Éloge de la folie Érasme

La folie mérite un éloge. Dans son Éloge de la folie, Érasme en fait ainsi une déesse qui prononce son propre éloge pour critiquer les catégories sociales de la fin du Moyen Âge, tout particulièrement les responsables religieux. Plaidant pour un retour à la simplicité de l’idéal chrétien des origines, cet éloge paradoxal est considéré comme un des catalyseurs de la réforme évangéliste qui a ébranlé l’Europe chrétienne du XVIe siècle.

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La folie est injustement disqualifiée. Érasme veut réhabiliter dans son pamphlet une forme d’aptitude au bonheur, une « folie heureuse », souvent confondue avec la démence. Dans cette perspective, le fou est paradoxalement le plus sage : seul lui a raison et est heureux grâce à son inconscience, tandis que le sage éclairé est malheureux à cause de sa lucidité. « Tout le monde dit du mal de la Folie, écrit Érasme. Cependant, moi seule parviens à amuser tant les dieux que les hommes. Il me suffit d’apparaître pour que votre visage s’éclaire. Je me montre et aussitôt je chasse l’ennui de votre âme » (Éloge de la folie). Les fous dans ce sens sont partout, à commencer par la femme, dont la folie lui permet d’adoucir la triste vie de l’homme – c’est pourquoi elle a auprès de lui un rôle crucial. L’écrivain voit également les artistes, les scientifiques et les jurisconsultes comme de véritables fous (« plus fous que tous les autres fous ensemble »). Ils ne doivent pas en avoir honte, dans la mesure où leur folie est un privilège divin : Dieu leur a octroyé à eux seuls le don de pouvoir être sincère et dire la vérité. Pour Érasme, en effet, tant les prophètes, que les apôtres et Jésus-Christ lui-même font en réalité l’apologie permanente de la folie comme moteur universel de la vie.

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Érasme veut que le christianisme retrouve sa folie originelle

La mauvaise folie est plus répandue que la bonne. Érasme fustige tout ce qui fait la déraison de son monde, les mœurs et abus de son temps, tout particulièrement l’amour de soi (la philautie) et l’ambition. Dans le détail, il attaque les soldats, les princes, les grammairiens, les poètes et les philosophes. Faisant plusieurs fois référence à La République de Platon, il remet notamment en question l’enseignement de l’allégorie de la caverne pour dénoncer la sagesse philosophique comme un exemple de mauvaise folie. « Trouvez-vous une différence, demande Érasme, entre ceux qui, dans la caverne de Platon, regardent les ombres et les images des objets, ne désirant rien de plus et s’y plaisant à merveille, et le sage qui est sorti de la caverne et qui voit les choses comme elles sont ? » (Éloge de la folie). Ainsi, pour l’écrivain, la situation du sage parvenu hors de la caverne n’est pas forcément plus désirable que celle de l’homme maintenu dans l’illusion des ombres, car celles-ci seraient nécessaires à la folie heureuse. Érasme voit encore plus particulièrement la mauvaise folie dans les dogmes religieux et dans la contradiction entre, d’une part, le comportement des représentants de la chrétienté et, d’autre part, le message originel du Christ. Il dénonce ainsi la cupidité et la débauche des moines, les débats théologiques sur des points insignifiants et ridicules, le luxe et la débauche de l’autorité pontificale.

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La bonne folie est le moyen de renouveler la foi chrétienne. Ayant lu et analysé dans le détail les textes bibliques, Érasme en a tiré la conviction que les institutions de l’Église romaine trahissaient le message originel du Christ. « J’admire, écrit-il, la délicatesse des oreilles de ce temps, qui n’admettent plus qu’un langage surchargé de solennelles flatteries. La religion même semble comprise à l’envers, quand on voit des gens moins offusqués des plus gros blasphèmes contre Jésus-Christ, que de la plus légère plaisanterie sur un pape ou sur un prince, surtout s’ils mangent son pain » (Éloge de la folie). C’est la folie heureuse qui peut permettre de revenir aux valeurs authentiques du christianisme. Aux vaines querelles partisanes et à la concupiscence de son époque, Érasme oppose ainsi une sage folie chrétienne qui demande à l’homme d’accepter les mystères de la révélation sans les soumettre à la raison, et d’embrasser la charité (qui s’oppose à la philautie) et l’espérance du salut. Pour se renouveler, le christianisme doit se débarrasser du ritualisme et promouvoir une piété résidant, comme le demandait le Christ, dans le cœur du croyant ; mettre fin aux débats stériles de la théologie scolastique et se contenter de la simplicité du message évangélique des premiers auteurs chrétiens. Érasme recommande donc à l’Église de reconnaître ses erreurs et d’accepter de se réformer en préservant l’essentiel du dogme originel.

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