fortune Machiavel virtu Le prince Discours sur la première décade de Tite-Live

La fortune est ce qui échappe à la maîtrise humaine. Machiavel explique dans Le Prince (notamment) que l’homme ne peut pas avoir le contrôle du cours des choses, car celui-ci est soumis à une contingence qui ne peut être déduite ou anticipée par la raison. En dépit de la force ressemblance des événements passés et futurs, les phénomènes politiques, en particulier, sont caractérisés par une irrégularité qui demande au prince une grande faculté d’adaptation pour réussir en politique.

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La fortune semble toute-puissante et irrésistible. Machiavel reprend en partie le sens antique du concept. Déesse de la fertilité et de la prospérité dans la mythologie romaine, Fortuna désignait la providence qui avait notamment permis la grandeur de la civilisation romaine. Associée au dieu Fors (mot latin qui signifie « peut-être » s’il est un adverbe, et « hasard » s’il est un nom commun), elle renvoie au hasard qui distribue arbitrairement les biens et les maux. Le philosophe recourt à la métaphore des fleuves dévastateurs pour exprimer la puissance, l’imprévisibilité et l’inéluctabilité apparentes de la fortune. « Je compare la fortune, écrit Machiavel, à l’un de ces fleuves dévastateurs qui, quand ils se mettent en colère, inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent la terre d’un endroit et la poussent vers un autre. Chacun fuit devant eux et tout le monde cède à la fureur des eaux sans pouvoir leur opposer la moindre résistance » (Le Prince). Par instants superstitieux, il avance que la plupart des grands événements semblent avoir été prédits par des hommes ou annoncés par des présages, ce qui serait la preuve d’une providence à l’œuvre dans le cours des choses. Machiavel comprend donc que les hommes conçoivent leur libre arbitre comme une illusion.

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Machiavel croit en la possibilité de résister à la fortune

La fortune n’explique que la moitié du cours des choses. Refusant le fatalisme de son sens antique, Machiavel affirme que si les hommes ignorent la finalité vers laquelle elle tend et les voies qu’elle emprunte, ils ne doivent pas pour autant abdiquer leur liberté, car l’espérance demeure qu’ils puissent intégrer leur action au cours de la fortune. Celle-ci peut se comprendre, dans cette perspective, comme l’esprit du temps auquel il est possible de se conformer après l’avoir saisi. Ainsi, la fortune laisse une marge de manœuvre à l’homme, que le philosophe estime à la moitié des événements. « Afin que notre libre arbitre ne soit pas complètement anéanti, j’estime, avance Machiavel, que la fortune peut déterminer la moitié de nos actions mais que pour l’autre moitié les événements dépendent de nous. […] Elle montre toute sa puissance là où aucune vertu n’a été mobilisée pour lui résister et tourne ses assauts là où il n’y a ni abris ni digues pour la contenir » (Le Prince). La fortune recouvre donc tout ce qui ne dépend pas de l’action de l’homme, soit le très large champ du contingent. Il ne semble toutefois pas possible de lui résister en l’absence d’une protection solide. Pour Machiavel, cette liberté de résistance existe tout particulièrement dans le domaine politique où, sans être certes toutes-puissantes, les volontés humaines qui y interviennent ont tout de même la capacité de modifier le cours des choses.

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La fortune peut être apprivoisée par la virtu. Machiavel définit celle-ci comme la capacité du dirigeant politique à faire correspondre son projet à l’esprit du temps, à l’y inscrire plutôt qu’à prétendre inutilement forcer le cours des choses. Il oppose cette virtu du Prince à la vertu au sens antique, la propension d’un être à exprimer excellemment sa nature, comme à la vertu morale chrétienne. En effet, la virtu comporte une forme affichée d’amoralisme : le prince ne doit pas hésiter à manipuler, à pratiquer le diviser pour régner, à séduire, à flatter les passions du peuple, etc. Prenant les hommes comme ils sont, des êtres de passions bien davantage que de raison, Machiavel en déduit que seules la loi et la contrainte permettent de les diriger effectivement. Dès lors, un homme politique ne peut pas avoir de scrupules s’il souhaite mener son projet à bien malgré l’incertitude inhérente à la fortune. Il doit plus précisément joindre la force du lion à la ruse du renard : « Comme le prince est donc contraint de savoir bien user de la bête, il doit entre toutes choisir le renard et le lion […]. Il faut donc être renard pour connaître les pièges et lion pour effrayer les loups » (Le Prince). La morale de Machiavel est cependant paradoxale : si le prince doit avoir le courage de se salir les mains, c’est pour instituer un État stable qui vise le bien commun et la liberté.

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