La faim Knut Hamsun

La faim altère l’être même. Knut Hamsun donne à voir dans La faim le lamentable spectacle, probablement autobiographique, d’un homme attiré par l’abîme psychologique de la faim. Longtemps pauvre et soumis aux privations, le romancier brosse avec la précision de l’expérience les troubles intellectuels et les déformations morales qu’entraîne une inanition prolongée.

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La faim est un symptôme de la pauvreté. Le protagoniste de Knut Hamsun est en effet pris dans une course permanente à l’argent où il ne semble jamais pouvoir rattraper pour de bon son retard. Ne tirant ses maigres revenus que des articles – pour la plupart refusés – qu’il compose pour divers journaux ainsi que des biens qu’il met en gage, il lui arrive de passer jusqu’à trois jours sans se nourrir, au point où la faim devient tyrannique. Le sort s’acharne sur lui dans ces périodes critiques : les personnes susceptibles de l’aider sont toutes absentes, ou il arrive toujours trop tard ; les ridicules objets qu’il propose en gage (des boutons, une couverture) sont tous refusés. Knut Hamsun met en lumière le cercle vicieux de la pauvreté : le froid des nuits affaiblit un peu plus son personnage, qui n’a pas assez d’argent pour acheter les bougies nécessaires à la rédaction de son article. Cette condition s’accompagne toutefois d’une forme de lucidité qui pourrait être liée à la faim : « le pauvre intelligent, écrit Knut Hamsun, était un observateur bien plus fin que le riche intelligent. Le pauvre regarde autour de soi à chaque pas qu’il fait, épie soupçonneusement chaque parole qu’il entend dire aux gens qu’il rencontre ; chaque pas qu’il fait lui-même impose à ses pensées et à ses sentiments un devoir, une tâche » (La faim).

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Knut Hamsun dépeint les effets intellectuels et moraux de la faim

La faim perturbe le fonctionnement de l’esprit. Le héros de Knut Hamsun est particulièrement attentif aux effets mentaux et intellectuels de sa sous-alimentation. Celle-ci entraîne tout d’abord des symptômes de surface : fatigue, déprime, sautes d’humeur, obsession de la nourriture, nausées, maux de têtes, vomissements, troubles du sommeil, sensation proche de l’ivresse, ou profond détachement. Le pauvre journaliste remarque plus fondamentalement qu’un jeûne d’une période assez longue (plusieurs jours) laisse une sorte de « vide » dans son cerveau. C’est alors que les symptômes deviennent mentaux et spirituels. « Toute mon âme subissait une transformation, décrit le protagoniste de Knut Hamsun, comme si au fond de mon être un rideau s’était écarté, comme si un tissu s’était déchiré dans mon cerveau » (La faim). Constamment obsédé par la nourriture, le jeune homme peine à se concentrer pour travailler, car son esprit divague et n’est plus capable que d’associer les idées – ses articles sont dès lors trop fiévreux et violents. En effet, la faim décuple les errements de son esprit, l’entraînant par exemple dans un délire d’invention de mots. L’alter ego de Knut Hamsun se perd dans les visions d’une nourriture luxuriante, mais il essaie de se convaincre qu’il ne la supporterait pas. Il ne parvient même plus à effectuer des opérations mentales basiques, comme un simple calcul de fractions pour son loyer, et il commet des erreurs grossières, par exemple sur la date d’une lettre de motivation.

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La faim affaiblit le sens moral. En temps normal, le protagoniste de Knut Hamsun est profondément soucieux de la dimension morale de ses actes. Ainsi, il tient un compte précis de ses diverses dettes et il les règle en priorité dès que ses finances le lui permettent. Son désir de dissimuler sa misère le conduit même à pratiquer la charité : il sacrifie donc volontiers son maigre confort de court terme pour venir en aide à des individus d’un niveau de pauvreté probablement pourtant comparable au sien. « La conscience de mon honnêteté me monta à la tête, s’enorgueillit-il, me remplit du sentiment grandiose que j’étais un caractère, un phare tout blanc au milieu de la mer bourbeuse des hommes, parmi les épaves plus flottantes » (La faim). Cependant, la faim met à mal cette droiture en apparence inflexible : elle emprisonne le héros de Knut Hamsun dans une cyclothymie exacerbée, laquelle entrecoupe son état dépressif de fantasmes, d’excès divers, et d’accès de folie. S’il refuse tout d’abord d’abdiquer sa rigueur morale pour satisfaire son besoin, il est finalement contraint de renoncer à ses principes. La sensation de la faim est telle que l’alter ego de Knut Hamsun en vient à mendier ; à mettre en gage des objets qui ne lui appartiennent pas (la couverture de sa logeuse) ; et même à demander à un caissier de se servir dans la caisse pour lui faire un prêt.

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