De l'esclavage moderne Lamennais

L’esclavage moderne est à l’origine de l’inégalité moderne. Félicité Robert de Lamennais affirme dans De l’esclavage moderne que le capitalisme industriel rétablit une situation d’esclavage de fait en exploitant les travailleurs. Si les dénominations et les détails ont changé au cours de l’histoire, la servitude a perduré et s’est même accrue.

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L’esclavage moderne est la situation des prolétaires. Lamennais montre en effet que ceux-ci dépendent du capitaliste, qui fixe leur salaire selon son bon vouloir, pour leur subsistance, de telle sorte qu’ils sont enchaînés par la faim. Or, cette sujétion de fait est contraire à la liberté et à l’égalité que proclame le droit. Si la situation juridique du prolétaire est meilleure que celle de l’esclave de l’Antiquité, sa condition réelle est, pour Lamennais, à la vérité inférieure. Alors que la location de sa force de travail le met en concurrence avec une armée de travailleurs, ce qui pousse son salaire jusqu’au minimum vital, l’esclave représentait lui un investissement productif comparable à l’achat d’une machine, où le propriétaire a intérêt à prendre soin sa propriété pour en tirer le meilleur rendement possible. Ainsi, contrairement aux apparences, le rapport de force entre le maître et l’esclave a évolué dans les faits en faveur du maître. « L’esclavage ancien, résume Lamennais, modifié seulement dans ses formes et modifié au détriment de l’esclave, subsiste encore de fait au sein des sociétés modernes, même les plus avancées ; mais il y est en contradiction avec l’idée et le sentiment d’un droit inébranlablement établi dans la raison publique et la conscience universelle » (De l’esclavage moderne). Cette contradiction entre le fait et le droit est la cause du malaise social.

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Lamennais lutte contre l’esclavage moderne avec un socialisme chrétien

L’esclavage moderne doit être combattu par le christianisme. Celui-ci a contribué, en universalisant le judaïsme pour concevoir tous les hommes à égalité comme fils de Dieu, à les libérer en droit ; mais cette libération est démentie par les faits. « On a proclamé, dénonce Lamennais, au nom du souverain Auteur des choses, du Père céleste qui embrasse tous ses enfants dans un même amour, l’égalité, la liberté, la fraternité humaine : et l’inégalité est partout, la servitude partout, partout le frère a rivé au pied de son frère la chaîne de l’esclave ; partout le peuple gémit sous une sacrilège oppression […] » (De l’esclavage moderne). Or, cette situation est toujours contraire à la loi de Dieu : si le Christ vivait à cette époque industrielle, il serait un vagabond traité avec mépris ; il serait profané. Par conséquent, la mission libératrice du christianisme n’est pas terminée. En stigmatisant l’Église comme une institution complice de l’esclavage moderne, le pamphlétaire s’inscrit dans la tradition du messianisme révolutionnaire chrétien, qui, par son invitation à « obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes », promet à la masse des misérables l’arrivée d’un sauveur, la mise à l’écart des privilégiés et la redistribution des richesses. Ainsi, Lamennais voit le christianisme comme le support idéologique de la « régénération sociale ».

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L’esclavage moderne peut être annihilé par un socialisme pragmatique. En effet, Lamennais prophétise que l’émancipation légale mènera à l’émancipation réelle. Cette évolution requiert toutefois un travail préparatoire d’éveil consciences : « […] il n’y a de possible, prévient le pamphlétaire, que ce qui est mûr dans les esprits, ce qui, préparé peu à peu, est devenu l’objet d’une attente et d’un désir général […] » (De l’esclavage moderne). Or, seules des solutions concrètes – comme des pétitions en faveur d’une réforme électorale, voire de l’éviction des maîtres modernes – sont susceptibles d’influencer et de mobiliser efficacement l’opinion. Lamennais en escompte que la liberté politique mène à la liberté civile, laquelle mènerait enfin à la liberté économique. Il imagine que le pouvoir politique ne pourrait pas s’opposer à un tel mouvement populaire, car il tire sa légitimité du peuple. Ce mouvement ne pourrait néanmoins réussir qu’à deux conditions, le dévouement complet de ses acteurs et leur amour de justice. Refusant finalement une violence révolutionnaire qui serait contraire aux valeurs du Christ, Lamennais opte donc pour un socialisme réformiste. Sa réforme est de surcroît démocratique, nationaliste (elle défend le peuple français), anticommuniste (elle défend la propriété privée, comme garantie matérielle de l’indépendance individuelle, plutôt que le travail forcé par l’État), et associative (elle voit l’association comme un remède à la prédation sauvage du capitalisme industriel).

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