieuse au sein de l’idéologie étatique. Ce phénomène est une des raisons pour lesquelles l’État a réussi à s’imposer à l’Église, son modèle de départ. « Sous le Pape – principus et verus Imperator – explique-t-il, l’appareil hiérarchique de l’Église romaine (…) manifeste une tendance à devenir le prototype parfait d’une monarchie absolue et rationnelle fondée sur une base mystique, alors qu’au même moment, l’État avait de plus en plus tendance à devenir une quasi-Église et à d’autres égards une monarchie mystique fondée sur une base rationnelle. » (Les Deux Corps du Roi). D’après Kantorowicz, les deux facteurs fondamentaux de ce transfert de légitimité sont le rôle des juristes proches du pouvoir, qui ont construit une idéologie originale, à la fois juridique et théologique, et l’obsession médiévale pour la continuité du pouvoir, alors excessivement soumis aux aléas du destin et de la force.

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