La foule solitaire David Riesman

La foule solitaire est le paradoxe de la société de consommation américaine. David Riesman affirme dans La Foule solitaire que l’individu moderne est extrêmement dépendant de ses semblables du point de vue psychologique. Sur le temps long, cette spécificité est l’aboutissement de deux révolutions, à la Renaissance et au XXe siècle, dans le caractère social de l’homme occidental depuis le Moyen Âge.

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La foule solitaire exclut la détermination traditionnelle. David Riesman caractérise celle-ci par un fort conditionnement culturel de l’individu (« tradition directed »), dont découle le caractère d’évidence et d’inéluctabilité attaché à l’ordre social. « La société à fort potentiel de croissance, écrit le sociologue, élabore chez ses membres les plus typiques un caractère social dont la conformité est assurée par leur tendance à suivre la tradition » (La Foule solitaire). Cette conformité est dictée par les relations de pouvoir chez les divers groupes d’âge et de sexe, les clans, castes, professions, etc. – relations qui existent depuis des siècles et que la succession des générations a très peu modifiées. David Riesman explique que les relations de parenté sont strictement encadrées, même si, dans l’ensemble, les règles de vie sont assimilables sans trop de difficulté. L’ordre social est très stable parce que l’individu reçoit une place précise, un rôle qui lui est dévolu sous l’égide de la religion commune. Cette ténacité des coutumes et des structures sociales serait la conséquence d’une certaine stabilité démographique (le rapport population/espace). Dans les années 1950, David Riesman classe plus de la moitié du globe dans les types à détermination traditionnelle : l’Inde, l’Égypte, la Chine, la plupart des peuplades d’Afrique centrale, certaines régions d’Amérique centrale et du Sud – bref, presque tous les territoires qui échappaient encore à l’industrialisation.

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David Riesman lie la foule solitaire à l’extro-détermination

La foule solitaire a succédé à la société de l’intro-détermination. David Riesman fait débuter celle-ci à partir de la Renaissance et de la Réforme, quand la forte croissance démographique occidentale a fait pression sur les coutumes de la société, rendant alors possibles une plus grande mobilité personnelle, une accumulation plus rapide du capital, et une expansion de la production des biens et des services. Cette nouvelle société présentait des situations inédites et imprévues, qui appelaient donc une adaptation ; elle offrait de nouvelles opportunités, lesquelles étaient exploitées par des individus d’un type nouveau, capables de vivre en société sans se plier rigoureusement à la détermination traditionnelle : ils sont dits « intro-déterminés » (« inner-directed »). « La société à croissance transitoire, explique David Riesman, développe un caractère social dont la conformité est assurée par leur tendance à acquérir très tôt dans leur existence un ensemble de buts relevant de la vie intérieure » (La Foule solitaire). L’intériorité de la détermination signifie qu’elle est inculquée très tôt par les aînés et orientée vers des buts généraux, mais inévitables. La tradition est toujours influente, qui entrave la libre expression de l’individualisme ; elle l’est toutefois de moins en moins, à mesure que se relâche la pression exercée par le groupe qui, dans la détermination traditionnelle, socialise en transmettant la soumission à l’ordre social. D’après David Riesman, l’éthique protestante étudiée par Max Weber constitue une des manifestations de l’intro-détermination.

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La foule solitaire repose sur l’extro-détermination. David Riesman voit dans l’abondance matérielle, l’urbanisation, la centralisation de la société, et le passage à une économie de services les facteurs d’une métamorphose du psychisme individuel. Cette mutation donne naissance au caractère social extro-déterminé (« other-directed »), « dont la conformité, précise le sociologue, est assurée par la réceptivité aux espoirs et aux préférences d’autrui » (La Foule solitaire). Les extro-déterminés ont intériorisé dès l’enfance leur source d’influence (leurs contemporains) et leur sentiment de dépendance. Ils ont appris à réagir aux signaux d’un cercle de personnes beaucoup plus vaste que celui de leurs proches parents. À l’époque où David Riesman écrit (les années 1960), l’extro-détermination serait le propre de la nouvelle classe moyenne – notamment le bureaucrate et l’employé de commerce – quand l’intro-détermination serait le propre du banquier, du commerçant, du petit entrepreneur, de l’ingénieur, etc. Les citadins américains de classe aisée, tout particulièrement, se caractérisent par un insatiable besoin d’approbation. Contrairement aux Américains du XIXe siècle décrits par Tocqueville, ils sont moins attachés aux détails extérieurs et cherchent à se mettre au diapason sur le plan de l’attitude intérieure. Ainsi, dans la transition de l’intro-détermination à l’extro-détermination, les goûts de consommation se sont substitués à « l’étiquette ». David Riesman dénonce à cet égard l’absence de sens de la consommation : les objets culturels ont perdu toute signification humaine, car leur possesseur en fait des fétiches qui doivent lui permettre de soutenir une attitude.

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