Bachelard Formation de l'esprit scientifique

La formation de l’esprit scientifique a été progressive. Elle n’a pu se réaliser qu’à partir du XIXe siècle, car il était auparavant en butte à maints obstacles inhérents à la quête de la connaissance. Gaston Bachelard montre ainsi dans La formation de l’esprit scientifique que c’est la construction de la fonction de l’expérience – qui ne se résume pas à l’observation empirique – qui a permis le passage de l’esprit « préscientifique » à l’esprit scientifique.

>> La méthode expérimentale de Claude Bernard sur un post-it

L’esprit scientifique passe nécessairement par trois états successifs. Gaston Bachelard le voit d’abord naître dans un état concret : il se distrait par les premières manifestations du phénomène et il s’enrichit d’une littérature à caractère philosophique qui glorifie la nature, paradoxalement à la fois une et diverse. Ce premier état se caractérise par une âme puérile ou mondaine, « animée par la curiosité naïve, frappée d’étonnement devant le moindre phénomène instrumenté, jouant à la Physique pour se distraire, pour avoir un prétexte à une attitude sérieuse, accueillant les occasions du collectionneur, passive jusque dans le bonheur de penser » (La formation de l’esprit scientifique). L’esprit scientifique progresse ensuite à un état intermédiaire concret-abstrait, où sa compréhension se raffine grâce à des schémas géométriques qui permettent de représenter l’intuition sensible de manière synthétique. À cet état correspond, selon Bachelard, l’âme professorale, dogmatique, soutien de l’autorité, et notamment concentrée dans les institutions universitaires. Enfin, l’esprit scientifique parvient à un état abstrait quand il se confronte à des questions inconnues de l’intuition de l’espace réel. L’âme est alors « en mal d’abstraire et de quintessencier », harcelée, d’un côté, par la raison consciente des imperfections de l’induction et de l’instabilité des supports expérimentaux, mais sûre, de l’autre côté, que l’abstraction est le devoir et le destin de la science.

>> Le positivisme d’Auguste Comte sur un post-it

L’esprit scientifique consiste pour Bachelard à dépasser les obstacles épistémologiques

L’esprit scientifique se heurte à des obstacles épistémologiques. Lors de sa formation, en effet, il doit lutter contre lui-même pour s’arracher à ses illusions et atteindre la connaissance. « Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, écrit Bachelard, on arrive bientôt à cette conviction que c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique… » (La formation de l’esprit scientifique). Dans le détail, le philosophe énumère une dizaine d’obstacles. Le scientifique a par exemple tendance à privilégier les aspects impressionnants d’un phénomène, ou à en perdre les caractéristiques essentielles à cause d’une généralisation trop rapide. Un autre d’obstacle courant, dit « verbal », réside dans la propension à vouloir expliquer un phénomène simplement en le nommant, comme lorsque le physicien Réaumur compare la pluie à l’essorage d’une éponge. Il n’est pas plus rigoureux de l’expliquer par son utilité ou par une substance cachée. L’homme est aussi spontanément porté à attribuer aux phénomènes des propriétés propres aux organismes vivants, comme les attractions de la sexualité. Enfin, la connaissance quantitative peut devenir un obstacle dans la mesure où la précision de la mesure ferait croire à la possession de l’objet. Gaston Bachelard souligne quatre moyens de lever ces obstacles épistémologiques : se séparer de ses préjugés ; refuser les habitudes intellectuelles ; refuser les arguments d’autorité ; et exercer son esprit critique.

>> Le doute cartésien sur un post-it

L’esprit scientifique progresse grâce au doute particulier. En effet, celui-ci est beaucoup plus difficile que le doute général, assimilable à une véritable position philosophique, parce qu’il demande de douter avec précaution de tous les éléments précis. En reprenant l’exemple de l’éponge illustrant l’obstacle verbal, Gaston Bachelard reproche à Descartes de se laisser aller à la facilité du doute général : « La confiance de Descartes dans la clarté de l’image de l’éponge est très symptomatique de cette impuissance à installer le doute au niveau des détails de la connaissance objective, à développer un doute discursif qui désarticulerait toutes les liaisons du réel, tous les angles des images. Le doute général est plus facile que le doute particulier » (La formation de l’esprit scientifique). L’esprit scientifique requiert donc non pas de confirmer la théorie élaborée, mais de l’éprouver en la soumettant à des tests, en vertu de quoi la vérité ne saurait être « qu’une erreur rectifiée ». Ainsi, Bachelard s’aventure à critiquer le doute philosophique cartésien pour son supposé manque de rigueur. Rangé dans une conception obsolète de la science, il égarerait l’esprit scientifique parce que ses applications ne sont ni assez précises ni assez nombreuses – il ne préconiserait pas un contrôle suffisant des critères de la recherche scientifique. Cette critique peut sembler excessive dans la mesure où elle paraît inspirée par les outils scientifiques modernes.

>> La falsification de Karl Popper sur un post-it