fable des abeilles Mandeville

La fable des abeilles a fait scandale. Son auteur, Mandeville, a gagné avec la publication de La Fable des abeilles le surnom facile de « man devil » (« homme diable ») parce qu’il y fait une apologie du plaisir et du vice qui a choqué la morale religieuse de l’époque. Son argumentation volontairement provocante consiste cependant à justifier et à promouvoir les écarts individuels comme le moyen d’un bien général et supérieur.

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La fable des abeilles montre que les vices privés contribuent au bien public. C’est en effet l’esprit d’invention, et non pas l’ascétisme, qui favorise le développement de l’industrie, et améliore ce faisant les conditions de vie des plus pauvres. En défendant ainsi la liberté économique, Mandeville ébranle la défense de l’honnêteté par les moralistes. « Le vice, écrit-il, est aussi nécessaire dans un État florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger, avance l’homme de lettres. Il est impossible que la vertu seule rende jamais une Nation célèbre et glorieuse » (La Fable des abeilles). Le paradoxe est mis en évidence dès le début de la fable : les abeilles sont inconstantes et pourtant elles sont bien gouvernées. La merveilleuse ruche n’était pas la tyrannie, mais elle avait pour modèle la monarchie constitutionnelle, dans laquelle les lois limitent le pouvoir du monarque. Elle est donc une société qui parvient globalement à instituer certaines normes même si ses abeilles embrassent toutes les professions, notamment les plus véreuses. Mandeville veut ainsi faire comprendre que leur mutualité n’est pas une mutualité voulue : il s’agit d’une réciprocité qui se joue à l’insu des individus. Dès lors, la constitution du lien social se fait dans le dos des acteurs, comme le résume la fameuse formule « vices privés, bien public ».

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La fable des abeilles de Mandeville est une métaphore économique subversive

La fable des abeilles constitue une justification de l’industrie moderne. Obtenir la prospérité collective requiert de favoriser les désirs individuels vains dans la mesure où ils procurent du travail et font marcher le commerce. La question de la répartition de la richesse est absente de la fable, sauf sous l’angle du phénomène économique de l’« effet de ruissellement », selon lequel la pauvreté des riches contribuerait à réduire la pauvreté en faisant « ruisseler » la richesse vers le bas de la pyramide. « C’est ainsi que le vice produisant la ruse, décrit Mandeville, et que la ruse se joignant à l’industrie, on vit peu à peu la ruche abonder de toutes les commodités de la vie. Les plaisirs réels, les douceurs de la vie, l’aise et le repos étaient devenus des biens si communs que les pauvres mêmes vivaient plus agréablement alors que les riches ne le faisaient auparavant. On ne pouvait rien ajouter au bonheur de cette société » (La Fable des abeilles). Mandeville fait ainsi l’éloge du commerce et de la concurrence comme vecteurs des progrès industriels et sociaux. Plus précisément, il promeut l’intérêt individuel comme contribution à la prospérité collective (par le biais, par exemple, des désirs individuels de consommation). Sa théorie est très représentative de la nouvelle justification des sociétés commerçantes qui a émergé pendant les Lumières.

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La fable des abeilles est une métaphore subversive. L’apologie des professions malhonnêtes se veut en effet une provocation pédagogique. En fait, le vice est partout (pharmaciens, médecins, et même – et surtout – les prêtres) et certaines professions ne font que mettre une loupe grossissante sur une vérité : « chaque partie étant pleine de vices, écrit joliment Mandeville, le tout était un paradis » (La Fable des abeilles). Cependant, la suppression des vices individuels signerait la ruine de la ruche. L’écrivain imagine que la généralisation des vertus morales entraînerait l’obsolescence des organes de justice, des prisons, etc., puis du clergé, des médecins, de l’administration, des ministères, des huissiers. Il n’existerait plus de gloire, ni d’art ou de guerre. Mandeville plaide par conséquent pour une éducation qui rende l’individu capable de maîtriser les vices individuels, plutôt que de les supprimer. Quelle serait alors la fonction des moralistes dans une société sans vices ? Peut-être l’écrivain exagère-t-il en imaginant que l’éducation et même la culture disparaîtraient parce qu’elles perdraient presque leurs raisons d’être. Pour Mandeville, l’homme idéal n’est hanté ni par les préceptes religieux ni par ceux de la citoyenneté, si bien qu’il peut poursuivre son plaisir en ne pensant qu’à lui-même. Cette anthropologie ne plaide pas pour autant pour un laisser-faire total : c’est le rôle (politique) des législateurs que d’encadrer le libre jeu des intérêts individuels pour canaliser les passions.

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