L'ère du vide Gilles Lipovetsky

L’ère du vide est l’avènement de l’hyperindividualisme. Gilles Lipovetsky montre dans L’ère du vide que les démocraties contemporaines sont plongées dans un vide idéologique en raison du dépérissement des grands projets collectifs. Si la désacralisation des valeurs traditionnelles entraîne des effets pervers, l’individu est désormais libre de se consacrer tout entier à lui-même pour mener une vie « à la carte ».

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L’ère du vide repose sur une incessante séduction narcissique. La séduction est devenue, pour Lipovetsky, le processus général tendant à régler toute la vie des sociétés contemporaines. Le primat des rapports de production est dorénavant occulté au profit de l’apothéose des rapports de séduction. Celle-ci remodèle le monde selon un processus de personnalisation, en diversifiant l’offre pour augmenter les choix possibles de l’individu. Ce phénomène se retrouve par exemple dans la communication politique, qui met les idéologies en phase avec les valeurs de l’individualisme démocratique. C’est dans cette désertion généralisée des valeurs et finalités sociales que se déploie le narcissisme contemporain. La sensibilité politique des années 1960 a fait place à une « sensibilité thérapeutique », où le Moi, détaché d’autrui, est la préoccupation centrale de l’individu, et son corps promu au rang d’un véritable objet de culte. « […] c’est à un détachement émotionnel qu’aspireraient de plus en plus les individus, écrit Lipovetsky, en raison des risques d’instabilité que connaissent de nos jours les relations personnelles. Avoir des relations interindividuelles sans attachement profond, ne pas se sentir vulnérable, développer son indépendance affective, vivre seul, tel serait le profil de Narcisse » (L’ère du vide). Cette société narcissique, dont l’authenticité et la sincérité sont les vertus cardinales, est transformée par sa transparence en un lieu de transit.

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Lipovetsky caractérise l’ère du vide par la disparition des repères et des limites

L’ère du vide se caractérise par la dissipation des repères culturels. Son post-modernisme constitue, pour Lipovetsky, une véritable phase de déclin de la créativité artistique. En effet, elle épuise la logique du modernisme démocratique et individualiste qui consistait en le renouvellement constant par la négation des œuvres précédentes. L’art moderniste avait pour ambition de faire advenir un homme nouveau en se détachant, par la désublimation, de la tradition et de l’imitation. La société post-moderne a mis fin à cette logique en institutionnalisant l’avant-garde, qui substitue à l’invention la pure et simple surenchère. « Communiquer pour communiquer, décrit Lipovetsky, s’exprimer sans autre but que de s’exprimer et d’être enregistré par un micropublic, le narcissisme révèle ici comme ailleurs sa connivence avec la désubstantialisation post-moderne, avec la logique du vide » (L’ère du vide). L’homme post-moderne est ainsi ouvert à toutes les nouveautés dans la sphère privée, alors même que son quotidien est soumis à une programmation bureaucratique généralisée. Ses possibilités individuelles de combinaison sont démultipliées et sa personnalité narcissique avide d’expression de soi bénéficie de la démocratisation de l’expression artistique. L’ordre culturel hédoniste est même parvenu à contaminer l’ordre économique, communément centré sur l’efficacité, par ses exigences. Lipovetsky en conclut que la préférence pour l’égalité, constatée naguère par Tocqueville, semble s’être inversée au profit de la liberté individuelle.

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L’ère du vide introduit un nouveau rapport à l’humour et à la violence. Lipovetsky remarque, d’une part, que l’humour tend à annexer toutes les sphères de la vie sociale, allant jusqu’à annihiler l’ancienne dualité entre le comique et le sérieux (ou sacré). Ce phénomène se retrouve notamment dans la publicité et la mode, dont la vacuité témoigne de la fonction du code humoristique dans l’exacerbation de l’individualisme contemporain. « Désormais, écrit Lipovetsky, nous sommes au-delà de l’ère satirique et de son comique mordant. Au travers de la publicité, de la mode, des gadgets, des émissions d’animation, des contes, qui ne voit que la tonalité dominante et inédite du comique n’est plus sarcastique mais ludique ? » (L’ère du vide). L’humour post-moderne vise à assouplir les structures rigides et contraignantes, si bien qu’il investit même les secteurs qui lui sont le moins propres, tels la politique ou l’art. Lipovetsky met en regard cette dictature de l’humour avec la disparition de la violence sauvage des sociétés primitives. Le philosophe explique l’adoucissement des mœurs dont bénéficie l’Occident depuis le XVIIIe siècle par un renversement du rapport de l’homme à la communauté, car seule la société individualiste rend possible la sensibilité à la douleur de l’autre. Devenue l’interdit majeur des sociétés post-modernes, la violence connaît cependant une montée aux extrêmes en même temps qu’elle est accaparée par des minorités formant des groupes périphériques.

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