Le droit d'ignorer l'État Herbert Spencer

Le droit d’ignorer l’État découle du principe d’égale liberté. Herbert Spencer affirme dans Le droit d’ignorer l’État que toutes les institutions doivent être soumises au droit naturel de tout homme au respect de sa vie et de sa volonté, autrement dit de sa liberté. Tel serait le moyen de protéger l’individu des intrusions arbitraires de l’État, quelles que soient les justifications dont il argue pour légitimer ses excès.

>> La liberté selon Rousseau sur un post-it

Le droit d’ignorer l’État repose sur la liberté individuelle. Celle-ci n’étant limitée que par la liberté d’autrui, Herbert Spencer en déduit que la liberté de ne pas reconnaître l’autorité de l’État et de ne pas se soumettre à l’impôt est tout à fait admissible – elle est une expression de la liberté individuelle qui constitue une loi de la nature. À la vérité, l’État n’est qu’un moyen qui, comme tout moyen, peut donc être répudié. L’individu qui fait ce choix ne jouit alors plus des services étatiques – dont notamment la sécurité – mais cette perte n’est en rien insurmontable. Herbert Spencer montre que ce sont plutôt les superstitions politiques et le tropisme à adorer le pouvoir qui retiennent l’homme de prendre son indépendance et renforcent les prérogatives des gouvernements et des monarques. Or, aucun gouvernement n’est Dieu sur terre, quand bien même ses sujets le conçoivent ainsi ; il est toujours, dans les faits, une institution temporaire qui ne fait qu’emprunter le pouvoir. Le philosophe va plus loin : tout gouvernement est, dans sa perspective, l’incarnation du mal.  « Qui plus est, en vérité, n’avons-nous pas vu, s’interroger Herbert Spencer, que le gouvernement est essentiellement immoral ? N’existe-t-il pas parce que le crime existe ? » (Le droit d’ignorer l’État). L’usage de la violence par les soldats, policiers, geôliers en est la preuve. Le droit d’ignorer l’État découle donc de sa condamnation sur le plan moral.

>> Les deux libertés d’Isaiah Berlin sur un post-it

Herbert Spencer affirme que le droit d’ignorer l’État sera progressivement admis

Le droit d’ignorer l’État est valable aussi en démocratie. Herbert Spencer souligne que la reconnaissance du peuple comme seule source valable de la légitimité du pouvoir devrait logiquement impliquer l’admission du droit d’ignorer l’État. En effet, la délégation du pouvoir à des représentants ne prive pas le délégant de son pouvoir – il demeure (en théorie) le vrai maître – de telle manière qu’il peut choisir de conserver son pouvoir, c’est-à-dire le libre exercice des facultés de sa liberté individuelle. Or, ce droit n’est pas reconnu à cause de la croyance très répandue selon laquelle la quasi-divinité de la légitimité du peuple conférerait un pouvoir absolu à la majorité. Herbert Spencer met en évidence la dangerosité de cette superstition : « Supposez un instant, demande-t-il, que, frappée de quelque panique malthusienne, une puissance législative représentant dûment l’opinion publique projetât d’ordonner que tous les enfants à naître durant les dix années futures soient noyés. Personne ne pense-t-il qu’un tel acte législatif soit défendable ? » (Le droit d’ignorer l’État). Cet exemple extrême montre que le pouvoir de la majorité admet forcément des limites, en vertu de quoi même les petites transgressions de la loi morale – comme la confiscation d’une partie des revenus au nom de l’équité – doivent être combattues. Herbert Spencer en conclut que le gouvernement le plus démocratique qui soit ne légitime pas la coercition, sauf s’il reconnaît le droit d’ignorer l’État, dont pourraient alors jouir les minorités opprimées.

>> L’illusion politique selon Jacques Ellul sur un post-it

Le droit d’ignorer l’État s’imposera comme une évidence. Herbert Spencer explique qu’il n’est en réalité qu’une conséquence logique de libertés particulières déjà admises. Par exemple, l’idée de ne payer l’impôt qu’à condition d’y consentir implique le droit d’ignorer l’État. En pratique, cependant, ce consentement est dérobé à l’individu de manière indirecte, notamment par le biais de l’élection, fallacieusement présentée comme un consentement tacite. Herbert Spencer critique ainsi l’obscurité produite par le bizarre mélange de tyrannie étatique et de libéralisme dans les systèmes modernes. En effet, il suffirait que hommes tirent les conséquences de leur conception de la liberté pour que s’impose le droit d’ignorer l’État. En particulier, ils comprendraient que la liberté civile n’est pas différente de la liberté religieuse : le droit de ne pas se soumettre à une Église et à une religion n’est qu’une version particulière du droit de ne pas se soumettre à une institution. « Que signifie l’expression « Ignorer l’État », demande Herbert Spencer ? Simplement une affirmation du droit d’exercer de la même manière toutes les facultés » (Le droit d’ignorer l’État). Quand cette liberté sera reconnue, le droit de ne pas payer des impôts sera vu comme une manifestation du refus de propager l’illusion de la légitimité de l’État, soit un acte favorable au bonheur humain. Si le droit d’ignorer l’État apparaît pour l’instant dangereux dans une société vicieuse, il sera progressivement perçu comme inoffensif et inévitable dans une société vertueuse où les gouvernements deviennent inutiles à mesure que la liberté individuelle progresse.

>> Le darwinisme social de Herbert Spencer sur un post-it