Essai sur le don Marcel Mauss

Le don a un sens social. Marcel Mauss affirme dans Essai sur le don que la banalité de l’opération, qui se limiterait en apparence à une initiative individuelle bienveillante, dissimule en réalité sa très forte dimension rituelle collective. En analysant les cérémonies décrites par des études ethnologiques, il met en lumière le fait que l’échange n’y est pas forcément économique, puisqu’il sert surtout à régler quantité d’interactions sociales nécessaires à la vie et à la cohésion de la communauté.

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Le don est très important dans les sociétés archaïques. Marcel Mauss montre qu’il y constitue une pratique courante entre collectivités, et non pas entre individus. Ainsi, les clans et les tribus échangent des biens matériels, mais également des festins, des femmes, des politesses, des traditions, etc. L’anthropologue met en évidence trois obligations qui donnent sa force au rituel du don : donner, rendre et recevoir. Ces actes sont d’une part obligatoires, sous peine d’exclusion de la collectivité ; d’autre part, ils sont effectués volontairement, car ils recèlent un enjeu de prestige social. « L’action de donner, explique Marcel Mauss, qui semble matérialiser une relation de sympathie, revêt en fait une dimension agressive. Car le cadeau crée une dette. En obligeant son partenaire, le donateur acquiert sur lui de l’ascendant, sinon du pouvoir » (Essai sur le don). Dans cette perspective, le don-échange risque d’emporter le destinataire dans une surenchère où sont en jeu son nom, sa réputation, son statut social, voire sa fortune. Cette logique est notamment celle du potlach observé en Polynésie, une immense fête qui s’apparente en réalité à une compétition de générosité entre plusieurs tribus, dont ressort une hiérarchie des groupes et des individus. Cependant, Marcel Mauss évoque également une autre forme de cérémonie d’échanges, la kula (observée en Mélanésie), elle dépourvue de rivalité, de combat et de destruction.

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Marcel Mauss voit le don comme une morale universelle vertueuse

Le don a une vertu sociale. Marcel Mauss affirme qu’il ne constitue pas, dans les sociétés archaïques, un échange économique libre profitable aux deux parties ; il est en réalité un rituel social ayant des répercussions sur la collectivité tout entière. Toutes sortes d’institutions (juridiques, religieuses, morales) s’expriment à travers le don sous des formes spécifiques de prestation et de distribution. « Toutes ces institutions, avance Marcel Mauss, n’expriment uniquement qu’un fait, un régime social, une mentalité définie : c’est que tout, nourriture, femmes, enfants, biens, talismans, sol, travail, services, offices sacerdotaux et rangs, est matière à transmission et reddition. Tout va et vient comme s’il y avait échange constant d’une matière spirituelle comprenant choses et hommes, entre les clans et les individus, répartis entre les rangs, les sexes et les générations » (Essai sur le don). La dimension quasi magique du rituel s’explique par le fait que l’objet du don garde quelque chose du donateur, ce qui oblige le donataire. Cette réciprocité obligatoire peut cimenter la société, comme la kula qui prévient les luttes de clans sur les îles Trobriand. Si elle peut aussi susciter une rivalité de générosité (dans le potlach), celle-ci se substitue néanmoins efficacement à une rivalité guerrière. Pour Marcel Mauss, cet échange rituel doit se comprendre comme une matérialisation des relations sociales qui révèle les rapports structurels des différents groupes.

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Le don est une morale universelle. Marcel Mauss a en effet décelé sa présence dans le droit de sociétés anciennes non archaïques (droits romain, germain et indien), où des règles lient les parties de l’échange au-delà de l’opération économique. Il met également en évidence sa survivance dans les sociétés contemporaines. Bien que celles-ci soient régies par les principes de la rationalité marchande, les relations sociales y suivent encore des rituels de don et de contre-don – par exemple dans les règles de la politesse, dans les obligations d’offrir des cadeaux, dans le refus, par honneur, de la charité, ou encore dans la solidarité sociale. Marcel Mauss en conclut que le don constitue une morale universelle et éternelle qui contribue à la cohésion des communautés. Dès lors, les sociétés contemporaines n’ont pas intérêt à trop s’en éloigner en ne reconnaissant pas suffisamment le don de sa vie fait par le travailleur. « La poursuite brutale des fins de l’individu, prévient l’anthropologue, est nuisible aux fins et à la paix de l’ensemble, au rythme de travail et de ses joies et – par l’effet en retour – à l’individu lui-même » (Essai sur le don). Plus précisément, les sociétés modernes pourraient prendre le kula comme modèle, tout en l’empêchant de dégénérer en potlach. Pour Marcel Mauss, les systèmes sociaux des sociétés marchandes ne doivent pas dissimuler la violence sous une apparence de générosité sans calcul, auquel cas le don perd sa vertu cohésive.

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