La distinction Critique sociale du jugement Pierre Bourdieu

La distinction est l’objet d’une lutte. Pierre Bourdieu montre dans La distinction que les pratiques culturelles, en apparence le fruit de préférences individuelles, dissimulent en réalité une logique sociale qui se superpose à la lutte des classes. Cette thèse est une manière d’expliciter la dualité de la notion de culture, laquelle désigne précisément le patrimoine des œuvres culturelles en même temps qu’elle renvoie, plus généralement, à tout ce qui est commun à un groupe d’individus.

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La distinction est le reflet de la position sociale. Pierre Bourdieu affirme en effet que les pratiques et les jugements culturels s’inscrivent dans une hiérarchie où ils sont classés en fonction de leur légitimité. Ainsi, certains domaines culturels sont considérés comme nobles (notamment les arts classiques), tandis que d’autres le sont beaucoup moins (le cinéma, la chanson populaire, la bande dessinée, etc.). Les pratiques sont dès lors déterminées par des stratégies permettant à l’individu de s’intégrer à une classe en se distinguant d’autres classes. De fait, nombreuses sont les opportunités de donner la preuve de l’appartenance à un groupe social : les choix vestimentaires, la décoration intérieure, les loisirs, les voyages, etc. « Une classe, explique Bourdieu, est définie par son être-perçu autant que par son être, par sa consommation […] autant que par sa position dans les rapports de production » (La distinction). Les classes dominantes acquièrent leur compétence culturelle grâce à la famille et à l’institution scolaire ; elles accumulent ce faisant, à côté de leur capital économique, un capital culturel, qui constitue un fort enjeu symbolique. Bourdieu montre que les deux types de capital ne vont pas forcément de pair : le capital de certains agents sociaux est surtout économique (les cadres d’entreprise, par exemple), quand celui d’autres agents est principalement culturel (les professeurs, par exemple).

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Bourdieu explique le jugement culturel par la distinction

La distinction repose sur l’habitus. Bourdieu élabore ce concept pour exprimer l’ensemble des dispositions intériorisées par un individu lors de sa socialisation au sein d’un groupe. Les conditions d’existence propres à celui-ci font naître des principes inconscients de perception, de pensée et d’action partagés par tous les membres ; c’est pourquoi ceux-ci se caractérisent par les mêmes pratiques et jugements culturels. Les dimensions les plus fermes de l’habitus sont acquises durant l’enfance, au sein de la famille, laquelle occupe une certaine place dans la hiérarchie sociale. Elles donnent naissance à de véritables « styles de vie » fondés sur la distinction. « Les pratiques qu’engendrent les différents habitus, écrit Bourdieu, se présentent comme des configurations systématiques de propriétés exprimant les différences objectivement inscrites dans les conditions d’existence sous la forme de systèmes d’écarts différentiels qui, perçus par des agents dotés des schèmes de perception et d’appréciation nécessaires pour en repérer, en interpréter et en évaluer les traits pertinents, fonctionnent comme des styles de vie » (La distinction). Le style de vie né de l’habitus est plus large que les seules pratiques culturelles, car il désigne l’ensemble des goûts, des croyances et des pratiques d’un groupe. Cependant, l’habitus n’est pas fixe ; il peut évoluer en fonction des choix de l’agent et des influences qui s’exercent sur lui. Bourdieu y retrouve donc le mélange de déterminisme et de liberté qui habite l’individu.

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La distinction anime les classes culturellement dominées. Bourdieu caractérise tout d’abord la petite bourgeoisie par sa déférence face à la culture. Cette caractéristique découle du profond respect de l’ordre établi de cette classe et de son désir d’ascension sociale. Les individus de la petite bourgeoisie font preuve d’une « bonne volonté culturelle » en imitant les pratiques et les jugements des classes supérieures. « La bonne volonté culturelle, décrit le sociologue, s’exprime entre autres choses par un choix particulièrement fréquent des témoignages les plus inconditionnels de docilité culturelle (choix d’amis « ayant de l’éducation », goût des spectacles « éducatifs » ou « instructifs » […] » (La distinction). Bourdieu montre que la petite bourgeoisie n’est pas pour autant homogène du point de vue du style de vie : les artisans et les commerçants se distinguent par des valeurs traditionnelles, tels le travail et la rigueur ; les employés, les fonctionnaires et les cadres moyens ont un rapport à la culture purement déterminé par le désir d’ascension sociale ; enfin, la dernière partie est composée des individus voulant subvertir le champ culturel des classes dominantes. Pour leur part, les classes populaires se définissent par leur acceptation de la domination culturelle. Elles se condamnent dès lors, pour Bourdieu, à des goûts simples et modestes guidés par le nécessaire, à l’égard desquels la sophistication culturelle passe pour une forme de reniement de virilité.

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