Éros et civilisation Herbert Marcuse

Le rapport entre Éros[1] et civilisation est à la source de l’ordre social. Dans Éros et civilisation, Herbert Marcuse prolonge la pensée de Freud afin de montrer qu’une société non répressive est une réalité possible, non équivalente au chaos. Il admet toutefois que la forme d’une telle utopie est encore inconnue, car elle repose sur une révision totale des normes fondatrices de la société occidentale moderne.

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La civilisation progresse en opposition à Éros. Herbert Marcuse reprend la théorie de Freud du lien entre la civilisation et la répression. « Selon Freud, écrit-il, l’histoire de l’homme est l’histoire de sa répression » (Éros et civilisation). L’individu aurait initialement compris qu’une pleine satisfaction sans douleur était impossible, après quoi il se serait donc résigné à refouler ses pulsions pour s’intégrer à la civilisation – c’est-à-dire à soumettre le principe de plaisir au principe de réalité. Celui-ci se serait ensuite incarné dans les diverses formes répressives de la société, comme la loi, et plus généralement l’ordre social. Ces formes se sont perpétuées grâce à l’intériorisation par chacun, dans sa mémoire et son inconscient, des impératifs des réalités passée et présente. Herbert Marcuse explique les fonctionnements répressifs qui en découlent en s’appuyant sur l’hypothèse freudienne des hordes primitives, à partir desquelles le fantasme du meurtre du père primitif aurait engendré la transmission d’un sentiment de culpabilité, responsable de la reproduction de l’ordre social, le long des générations. Se serait ainsi transmis un « héritage archaïque » interconnectant la psychologie individuelle et la psychologie des masses. Cet héritage oppose notamment la civilisation et la sexualité – la première visant à canaliser l’énergie libidinale – ce qui transparaît dans les tabous concernant les plaisirs des sens et la désexualisation de certaines parties du corps.

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Herbert Marcuse remet en cause l’opposition entre Éros et civilisation

La conception freudienne de l’opposition entre Éros et civilisation est lacunaire. Herbert Marcuse critique plus précisément à la révision de la psychanalyse freudienne, laquelle pêcherait par une survalorisation des déterminismes culturels au détriment des pulsions. Or, cette interprétation irait dans le sens des idéaux de la société industrielle. Si le philosophe reprend à son compte les éléments du freudisme marginalisés par cette révision, il ne l’accepte pas pour autant tout en bloc. Dans sa perspective, en effet, Freud soumet le sujet à une norme comportementale indépassable en faisant de la répression une nécessité absolue. « Freud, affirme Herbert Marcuse, démontra que la contrainte, le refoulement et la renonciation sont l’étoffe dont est faite « la libre personnalité » ; il posa le « malheur général » de la société comme la limite infranchissable de la thérapeutique et du normal » (Éros et civilisation). Pour sa part, le philosophe nie que la lutte pour l’existence légitimant la répression soit éternelle. Considérant l’assimilation de la répression et de la rationalité comme abusive, il explique le bridage de la révolte et de l’imagination d’un horizon social non répressif par le sentiment de culpabilité inconscient hérité des hordes primitives. À la justification freudienne de la répression par la nécessaire protection des individus contre eux-mêmes, Herbert Marcuse rétorque que la persistance de violences importantes est probablement l’effet de cette répression des pulsions de vie.

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L’opposition entre Éros et civilisation sert désormais la domination sociale. Herbert Marcuse affirme en effet que les conditions matérielles et intellectuelles atteintes par la civilisation ne justifient plus les formes de répression anciennes, lesquelles étaient nécessaires à la survie. « Il semble, avance-t-il, que ce soit moins la « lutte pour l’existence » qui exige le maintien de l’organisation répressive des instincts, que l’intérêt de la domination » (Éros et civilisation). Le philosophe prolonge la théorie freudienne en distinguant, d’une part, la « répression fondamentale », qui a pour fonction de maintenir la civilisation ; et, d’autre part, la « surrépression », soit l’abus de la première, qui se manifeste par la déviation de l’énergie instinctuelle et l’étouffement du sens sexuel de certains objets. Ainsi, pour Herbert Marcuse, la sexualité est recyclée dans le sens du processus répressif : les pulsions sont certes évacuées, mais dans un certain cadre physique, spatial, et fonctionnel. La société répressive apparaît sous ce prisme comme un totalitarisme qui enferme l’individu dans un moule de besoins et d’envies, à l’instar de la monogamie, en réalité fondée sur le reniement de la sexualité. Au plan économique, la pénurie qui légitime originellement le principe de réalité est entretenue artificiellement malgré le progrès technique matériel et intellectuel. Herbert Marcuse imagine donc un nouveau principe de réalité dépourvu de surrépression grâce à une libération de la sexualité, une baisse du temps de travail, et à l’épanouissement par l’art.

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[1] « Éros » désigne dans la théorie freudienne la pulsion de vie, à opposer à « Thanatos », la pulsion de mort.