État Nietzsche montre froid Ainsi parlait Zarathoustra

L’État n’a aucune légitimité. Nietzsche le qualifie dans Ainsi parlait Zarathoustra de « plus froid de tous les montres froids » pour dénoncer son fonctionnement à partir de rouages artificiels et rationnels, « froidement » contractés. S’il ne produit pas de théorie générale de l’institution, le philosophe réfléchit à l’origine du monstre étatique afin de mieux dénoncer son caractère mensonger.

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L’État est devenu une idole. Nietzsche lui consacre un chapitre intitulé « De la nouvelle idole », dans lequel il explique que l’institution de pouvoir a profité de la « mort » de Dieu et de la « fatigue » des hommes pour le remplacer. Le statut de nouvelle idole de l’État repose plus précisément sur l’origine qu’il revendique : il affirme provenir du peuple, en être l’émanation, ce qui garantirait qu’il défend bien ses intérêts. Or, il s’agit là d’un mensonge : « (…) l’État ment, dénonce Nietzsche, dans toutes ses langues du bien et du mal ; et, dans tout ce qu’il dit, il ment – et tout ce qu’il a, il l’a volé. Tout en lui est faux ; il mord avec des dents volées, le hargneux. Même ses entrailles sont falsifiées » (Ainsi parlait Zarathoustra). En réalité, la figure étatique repose sur une manipulation du peuple qu’elle défigure. Pour le philosophe, en effet, le peuple n’existe pas en lui-même ; il est une création spontanée désintéressée, une masse sociale aux intérêts toujours conflictuels, ce que l’État rationnel moderne ne peut laisser subsister en lui. Le peuple est ainsi défiguré dans la figure étatique parce que sa véritable nature s’y perd. Nietzche conçoit donc le développement de l’appareil étatique fondamentalement comme un processus de corruption.

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Nietzsche voit dans l’État un monstre froid qui oppresse l’individu

L’État est le fruit de l’idéologie de la rationalité. Nietzsche affirme que son émergence est une conséquence du processus de rationalisation qui remonte à l’invention de la métaphysique, c’est-à-dire la nécessité de mesurer et de limiter la vie, par Socrate. Dès lors, la raison, la mesure et l’ordre sont les trois éléments qui composent l’institution étatique et lui assignent sa mission affichée, la justice et la paix. Or, Nietzsche conteste la thèse selon laquelle elle serait seulement un moyen rationnel de satisfaire les besoins – au demeurant contradictoires – de la société civile moderne. Le philosophe s’attaque donc notamment à la légitimation libérale de l’État moderne. Au niveau théorique, d’une part, elle repose sur la fiction du contrat social qui imagine « (…) des hommes que leur naissance placerait, en quelque sorte, à l’écart des instincts du peuple et de l’État et qui ne laisseraient ainsi prévaloir l’État que dans la mesure où il sert leurs propres intérêts » (L’État chez les Grecs). En pratique, d’autre part, elle est utilisée pour dissimuler la constante instrumentalisation de l’appareil étatique « au service d’une aristocratie d’argent égoïste et dénuée du sens de l’État ». Nietzsche dénonce ainsi l’illusion selon laquelle l’institution étatique serait neutre en la présentant au contraire comme l’expression d’une vision du monde servant des intérêts.

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L’État empêche l’épanouissement de l’individu. Dans sa jeunesse, Nietzsche envisageait le modèle d’une institution favorisant et protégeant l’éclosion du « génie » : « Tout cela, écrit-il, exprime la formidable nécessité de l’État ; sans lui, la nature ne saurait parvenir, par le biais de la société, à sa libération dans l’éclat et le rayonnement du génie » (L’État chez les Grecs). Les hommes ont cependant construit une institution purement artificielle et insensible à la vie créatrice. En tant que concept unitaire et absolu, l’État moderne fait en effet peser un fardeau sur l’individu et anéantit chez lui toute tentative de dépassement de soi. Écrasant l’individualité du sujet libre et pensant, il uniformise la pensée, la rend commune, unique, irréfutable. Prospérant sur la prolifération des hommes en des masses que Nietzsche caractérise par leur crédulité contagieuse, le monstre froid « mâche et remâche » les individus « superflus ». Pour Nietzsche, plus fondamentalement, l’institution moderne plonge les multitudes dans une asepsie qui détourne l’homme du chemin de la vie authentique, qui les place dans une servitude cachée se présentant comme la vie, alors qu’elle, pour l’individu, une mort avant la mort. Cette critique virulente semble annoncer les totalitarismes athées du XXe siècle qui s’installeront sur la négation pure et simple de l’individu.

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