L'enseignement de l'ignorance Jean-Claude Michéa

L’enseignement de l’ignorance est la finalité véritable de la scolarité dans les pays développés. Jean-Claude Michéa affirme dans L’enseignement de l’ignorance que l’école républicaine française a été transformée parce qu’elle était un des derniers lieux de résistance à l’esprit capitaliste, dans la mesure où elle transmettait le savoir et les vertus d’une société non soumise à la logique de l’intérêt. Il invite à se demander « Quels enfants allons-nous laisser à notre monde ? » plutôt que « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? ».

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L’enseignement de l’ignorance est nécessaire à l’épanouissement du capitalisme. Jean-Claude Michéa voit la crise de l’« École républicaine » comme un symptôme de la crise de la société moderne caractérisée par la destruction des familles, la décomposition des villages, des quartiers, et la disparition de la civilité. Cette crise est la conséquence de l’avènement de l’économie libérale par la suppression des obstacles au marché (religion, droit, coutume) et par la promotion de la mentalité de l’individu entièrement rationnel, égoïste et calculateur. Or, le capitalisme n’aurait pas pu se développer sans le socle moral préexistant, de telle sorte que la dissolution de ce socle risque de rendre la société invivable. « Si l’hypothèse économique, imagine Jean-Claude Michéa, cessait d’être ce qu’elle était encore essentiellement jusqu’à présent, à savoir une ingénieuse utopie, alors l’humanité devrait se préparer à affronter une vie innommable et des nuisances infinies » (L’enseignement de l’ignorance). Cette ambiguïté du système capitaliste et de la civilité particulière de la société est révélatrice de celle de l’« École républicaine ». D’un côté, les individus sont conditionnés à l’ordre nouveau capitaliste, par exemple par la suppression des langues régionales et l’inculcation d’une discipline autoritaire ; de l’autre, l’élève reçoit des savoirs, développe des vertus et des attitudes indépendantes de l’ordre capitaliste. Jean-Claude Michéa accuse l’école moderne de faire disparaître ce second versant.

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Jean-Claude Michéa dénonce l’enseignement de l’ignorance

L’enseignement de l’ignorance a été impulsé au nom de la révolution. Jean-Claude Michéa situe la rupture du compromis historique que représentait l’« École républicaine » au cours des années 1960. Alors que la culture classique avait formé de grands intellectuels, la réduction des humanités à un capital symbolique (par Bourdieu, notamment) a constitué le prétexte idéologique de leur abolition pour étendre toujours plus le règne de la marchandise. Le philosophe pointe tout particulièrement du doigt la responsabilité des événements de Mai 1968, lesquels ont délégitimé d’un seul coup la socialité précapitaliste en la caricaturant comme archaïque. « C’est ainsi, explique-t-il, que, par une de ces ruses dont la Raison marchande est visiblement prodigue, l’abolition de tous les obstacles culturels au pouvoir sans réplique de l’Économie se trouva paradoxalement présentée comme le premier devoir de la révolution anticapitaliste » (L’enseignement de l’ignorance). C’est donc paradoxalement la table rase souhaitée par les étudiants révolutionnaires qui a permis de faire émerger le fondement anthropologique de la société capitaliste. La consommation est alors devenue un mode de vie à part entière. Les tracts contestataires de Mai 1968 ont inspiré, des années plus tard, les réformes du système scolaire dans le sens de la démocratisation de l’enseignement et de sa nécessaire adaptation au monde moderne. Jean-Claude Michéa ajoute que la modernisation de l’école par un pouvoir culturellement de gauche l’a placée sous le signe du progrès.

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L’enseignement de l’ignorance vise à la suppression de la pensée critique. Pour Jean-Claude Michéa, il a fait décliner l’aptitude fondamentale de l’homme à comprendre à la fois dans quel monde il est amené à vivre et à partir de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale. En effet, l’individu moderne ne possède plus les bases culturelles minimales requises par l’exercice du jugement critique ; inversement, la jeunesse des pays industriels est de plus en plus perméable aux produits de la superstition et aux manipulations médiatiques et publicitaires. Jean-Claude Michéa explique cette tendance par le projet du tittytainment (Zbigniew Brzezinski), selon lequel l’enjeu des sociétés futures sera de divertir une grande majorité frustrée de la population, puisque seule une minorité travaillera. Le savoir devenant inutile, et même politiquement dangereux, pour cette grande majorité, l’enseignement de l’ignorance sera alors nécessaire. Les enseignants eux-mêmes devront être formés afin de développer chez les élèves un illogisme politiquement utilisable. « On pourrait dire, écrit le philosophe, que la réforme scolaire idéale, du point de vue capitaliste, est donc celle qui réussirait le plus vite possible à transformer chaque lycéen et chaque étudiant en un crétin militant » (L’enseignement de l’ignorance). D’après Jean-Claude Michéa, toutes les réformes intervenues depuis les années 1970 ont transformé les enseignants en animateurs et l’école en un lieu de vie ouvert à tous les représentants et à toutes les marchandises.

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