L'étrange défaite Marc Bloch

L’étrange défaite désigne la débâcle française de 1940. Marc Bloch l’explique dans L’étrange défaite par l’état de la société et de la communauté politique. De son point de vue, la France souffrait alors d’une forme d’immobilisme généralisé dont les élites étaient tout particulièrement malades, au point de négliger les intérêts nationaux au profit de leurs croyances périmées.

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L’étrange défaite est d’abord celle des élites militaires. Alors que celles-ci refusent d’assumer l’échec en en reportant la faute sur le régime parlementaire et sur les troupes, Marc Bloch considère que l’autorité militaire, au premier rang de laquelle l’état-major, comparable à un « ordre » de l’Ancien Régime, mais aussi les officiers, est la première responsable. « La cause directe, écrit-il, fut l’incapacité du commandement (…) Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre » (L’étrange défaite). En effet, les élites militaires françaises étaient âgées, et elles avaient perdu leur autorité ainsi que leur capacité de réaction pendant la période de paix. En particulier, elles n’ont pas réussi, selon Marc Bloch, à anticiper l’évolution de la guerre moderne : elles n’ont pas compris, par exemple, la métamorphose des concepts de distance, de vitesse et d’imprévu, ce qui les a empêchées de s’adapter aux offensives allemandes ; elles sont restées focalisées sur une stratégie de fortification aux dépens du mouvement, grâce aux chars et à l’aviation. Sur le plan organisationnel, enfin, Marc Bloch trouve que l’état-major était désorganisé, que l’armée était trop divisée, trop bureaucratique, ramollie par la routine de la paix, et que les qualités humaines y étaient sous exploitées.

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Marc Bloch voit l’étrange défaite comme une faillite intellectuelle collective

L’étrange défaite est aussi une faillite intellectuelle. Marc Bloch met en accusation le logiciel de pensée des élites militaires. Il pointe plus précisément du doigt le dogme de la guerre défensive, né des leçons des combats de la Première Guerre mondiale, et érigé en doctrine intouchable en dépit des différences technologiques et politiques qui séparent les deux conflits. « Ce furent, décrit Marc Bloch, deux adversaires appartenant chacun à un âge différent de l’humanité qui se heurtèrent sur nos champs de bataille. Nous avons en somme renouvelé les combats, familiers à notre histoire coloniale, de la sagaie contre le fusil. Mais c’est nous, cette fois, qui jouions les primitifs » (L’étrange défaite). Rejoignant ici le général de Gaulle, l’historien reproche à la théorie militaire française employée lors de la Seconde Guerre mondiale son verbalisme et son tropisme pour les idées générales, quand un conflit réel demande une adaptation tactique permanente aux circonstances. Pour Marc Bloch, cette incapacité à penser efficacement les conflits à venir s’explique notamment par le système de promotion interne à l’armée, lequel a placé au sommet de la hiérarchie des vieillards arc-boutés sur les interprétations de leurs victoires passées. La stratégie désastreuse de ces hommes inadaptés consistait à prévoir dans le détail les opérations à partir d’un trop petit nombre d’hypothèses sur la stratégie adverse probable.

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L’étrange défaite est enfin celle de la société toute entière. En effet, c’est globalement l’esprit français, cette intelligence nationale dont le pays est si fier, qui est responsable de la débâcle de 1940. Pour Marc Bloch, les esprits étaient déjà programmés pour la défaite : « [les Allemands] croyaient, explicite-t-il, à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » (L’étrange défaite). La mentalité du commandement militaire n’était en réalité qu’un reflet de celle de la population toute entière, acquise à l’immobilisme, à la routine et au dressage, quand une guerre moderne est affaire « d’imagination concrète, de souplesse dans l’intelligence et, peut-être surtout, de caractère ». Marc Bloch voit dans les élites françaises, engoncées dans leur esprit de caste, formées dès l’enfance au bachotage, au formalisme, à la bureaucratie, à la fidélité aux doctrines apprises, et à la révérence envers les puissants, l’incarnation de la paralysie intellectuelle responsable de l’étrange défaite. Or, « le monde appartient à ceux qui aiment le neuf ». Marc Bloch considère que la population a, elle aussi, fait preuve de faiblesse. Par exemple, le mépris des intérêts nationaux s’est également installé parmi les milieux salariés, et notamment syndicaux, lesquels ont privilégié leur idéologie pacifiste et leurs intérêts matériels. L’étrange défaite est finalement le résultat d’une paresse intellectuelle généralisée et d’un refus de comprendre le présent.

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